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Le palais de l'Élysée illuminé aux couleurs du drapeau européen pour marquer la présidence française de l'Union européenne, 5 janvier 2022, Paris.
Le palais de l'Élysée illuminé aux couleurs du drapeau européen pour marquer la présidence française de l'Union européenne, 5 janvier 2022, Paris.
©Ludovic MARIN / AFP

Paradoxe

Les Français se sentent Européens mais sont aussi désormais parmi les moins favorable à l’intégration européenne

Dans cette enquête publiée quelques jours avant le début de la présidence française de l'UE, l'attitude des Français vis-à-vis de l’intégration européenne apparaît très ambivalente. S'ils reconnaissent le besoin d'une plus forte intégration sur certains points, ce n'est pas du tout le cas pour des thématiques comme l'éducation ou la santé.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Atlantico : Vous avez co-publié une enquête publiée début décembre par l’Institut Jacques Delors, le Cevipof et le Centre Kantar sur l’euroscepticisme à la française. A quelle point cette tendance est-elle marquée et spécifique à l’Hexagone ?

Bruno Cautrès : Cette tendance est en fait inscrite de longue date. Les attitudes des Français vis-à-vis de l’intégration européenne sont marquées par beaucoup d’ambivalence mais fondamentalement elles ne vont pas dans le sens d’une demande forte d’intégration européenne. Sur certaines dimensions, assez consensuelles (lutter contre le réchauffement climatique, lutter contre le terrorisme, peser davantage dans la compétition économique internationale), les Français reconnaissent comme les autres européens le besoin d’une plus forte intégration européenne, mais si l’on parle de dimensions de l’action publique comme l’éducation ou la santé, on voit que la demande est plutôt celle d’une action publique nationale. Il ne faut pas oublier que la France a ratifié par une très courte majorité le Traité de Maastricht en 1992, qu’elle a rejeté le Traité constitutionnel européen en 2005, que les taux de participation aux européennes sont assez faibles (malgré le rebond de participation en 2019 la participation dépassait à peine 50%), que les RN a gagné les dernières élections européennes. Dans notre étude, nous avons conduit des analyses statistiques assez sophistiquées, avec beaucoup d’indicateurs d’opinions pris en compte simultanément et nous avons effectivement positionné la France parmi les pays les moins favorables à l’intégration européenne, pas là de la Grèce. 

Qu’est ce qui peut expliquer que la France soit dans le groupe des plus eurosceptiques ?

En France, notre vie politique est profondément marquée par le régime présidentiel de la Vème République. Les Français ont de fortes attentes vis-à-vis de l’exécutif national. Par ailleurs, le lien entre Etat/Nation et protection par l’Etat est très important en France. Au cours de la seconde moitié du  XXème siècle la dimension de protection sociale s’est même très fortement accentuée en France. Des recherches académiques ont montré que dans les pays où l’Etat protecteur est fort, les citoyens s’interrogent sur les conséquences de l’intégration européenne en matière d’action publique, et notamment sociale. Plus fondamentalement encore, la France et les Français voient souvent dans l’Europe la possibilité d’une logique de « projection » : on projette sur l’Europe notre vision française et l’on a beaucoup de mal en France à accepter la diversité des points de vue des européens sur l’Europe. On dit parfois que pour les Français l’Europe c’est bien à condition que cela soit la France en grand… C’est un peu schématique de dire cela mais ce n’est pas non plus complétement faux ! Nos élites dirigeants ne familiarisent pas beaucoup les Français avec l’idée d’une recherche de consensus au plan européen, les grandes décisions européennes sont trop souvent présentées comme le résultat d’un combat alors que les institutions européennes fonctionnent au consensus. 

Vous faites la distinction entre soutien spécifique et soutien diffus à l’Union européenne. Comment cela se traduit-il concrètement ? Et au niveau politique ?

Cette distinction est capitale pour comprendre le rapport dual des Français à l’Europe : le soutien « diffus » a une composante affective et émotionnelle, le sentiment diffus d’appartenir au même continent européen, d’avoir une « communauté de destin » entre européens ; le soutien « spécifique » est évaluatif des objectifs et des politiques de l’Union européens, de ses institutions et acteurs. On peut soutenir de manière diffuse et très large l’objectif historique général de rapprocher les pays membres de l’Union européenne car on adhère à l’idée de ne plus se faire la guerre et de coopérer tant en étant critiques, voire très critiques, sur les réalisations ou les institutions de l’Union européenne. Cette distinction a été fondamentale à faire en 2005 : une partie de ceux qui ont voté « Non » n’étaient pas « eurosceptiques » mais étaient critiques sur la partie 3 du Traité constitutionnel (les politiques européennes) tout en étant généralement d’accord avec les grands objectifs de l’intégration européenne. 

L’euroscepticisme à la française porte-t-il en son sein les germes d’un Frexit ou les Français sont-ils simplement des « euroronchons » ?

Il n’y a pas du tout, en France, les bases sociologiques et politiques d’un Brexit à la française ! On pourrait résumer l’opinion dominante des Français sur l’Europe en disant : nous sommes en Europe et souhaitons très largement y rester mais nous ne savons plus très bien où nous allons et ce que peut faire l’Europe pour nous. C’est en cela que la crise sanitaire constitue pour l’Europe et la France une occasion historique qui ne se présentera peut-être pas deux fois, de montrer ce que peut faire l’Europe face à une crise qui dépasse les frontières nationales. 

A supposer que l’offre politique ne soit que l’émanation du désir de la population. à quoi ressemblerait une ligne européenne la plus susceptible d’être majoritaire dans l’opinion publique ?

C’est une ligne que redonne du contenu à l’intégration européenne en termes de protection des citoyens et de renforcement des droits fondamentaux : il y a beaucoup de tensions démocratiques et sociales en Europe comme on l’a vu avec la crise des Gilets jaunes en France. L’autre piste à suivre est du côté d’une démocratisation de l’Europe, d’une prise en compte du point de vue citoyen en Europe. C’est le serpent de mer de l’Europe, constamment évoqué, mais on avance finalement assez peu sur ce point fondamental. Les élections européennes ne constituent pas un mécanisme suffisant pour renforcer le lien démocratique en Europe. En France, pas mal de citoyens, mais aussi de personnalités politiques, évoquent l’idée qu’après 2005 on se serait « assis sur le vote populaire » avec le Traité de Lisbonne. Quelle que soit la réalité ou pas de ce sentiment, on ne peut laisser les choses en l’état et le lien citoyen vis-à-vis de l’intégration européenne doit être renforcé

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