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On a remarqué une importante consommation de cannabis de la part des baby-boomers avec le mouvement de légalisation.
On a remarqué une importante consommation de cannabis de la part des baby-boomers avec le mouvement de légalisation.
©Reuters

Mamie, pourquoi tu tousses ?

Les enjeux spécifiques d'un monde où (certains) parents et grands-parents fument aussi des pétards

Facebook rassemble désormais plus que les jeunes : les parents voire les grands-parents s'y sont invités. Et maintenant, c'est au tour des pétards avec le mouvement de légalisation du cannabis. Une situation ubuesque qui mérite que l'on se pose quelques questions sur les relations familiales qui en découlent.

Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

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Atlantico : On a remarqué une importante consommation de cannabis de la part des baby-boomers avec le mouvement de légalisation. Résultat : il est imaginable que grands-parents, parents et jeunes fument tous, voire tous ensemble, une substance en général réservée aux moments "entre potes". Quelles conséquences sur les rapports familiaux cela peut-il avoir ?

Pierre Duriot : Attention aux généralités ! Oui, il existe une consommation de cannabis par les baby-boomers, certains, en général assez nantis ou restés à la marge, mais on peut comme pour l’alcoolisme, l’assimiler à une pratique « mondaine », un peu comme il existe un alcoolisme mondain et une ivrognerie de mauvais vin chez les classes laborieuses ou marginalisées de la vie économique. Il faut différencier ces fumeurs aisés, adultes d’âge mûr, ou leurs enfants étudiants, se payant éventuellement des week-ends à Amsterdam et s’approvisionnant dans des circuits socialement « acceptables » et les fumeurs marginaux traficotant eux-mêmes pour obtenir de quoi payer leurs doses, voir coupables d’une délinquance leur permettant de gagner de quoi acheter leur produit. Il y a aussi une population dans un extrême dénuement chez qui tout l’argent disponible passe dans l’achat de cannabis au détriment des soins, de la nourriture, d’eux-mêmes et de leurs enfants. Ces différentes catégories de fumeurs se côtoient sans se mélanger avec, sur les uns et les autres des conséquences variables sur la vie quotidienne.

Bien sûr que cela entre dans le cadre de la modification des rapports familiaux mais ça n’en est pas le moteur. Le rapport familial a changé chez les baby-boomers dont beaucoup ont divorcé, se sont recomposés et vivent plus ou moins avec de grands enfants en âge de fumer eux-aussi et dont ils ne sont pas les parents biologiques. Notre société a inventé une nouvelle forme de rapport entre ces adultes de différentes générations qui cohabitent et ont mis en place ce type de collectivité que des sociologues ont appelé la « tribu ». Ils sont donc « entre potes » quand ils fument, même s’ils appartiennent à trois générations, les baby-boomers, dans la soixantaine, leurs enfants, dans la quarantaine et leurs petits-enfants, grands adolescents.

Mais cet aspect anecdotique de la « tribu » cool ne doit pas faire oublier le côté obscur du cannabis, celui de la délinquance, vols et atteintes aux personnes, gravitant autour de l’importation et de la consommation. Le cannabis sert comme l’alcool à se déconnecter d’une réalité trop dure, à « survivre » à la misère et au déclassement, à l’impossibilité de trouver une place dans une société qui n’a guère de pitié pour les citoyens « non performants » selon ses critères. Le cannabis devient une échappatoire, souvent avant l’accession à des drogues plus dures. Il y a la passade estudiantine, la culture « cool », que l’on maîtrise ou dont on revient et la forme chronique qui signe l’inadaptation ou le refus de la société imposée.

En agissant ainsi, les adultes ne s'infantilisent-ils pas ? Ne serait-ce pas un monde de l'apologie sinon de la nostalgie de la jeunesse ?

La société est « jeuniste » certes, mais il serait trop facile de tout mettre sur le dos du cannabis qui n’est qu’une marque visible du fonctionnement moderne sur le mode de la tribu. Des sociologues se sont déjà penchés sur ces phénomènes qui régissent désormais la vie de nombreuses familles qui ne se conçoivent pas au sens traditionnel du terme avec un père et une mère ayant autorité sur des enfants qu’ils éduquent. Les nouveaux fonctionnements, plus ou moins gradués, font surtout penser à une forme de collectivité parents/enfants où les uns et les autres négocient en permanence, où les jeunes, enfants ou adolescents, bagarrent pour obtenir liberté et prérogatives face à des parents ou beaux-parents évoluant eux-mêmes dans une société globale où il est cool de dire « oui » et culpabilisant de dire « non ». Cela se traduit souvent par des proximités générationnelles, des mères et des filles écumant ensemble les mêmes magasins de « fringues », s’échangeant leurs affaires, arborant les mêmes looks et ces papas jouant avec leurs garçons à des jeux vidéo ou partageant des activités sportives. Mais on ne peut pas généraliser, nous ne passons pas d’un rapport « traditionnel » à une nouvelle forme de rapport de manière générale et tranchée, ce sont de nouvelles formes du « vivre en famille » qui gagnent petit à petit du terrain et génèrent à la fois de nouveaux jeunes et de nouveaux adultes.  

Un monde où et grands-parents et parents fument des pétards, ne serait-ce pas un monde dans lequel on aurait avoué la défaillance de notre système, où on ne saurait plus interdire mais où tout serait accepté ?

Il y a un peu de ça, tous les parents le savent : il est plus facile de dire oui que de dire non et de tenir l’interdiction face aux revendications exprimées parfois brutalement. On peut certes considérer que le système avoue sa défaillance mais pas pour tout, il a la défaillance sélective. On peut prendre l’exemple de la prohibition aux Etats-Unis, où la force de la transgression et des intérêts divers ont obligé l’institution à reculer. A contrario, sur la route, les dépassements de vitesse limite massifs engendrent une répression massive et le système, non seulement ne cale pas, mais accentue son système répressif ne craignant pas même d’employer des méthodes dignes de celles d’une dictature : mais il y a risque de mort d’homme et surtout de gros intérêts financiers. Les « défaillances » de l’Etat sont plus subtiles. Il ne cale pas lorsqu’il a à faire à une population socialement incluse et solvable, ayant quelque chose à perdre : l’automobiliste. Par contre il va lâcher du lest avec une population difficile à contrôler, n’ayant pas grand-chose à perdre et pour laquelle une certaine dose de consommation de cannabis ou d’alcool va anesthésier les velléités de rébellion. Dans certains quartiers le commerce de cannabis est la seule activité économique viable, même si elle n’est pas officielle : la supprimer ou lutter férocement serait prendre le risque d’une déstabilisation. La lutte ne peut être frontale sans être aléatoire. En clair, le système dit « oui » pour maintenir une forme de paix sociale, éviter les troubles, exactement comme des parents disent « oui » de guerre lasse devant les transgressions répétées de leur enfant, quand le risque n’est pas trop prégnant. Cette dernière question est intéressante mais elle est surtout une question d’avenir. Les baby-boomers, inclus dans le système qu’ils se sont construit passent et laissent derrière eux d’autres types de personnes, d’autres formes de rapports familiaux et à l’autorité que le système hérité d’une autre époque doit apprendre à gérer… et l’actualité nous montre tous les jours à quel point ce n’est pas facile.

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