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Un manifestant inscrit sur un mur le message suivant "La révolution comporte des risques, unissons-nous", lors des manifestations "Black Lives Matter", à Nantes, le 13 juin 2020.
Un manifestant inscrit sur un mur le message suivant "La révolution comporte des risques, unissons-nous", lors des manifestations "Black Lives Matter", à Nantes, le 13 juin 2020.
©JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Impact sur la jeunesse

Les jeunes Américains sont beaucoup moins woke et socialistes qu’on le dit. Quid de leurs homologues français ?

Selon une nouvelle étude menée par le Centre d'étude du capitalisme de l'Université Wake Forest, les jeunes Américains continuent de croire en certaines valeurs et concepts comme la responsabilité individuelle ou les bienfaits de la concurrence malgré l’influence du wokisme. Les jeunes Américains sont-ils vraiment si différents des jeunes Français ?

Pierre Valentin

Pierre Valentin

Pierre Valentin est étudiant en master science politique à l'université Paris-2 Panthéon-Assas, diplômé en philosophie et politique de l'université d’Exeter (Royaume-Uni).

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Atlantico : Une étude affirme que les jeunes Américains sont beaucoup moins wokes et socialistes qu'on pourrait le penser. Comment l’expliquer ?

Pierre Valentin : Il faut comprendre que si seules les personnes jeunes sont wokes, à contrario les jeunes ne sont pas tous wokes, loin de là. Ce glissement dans l'analyse est à éviter mais est malheureusement trop courant, surtout sur le fond de guerre générationnelle qu’on peut observer avec le slogan « Ok boomer », à titre d’exemple. De plus, il y a une certaine logique à ce que la génération dans laquelle le wokisme est présente soit celle où il y a le plus de dissidents affichés envers cette idéologie. Je pense qu’on se concentre excessivement sur la jeunesse des grandes métropoles, celle qui a Twitter, alors qu’une autre jeunesse, bien plus nombreuse, ne partage pas du tout l’idéologie woke. 

Si de nombreux jeunes Américains se revendiquent anticapitalistes, le sont-ils vraiment ? Y-a-t-il des signes qui peuvent les trahir ?

Tout mouvement de gauche radicale étudiante a toujours été ouvertement anticapitaliste. Cette idéologie est un pré-requis indispensable. Mais dans le schéma intersectionnel défendu par la jeunesse woke, la question de la classe sociale devient, là ou il était le seul critère dans la gauche marxiste, un critère parmi tant d’autres. Entre l’oppression des asexuels, des animaux par l’homme, de la lutte contre la biphobie, le clivage pauvre/riche subsiste, mais difficilement … Le clivage social est à minima nettement moins prisé que le clivage racial dans le wokisme. 

De plus, il y a des similitudes idéologiques. Là où pour les capitalistes, les clients ont toujours raison et qu’on ne peut pas juger le contenu de son caddie, il est interdit, dans l’idéologie woke, de juger les personnes qui souhaitent faire un changement de sexe. Le ressenti individuel (du moins certains ressentis individuels) est donc sacralisé et indiscutable, ce qui est clairement une forme d’individualisme.

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Certains aspects du capitalisme sont-ils toujours érigés en valeurs au sein de la jeunesse américaine ?

Manifestement oui ! On peut déjà noter l’individualisme dont j’ai parlé précédemment. Dans ces sondages, on voit bien que la compétitivité est également perçue comme une valeur. Philosophiquement, il me semble que le clivage sur la question de la méritocratie est fondamental, et la question de savoir si le système fonctionne ou opprime. Aux États-Unis, ces questions sont exacerbées par les thématiques de la dette étudiante, de la propriété privée, ou encore de la sécurité sociale.

Un autre point est assez clivant : la question du report de gratification, fondamentale dans L’éthique protestante de Max Weber. Cela consiste à ne jamais jouir immédiatement des fruits de son travail, de ne pas être un hédoniste. Le consumérisme a sapé cette idée et le monde est beaucoup moins capable de reporter sa gratification par rapport au capitalisme originel. La philosophie actuelle est sûrement de jouir aujourd’hui et subir demain, alors qu’auparavant on voulait mettre de côté aujourd’hui pour profiter demain. L'ironie étant que le pays aujourd'hui le plus consumériste en occident soit également celui qui a été jadis le plus dominé par cette éthique protestante. On peut en partie expliquer l'explosion de la dette occidentale par ce prisme.

