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Le cannabis joue un rôle important dans les phénomènes de transgression chez les jeunes
Le cannabis joue un rôle important dans les phénomènes de transgression chez les jeunes
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Hallucinant

Les jeunes Français et le cannabis : l'ampleur du désastre que la génération bobo ne veut pas voir

20 % des jeunes Français affirment consommer du cannabis, selon une étude réalisée par l'Unicef. Une proportion importante qui interpelle en comparaison des autres pays européens, et qui pousse a se poser la question du danger de plus en plus avéré de cette "drogue douce". Retour sur un enfumage hérité de la logique soixante-huitarde.

Dan Véléa

Dan Véléa

Le Docteur Dan Véléa est psychiatre addictologue à Paris.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur les addictions, dont Toxicomanie et conduites addictives (Heures-de-France). Avec Michel Hautefeuille, il a co-écrit Les addictions à Internet (Payot) et Les drogues de synthèse (PUF, Que sais-je ?, Paris, 2002).

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Atlantico : Une étude de l'Unicef révèle que 20% des jeunes Français déclarent consommer du cannabis. Comment expliquer ce chiffre bien plus important que dans les autres pays européens ?

Dan Véléa : Le cannabis joue un rôle important dans les phénomènes de transgression chez les jeunes, avec une connotation de substance "cool", apaisante, qui facilite les rapports sociaux. De ce fait on trouve beaucoup d'usagers de cannabis (tenant compte des expérimentateurs mais aussi de l'usage convivial et occasionnel, les chiffres dépassent les 10 millions). Le problème se pose de manière très prenante dans le cas des usagers dépendants, accros, usagers chroniques, qui représentent dans la tranche des jeunes (ado et jeunes adultes) un pourcentage important.

Plusieurs explications peuvent être ici données :

  •  Cannabis et relations sociales (lutter contre l'inhibition)
  • Cannabis et apaisement (stress scolaire, anxiété de performance); à ce titre, les adultes qui consultent pour des problème de stress au travail, de burn-out et qui utilisent le cannabis dans une visée d'automédication et en constante augmentation. Cette mauvaise adaptation (coping anglo-saxonsà) se traduit par un fort risque d'addiction
  • Cannabis et prise de risque (dans une société très aseptisée, une manière de transgresser et stimuler le vécu émotionnel)
  • Cannabis et effet de mode (bien inscrite dans la durée, avec des exemples dans le show bizz, sports, et dans toute la société)


Concernant la facilité d'accès, les filières de trafic sont très bien organisées, souvent au nez de la police, le travail de ces derniers étant souvent entaché par une hypocrisie législative et un laxisme judiciaire sans précédent (bien évidement vis à vis des dealers, les usagers étant souvent plus sévèrement punis que les trafiquants). Un autre aspect important et l'image (souvent véhiculée) du cannabis et de la drogue en général comme amortisseur social, facteur de régulation de l'agressivité de certains, facteurs d'apaisement sociétal.

Peut-on parler d'une forme de "dédramatisation" de l'usage de cannabis en France héritée de l'époque soixante-huitarde ?

Les soixante-huitards, dans leur démarche marcusienne de négation de l'excès de morale dans la vie quotidienne, ont trouvé dans les conduites choquantes pour la morale de l'époque (contraception, usage des drogues...) un moyen contestataire pour exprimer leur ras le bol des valeurs contraignantes. Ils avaient une idéologie plus ou moins construite et cohérente, des revendications, des idéaux.  Évidement, fumer du cannabis, parmi d'autres transgressions, était une manière d'exprimer sa révolte, en mélange avec une quête hédoniste omniprésente. Beaucoup de participants ont tenu par la suite des discours très laxistes, minimisant les dangers du cannabis, s'appuyant sur l'exemple de l'alcool.

A la lecture des études actuelles, il apparaît comme complètement démagogique de mettre en concurrence les deux produits. Les deux sont des substances psychoactives addictives, les deux ont des effets hédoniques, mais aussi des effets négatifs en terme de santé physique et psychique. C'est aussi cette "mise en concurrence" qui rend le cannabis attractif aux yeux des jeunes.

En quoi le cannabis que consomment les jeunes aujourd'hui est différent de celui consommé à l'époque ?

Le cannabis, mais surtout sa concentration en produit actif - le Delta 9 THC - ont beaucoup augmenté depuis quelques années. Dans les années 70 la concentration en THC avoisinait les 4 à 8%, pour trouver aujourd'hui des concentrations allant jusqu'à 28-32%. De même, ont trouve souvent différents produits de coupe (allant du pneu et l'argile, à l'henné, voire des cocktails médicamenteux - mélange avec de l'atropine sous le nom de Crystal il y a quelques années). L'existence de cultures quasi transgéniques, en serre ou milieu liquide font que les concentrations sont très augmentées.

