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50,3% à Hénin-Beaumont, 44,9% à Béziers, 42,6% à Saint-Gilles, 40,3% à Fréjus : les scores du Front national aux municipales sont inédits.
50,3% à Hénin-Beaumont, 44,9% à Béziers, 42,6% à Saint-Gilles, 40,3% à Fréjus : les scores du Front national aux municipales sont inédits.
©Reuters

Avancée frontriste

Les enseignements de la poussée frontiste au 1er tour des municipales

50,3% à Hénin-Beaumont, 44,9% à Béziers, 42,6% à Saint-Gilles, 40,3% à Fréjus. Dans plusieurs villes, le FN a obtenu des scores inédits. Analyse et enseignements des scores du parti frontiste.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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La victoire de Steeve Briois à Hénin-Beaumont a constitué le symbole de la poussée frontiste enregistrée au premier tour des municipales. Le parti de Marine Le Pen est en effet arrivé en tête dans 17 villes et se maintient au second tour dans 229 communes de plus de 10 000 habitants. Des scores très importants ont été enregistrés laissant potentiellement augurer  des victoires au second tour comme à Béziers, Saint-Gilles, Cogolin ou Fréjus par exemple.

Plus globalement, on compte pas moins de 26 villes de 10 000 habitants où les listes frontistes ont atteint voire dépassé la barre des 30% des suffrages exprimés.

Bon nombre de ces communes correspondent à des lieux d’implantation des dirigeants du FN : Steeve Briois et Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, Gilbert Collard à Saint-Gilles, David Rachline à Fréjus, Valérie Laupies à Tarascon, Florian Philippot à Forbach, Nicolas Bay à Elbeuf, Louis Aliot à Perpignan ou bien encore Marion Maréchal Le Pen à Sorgues. Leur présence en tête de liste ou comme colistier et leur implication dans la campagne sur le terrain ont sans doute contribué à ces succès mais on peut également considérer symétriquement que, comme dans les autres partis politiques, les dirigeants frontistes nationaux se sont choisis (et réservés pour certains) des terres d’implantation potentiellement très accueillantes.

Hormis la capacité d’entraînement de candidats connus ou implantés, ces belles performances s’expliquent-elles également par une sur-mobilisation de l’électorat frontiste dans ces fiefs ? On peut le penser pour Fréjus où, alors que la tendance est à la hausse au plan national, l’abstention recule de 9 points par rapport à 2008, pour Saint-Gilles (-7 points d’abstention), Béziers (-6,3) ou bien encore Brignoles (-4,7). Mais cette tendance est loin d’être systématique puisque l’abstention a reculé dans 12 des 26 communes où le FN a atteint ou dépassé 30% mais a augmenté dans 14 d’entre elles et parfois de façon assez forte : + 6,6 points à Carvin dans le Pas-de-Calais ou + 5,7 points dans le 7ème secteur de Marseille par exemple.

Une diffusion progressive du vote frontiste dans de nombreux territoires

L’attention médiatique s’est naturellement portée sur ces communes où le FN a obtenu de gros scores, voire est arrivé en tête et où il pourrait s’imposer au second tour. Mais par-delà ces performances et ces nouvelles progressions dans ses places-fortes, un autre critère renseigne sur la dynamique frontiste, il s’agit du début de nationalisation de ce vote auquel nous assistons. On constate en effet, à l’instar de ce qu’on avait pu observer dès les élections cantonales de 2011, que le FN parvient à atteindre des niveaux non négligeables dans de nombreux territoires qui lui avaient toujours été réfractaires jusqu’à présent. On peut ainsi citer la Bretagne où des listes frontistes rassemblent 16,9% à Fougères, 14,8% à Lorient, 11,3% à Saint-Brieuc ou 9,8% à Brest. Même phénomène dans le Grand Ouest avec 15,2% au Mans et 19,7% à Argentan ou dans d’autres terres de mission : 18,1% à Joué les Tours, 17,5% à Châtellerault, 17% à Limoges, 14,7% à Cusset dans l’Allier ou bien encore 12,9% à Guéret dans la Creuse.

Tout se passe donc comme si les ressorts traditionnels du vote FN (insécurité, immigration) continuaient de fonctionner mais que la dimension sociale de ce vote s’affirmait de plus en plus avec l’installation durable de la crise. La montée du chômage et la dégradation du niveau de vie des milieux populaires apporteraient des électeurs supplémentaires dans les bastions traditionnels et permettrait également au parti d’accroître son audience dans les territoires fragilisés par la crise, mais jusqu’à alors assez peu réceptifs au discours frontiste. C’est le cas notamment de communes ouvrières ou populaires de l’agglomération bordelaise (21,9% à Lormont, 19,2% à Floirac, 18,6% à Ambarès-et-Lagrave), rouennaise (33,8% au Petit-Quevilly, 25,4% à Déville-lès-Rouen, 20,5% à Canteleu) ou Grenobloise (20,9% à Echirolles, 18,7% à Fontaine). On retrouve le même phénomène dans certaines villes communistes du Val-de-Marne : 26% à Villeneuve-Saint-Georges et 14% à Vitry par exemple.