Aux États-Unis, 40% des jeunes préféreraient le socialisme au capitalisme. A quel point ce chiffre est-il étonnant outre-Atlantique ? Comment l’expliquer ?

Je pense qu’on peut expliquer ce chiffre par la question de la dette étudiante, et par le système américain de protection sociale, qui n’a rien à voir avec ce qui se fait en France. Les jeunes américains ne proposent jamais un système à la française mais aimeraient quelque chose qui s’en rapproche. Leur idéologie « socialiste » n’est donc pas aussi marquée qu’en France. Je pense aussi qu’on voit peut-être l’effritement du paradigme de la guerre froide qui mettait en scène les gentils capitalistes d’un côté et les méchants communistes de l’autre. La jeunesse d’aujourd’hui est moins marquée par cette mentalité et à moins de tabous par rapport au mot "socialisme" que ses parents.

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Avons-nous des données similaires en France afin d’apprécier quelle est l’ampleur du phénomène woke dans la jeunesse ?

C’est assez délicat à quantifier. Si on adhère à un concept woke, d’autres viennent avec. Selon plusieurs sondages, notamment un publié par l’Ifop en mars 2021, on peut observer que le wokisme reste une minorité, même au sein des jeunes. L’angle racial passe plus difficilement en France que l’angle du genre. Le portrait-robot du jeune woke en France est clairement celui d’une jeune femme aisée qui a voté Benoît Hamon on Jean-Luc Mélenchon en 2017. Ces jeunes ont des proximités idéologiques avec la France Insoumise ou Europe Écologie Les Verts. Elle est diplômée ou en passe de le devenir. Ces jeunes sont très visibles au sein de certains instituts d’études politiques, comme Sciences Po Paris, Strasbourg, ou encore Grenoble. En France, on voit que le monde médiatique résiste partiellement et que la gauche française n’est pas entièrement incapable de critiquer le wokisme, même si cela s’effrite ces derniers mois. Sur l’aspect politique, des candidats ou des candidates reprennent ces idées, avec Jean-Luc Mélenchon qui parlait d’inscrire le changement de genre dans la Constitution, ou encore Sandrine Rousseau, plus affichée encore sur ces thématiques.

Il faut donc moins se concentrer sur la quantité que sur les relais d’influence qui diffusent l’idéologie woke, notamment médiatiques, et de ce point de vue, on a vu des médias bien installés à gauche s'y convertir, ou du moins refuser de la critiquer, ce qui revient peu ou prou au même dans la pratique, mais aussi une ribambelle de médias « jeune » s'y mettre. 

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Ce qui nous distingue encore, en France, des États-Unis, c'est que le clivage woke/anti-woke traverse la gauche alors qu’aux États-Unis cet affrontement s’exprime par le clivage gauche/droite. Cela dit, il faut bien noter la timidité croissante de certains à gauche sur ce sujet, bien que cela puisse trahir nombre de leurs convictions les plus profondes.  

Les jeunes Américains sont-ils vraiment différents des jeunes Français ?

De moins en moins. Avec Internet, il y a un phénomène de massification. Comme le disait Régis Debray, la France est une civilisation gallo-ricaine. Avec Netflix et Twitter, il faut voir comment la situation va évoluer. On voit bien que dans des promotions d'instituts d’études politiques, de nombreux jeunes sont incapables de structurer des phrases sans faire de franglais. De nombreux concepts wokes, tels que le mansplaining, ne sont d’ailleurs pas traduits. Pourtant, ces deux jeunesses sont très différentes. Les pays post-protestants comme les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni ou l’Allemagne résistent assez mal, contrairement aux pays post-catholiques. Cela s’exprime très bien au Québec, qui résiste bien mieux par rapport au reste du Canada. Le protestantisme à un rapport au péché et à la culpabilité qui n’est pas le même que dans la culture catholique, ce qui explique selon moi la différence entre les jeunes français et les jeunes américains. 

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