Quels risques la consommation de cette substance fait-elle peser sur la santé ?

Il faut remettre les choses à leurs places. Chez un sujet à personnalité structurée, les effets d'un usage à faibles doses restent circonscrits et les risques sont peu marqués tant sur le plan physique que psychique. Il n'en va pas de même chez certains sujets à personnalité fragile ou immature : on peut voir survenir des accidents psychiatriques parfois suffisamment graves pour imposer une hospitalisation. Le danger vient de ce que le THC tend à s'accumuler dans le cerveau, les glandes sexuelles et les autres tissus du corps. Ce phénomène s'expliquer par la présence de deux types de récepteurs CB1 – neuronaux et CB2 – dans le système lymphatique et par un phénomène de relargage).

Parmi les effets indésirables on cite des troubles de la vigilance (accidents du travail, de la route), des levées des inhibitions, des passages à l'acte suivant la personnalité du sujet (agressivité, panique). On décrit aussi, rarement, la survenue d’une pharmacopsychose (bouffée délirante aiguë), mais les auteurs s’accordent sur le fait que l’apparition de celle-ci serait imputable dans la majorité des cas à une personnalités et à un terrain prédisposant.

Les effets du cannabis fumé sont rapides, correspondant à la classique « ivresse cannabique ». L'ivresse cannabique se déroule classiquement selon quatre phases :

  • phase de bien-être euphorique
  • phase d'hyperesthésie sensorielle avec désorientation spatio-temporelle et euphorie = raptus anxieux
  • phase extatique
  • phase de sommeil et réveil


Le cannabis entraîne une modification des perceptions avec immersion dans l'expérience immédiate, allongement du temps vécu, embellissement des sensations auditives, et à forte dose transformation des perceptions visuelles et corporelles. La plupart du temps, ces changements sont assortis d'un état d'euphorie suivi d'une sédation qui débouche sur un sommeil de bonne qualité. Selon les sujets, il favorise la relation aux autres ou majore une attitude d'introversion. Véritable anxiolytique, il induit néanmoins chez certains, de par le sentiment d'étrangeté de l'expérience, des états d'angoisse transitoires avec somatisations cardio-vasculaires possibles. Sa toxicité organique, dans l'état actuel de la science est considérée comme bénigne.

Au niveau psychologique, il ne peut être considéré comme induisant, en soi, l'escalade aux autres drogues. Son emploi permet à certains sujets, par la sédation de l'angoisse et la facilitation de la relation aux autres, un étayage transitoire de leur personnalité. Chez d'autres, par contre, son usage exacerbe le repli et la mise à distance de la réalité, enrayant la possibilité d'une évolution positive. Ce n'est que dans certains cas que le cannabis peut aussi présenter des vertus thérapeutiques comme les nausée associée à la chimiothérapie des cancers, la stimulation de l’appétit ou le syndrome Gilles de la Tourette (maladie des tics).

Comment expliquer que malgré les campagnes de sensibilisation sur les risques liés à cette drogue, les jeunes continuent autant à fumer ?

On vit dans une société ou les risques comportementaux sont très encouragés, donc fumer, devient pour certains une manière d'exister à travers les prises de risques sanitaires et médicaux mais aussi juridiques. Il y aussi une véritable révolte face à la loi qui est inadaptée et injuste, surtout quand on voit des politique agir de manière impunie. Récemment un politicard de Marseille osait déclarer sur France Info que les dealers sont eux-mêmes victimes des usagers qui consomment de plus en plus du cannabis.

La consommation de cannabis chez les jeunes est-elle vraiment inquiétante, symptomatique d'un mal qui ronge la société ? Un jeune qui fume du cannabis, sera-t-il forcément tenté dans le futur d'aborder des drogues dures ?

Les effets négatifs du cannabis sont d'autant plus néfastes que l'age des consommateurs est jeunes, mais il faudrait creuser vraiment pour trouver les raisons de la consommation du cannabis. Dans la grande majorité des cas il s'agit d'une forme de quête de plaisir et de détente, avec des effets limités dans le temps s'il s'agit des consommateurs sans facteurs de vulnérabilité psychique. Malheureusement, certains jeunes présentent des facteurs de vulnérabilité psychiques importants et les effets du cannabis sont vite présents. Dans d'autres situations il faut chercher dans la consommation du cannabis une manière de vivre, un mal être existentiel grave que le cannabis viendrait modérer.

Propos recueillis par Manon Hombourger

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