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Un élève travaille sur une dictée rédigée par l'écrivain Daniel Picouly, à Saint-Cloud, à l'initiative de l'association européenne contre les leucodystrophies (ELA).
Un élève travaille sur une dictée rédigée par l'écrivain Daniel Picouly, à Saint-Cloud, à l'initiative de l'association européenne contre les leucodystrophies (ELA).
©ERIC FEFERBERG / AFP

Bonnes feuilles

Les majuscules, la typographie et la représentation fictionnelle : ces nouvelles cibles de la cancel culture

Jean Szlamowicz publie « Les moutons de la pensée, Nouveaux conformismes idéologiques » aux éditions du Cerf. Intersectionnalité, patriarcat, blanchité, décolonialisme, genre, appropriation culturelle, inclusivisme... Halte à la contagion lexicale ! Par-delà le clivage traditionnel entre progressisme et conservatisme, cette prétendue révolution culturelle ne vise rien moins que l'éradication de la culture commune. Extrait 1/2.

Jean Szlamowicz

Jean Szlamowicz

Jean Szlamowicz est Professeur des universités. Normalien et agrégé d’anglais, il est linguiste, traducteur littéraire et est également producteur de jazz (www.spiritofjazz.fr). Il a notamment écrit Le sexe et la langue (2018, Intervalles) et Jazz Talk (2021, PUM) ainsi que Les moutons de la pensée. Nouveaux conformismes idéologiques. (2022, Le Cerf).
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En utilisant un tel filtre idéologique plus rien n'échappe à la réforme culturelle, pas une virgule, pas une majuscule. L'université Mount Royal de Calgary (Canada) a ainsi créé des pages de son site web sans majuscules, car leur bureau de l'indigénisation et de la décolonisation « rejette les symboles hiérarchiques où qu'ils se trouvent et n'utilise pas de majuscules, sauf pour reconnaître la lutte des Indigènes ». Une telle interprétation poétique imagine que les majuscules auraient ainsi une valeur oppressive, alors que la « hiérarchisation » — disons même la discrimination ! —dont elles procèdent concerne des signes et non des personnes. Ce qui pourrait être une expérimentation littéraire (le poète e.e. cummings est cité comme référence) est instauré comme fait politique. Le jeu de mots et la poésie fondent soudain l'interprétation politique du monde. On peut alors faire des « Indigènes » — avec majuscules —, les représentants « de l'égalité, de la diversité et de l'inclusion », les transformant ainsi, par contraste avec leurs oppresseurs supposés, en êtres d'une pureté absolue. Dans cette impétueuse pensée de la rédemption transhistorique, la morale, c'est la race. S'opposer aux minuscules de la mortification ne peut dès lors que faire de vous un adversaire réactionnaire.

Même la typographie est coloniale. Un graphiste du Zimbabwe a ainsi créé une police nommée « Colonial Bastard Rhodes », présentée comme « outil pour riposter face à l'histoire ». Cette idée fantasmatique d'une lutte contre le passé est la clé d'un raisonnement qui relève de l'anachronisme idéologisé. La dépolitisation des rapports politiques actuels se transpose dans le culturel : faute de colons à combattre sur son sol, il faut s'opposer à la culture de leurs descendants. C'est tout le paradoxe du décolonialisme : une fois les indépendances nationales acquises, pour continuer à combattre l'envahisseur qui n'est plus là, il faut s'en prendre à des dimensions immatérielles et symboliques qui relèvent de l'imaginaire. Alors quand on prétend « décoloniser l'imaginaire », on ne pourra que constater que, bien au contraire c'est justement cette entreprise idéologique de dénonciation qui réintroduit du colonial dans l'ensemble de la culture, et précisément là où les rapports coloniaux avaient disparu — et tout particulièrement sur des territoires comme la France métropolitaine, qui n'était pas un lieu de « colonisation », sauf à étendre le sens du terme de manière démesurée et symbolique...

Même la représentation fictionnelle est soumise à un contrôle idéologique, comme au temps où le Politburo soviétique surveillait la conformité des productions. Il existe ainsi à la BBC un creative diversity chief, c'est-à-dire un responsable de la « diversité » dans les créations produites par la chaîne britannique. La titulaire de ce poste, a ainsi accusé la série Luther, dont l'acteur principal est incarné par Idris Elba (dont les parents sont originaires du Ghana et de Sierra Léone) de « manquer d'authenticité » au motif qu'« il n'a pas d'amis noirs et il ne mange pas de cuisine caribéenne ». Elle suggère alors de prêter attention à la réalisation des séries « de manière que tout dans la mise en scène — l'environnement, la culture, les décors — reflète bien la réalité ». On notera au passage que Luther est une série dont les ambiances froides et désincarnées sont peu représentatives de la vie londonienne en général et possèdent une dimension onirique. Mais, dans une vision idéologique de la représentation fictionnelle, on exige une coïncidence du réel et de la fiction. Dans cette conception réaliste, on pose comme obligation morale de reproduire un certain environnement culturel... y compris si cela implique de reproduire des stéréotypes sociaux. Dans cette logique, il faut que Luther mange plus épicé, rigole très fort et tape dans le dos de ses amis noirs en montrant qu'il a le rythme dans la peau. Cela pointe l'intense contradiction de ces conceptions soi-disant libératrices un cliché culturel, c'est raciste ; l'absence de clichés culturels aussi. Il est vrai que les clichés ont une place particulière dans l'idéologie et la rhétorique actuelles dont ils sont le pivot démonstratif.

Extrait du livre de Jean Szlamowicz, « Les moutons de la pensée, Nouveaux conformismes idéologiques », publié aux éditions du Cerf

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