Un moindre tassement par rapport à la présidentielle que par le passé

Par-delà les scores impressionnants obtenus dans certaines communes emblématiques et la diffusion progressive de ce vote dans de nouveaux territoires, la capacité des candidats locaux à approcher voire à dépasser les niveaux atteints lors de la présidentielle constitue un autre indice de l’enracinement de ce vote et de sa dynamique actuelle. Pour s’en persuader, un bref retour sur ce qui s’était passé en 1995, dernier scrutin municipal où le FN avait réellement pesé, s’impose.

Lors des élections municipales de juin 1995, le FN, victime du vote utile et de la faible implantation de ses candidats, enregistra, dans les communes où il présentait des listes, des résultats en recul par rapport au niveau atteint par Jean-Marie Le Pen deux mois plutôt à la présidentielle dans ces mêmes communes. Le recul fut en moyenne de 3,8 points, le FN passant ainsi dans ces 406 villes de plus de 10 000 habitants de 18,1% lors de la présidentielle à 14,3% au premier tour des municipales. Signe du caractère très "national" du vote frontiste à l’époque et du fort impact personnel de la "marque" Jean-Marie Le Pen sur l’électorat, les candidats FN obtinrent dans 81% des cas des scores inférieurs,19% d’entre eux seulement  parvinrent à dépasser le niveau atteint par leur leader dans leur commune. Par-delà cette tendance globale, des évolutions significatives se produisirent néanmoins. A Noyon, Vitrolles ou Dreux, l’implantation des Descaves, Mégret et Stirbois permit à ces candidats d’amplifier très nettement le vote lepéniste quand, à l’inverse, en l’absence de locomotive locale, les potentialités apparues lors de la présidentielle ne furent pas concrétisées à Saint-Gilles, Toul ou bien Sarreguemines.

Si on se livre à la même comparaison des scores municipaux et présidentielle pour ce scrutin, on constate que dans les 414 communes de plus de 10 000 habitants où le FN s’est présenté aux municipales cette année, il a atteint une moyenne de 16,4% alors, qu’en moyenne, sur ces mêmes communes Marine Le Pen enregistrait 18,3% au premier tour de l’élection présidentielle.

Comme lors des municipales de 1995, le FN est donc en retrait par rapport à l’élection présidentielle précédente, mais l’écart est désormais moins important puisqu’il s’établit à 1,9 point contre 3,8 points à l’époque. Pour Guillaume Tabard du Figaro cela signifie "qu’en dépit de sa réelle et spectaculaire percée de dimanche, le FN garde une puissance nationale supérieure à son impact local. Mais cet écart tend à se réduire". De la même façon, et cela constitue un signe supplémentaire du processus d’enracinement local de ce parti, alors qu’en 1995 les listes frontistes ne progressaient que dans 19% des cas par rapport au score de la présidentielle, cette proportion est désormais de 35%.

Ainsi à Béziers, Robert Ménard amplifie de près de 20 points le score de Marine Le Pen à la présidentielle. Nicolas Bay, le responsable des élections au parti, améliore lui ce niveau de quasiment 17 points à Elbeuf dans un duel face à la gauche et les listes frontistes progressent de 15 points à Hénin-Beaumont et au Petit-Quevilly, de 14 points à Fréjus et de plus de 11 points à Perpignan et Cogolin. Ces progressions très spectaculaires témoignent localement d’une véritable dynamique et peuvent laisser augurer des possibilités de victoire au second tour dans certaines de ces communes qui vont concentrer l’attention médiatique. Ces quelques cas ne manqueront pas d’alimenter les représentations et le discours autour de "la montée inexorable de  la vague bleue marine". Pour réel qu’il soit, ce mouvement méritera néanmoins d’être nuancé dans la mesure où le FN a aussi enregistré au plan local toute une série de déconvenues (y compris dans ses fiefs du Sud-Est et du Pas-de-Calais) et qu’il ne parvient pas encore systématiquement à transformer l’audience de sa candidate à la présidentielle en une crédibilité municipale.

Ce déficit de légitimité à assurer la gestion d’une mairie croît proportionnellement avec la taille de la commune. On constate en effet que c’est, en moyenne, dans les plus petites communes que les listes frontistes ont fait leurs meilleurs résultats alors que plus le nombre d’habitants s’élevait et plus le score du FN diminuait.

La victoire du FN au second tour dans des villes importantes comme Fréjus, Béziers ou Perpignan et leur bonne gestion dans les prochaines années pourraient contribuer à faire sauter ce verrou psychologique et à doter ce parti de cette crédibilité municipale qui lui fait encore aujourd’hui défaut.

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