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Jean Daniel Fidel Castro
Jean Daniel Fidel Castro
©DR / CLPB Rights

"Avec Castro, à l’heure du crime"

Les connexions castristes du tueur de Dallas : questions sur l’assassinat de John F. Kennedy et ses relations avec le gouvernement cubain

Cette brève investigation est le fruit de l’étrange impression que m’a toujours produit le récit de Jean Daniel sur sa présence au côté de Fidel Castro, ainsi que des entretiens qu’il a continué à accorder peu avant sa mort.

Jacobo Machover

Jacobo Machover

Jacobo Machover est un écrivain cubain exilé en France. Il a publié en 2019 aux éditions Buchet Castel Mon oncle David. D'Auschwitz à Cuba, une famille dans les tourments de l'Histoire. Il est également l'auteur de : La face cachée du Che (Armand Colin), Castro est mort ! Cuba libre !? (Éditions François Bourin) et Cuba de Batista à Castro - Une contre histoire (éditions Buchet - Chastel).

 

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L’article de Jean Daniel s’intitule « Avec Castro, à l’heure du crime ». Il fut publié dans sa version en anglais dans la revue The New Republic et en français dans l’hebdomadaire L’Express du 28 novembre 1963, puis repris par une vingtaine de publications, en plusieurs langues. C’était un scoop mondial. Ou un alibi ?

Jean Daniel est mort en février 2020, à l’âge de 99 ans, pendant la pandémie de coronavirus. Il était le directeur de L’Obs, antérieurement Le Nouvel Observateur. Jusqu’à la fin de sa vie, comme on peut le constater dans un entretien accordé à une publication pompeusement intitulée La Revue pour l’intelligence du monde, dirigée par son ami Béchir Ben Yahmed, dans son numéro d’octobre-novembre 2019, ainsi que dans un documentaire diffusé en février 2020 par France 5 sous le même titre que son article publié presque six décennies auparavant, il se référait toujours fièrement au hasard grâce auquel il avait pu observer la réaction de Fidel Castro au moment même où on lui annonçait au téléphone la nouvelle de l’assassinat de John F. Kennedy. A aucun moment il ne lui est arrivé de se dire que c’était trop de chance. Et si ce n’était qu’une mise en scène ?

Un détail, l’entretien programmé autour d’un succulent déjeuner avec Fidel Castro, un animal nocturne pour ce qui est de ses rencontres avec les personnalités étrangères, aurait dû éveiller les soupçons des analystes de la question. De quel privilège pouvait donc se prévaloir ce reporter-là ?

Toute sa vie, Jean Daniel s’est voulu émissaire de paix à différents endroits du monde, principalement entre Israël et les Palestiniens. En 1963, après une rencontre avec Ernesto Che Guevara en Algérie[1], la terre où il était né avant l’indépendance qu’il appuya, il essaya de devenir l’homme qui allait réduire les tensions entre les États-Unis et Cuba. Pour ce faire, il eut deux rendez-vous avec Fidel Castro, après avoir conversé quelques semaines auparavant, le 24 octobre, avec John F. Kennedy dans le Bureau ovale de la Maison Blanche, à Washington, pendant environ 25 minutes. Le message que Kennedy lui avait transmis était, à son avis, d’une importance primordiale, et il avait pour but de lui ramener à son retour à Washington une réponse encourageante de Castro pour engager des contacts secrets, après la tension maximale provoquée l’année précédente par la « crise des missiles », en octobre-novembre 1962. La première réunion avec le journaliste français eut lieu, de manière surprenante, vu qu’il ne s’attendait pas du tout à l’annonce de l’arrivée de Castro, à l’hôtel Riviera de La Havane, au cours de la nuit du 19 au 20 novembre, entre 22 heures et 8 heures du matin. Au cours de cette nuit, dans sa chambre d’hôtel, étaient présents, avec le Commandant en chef engoncé dans son éternel uniforme et coiffé d’un béret noir, Jean Daniel et sa future épouse, Michèle, affalée à plat ventre sur un lit, les chaussures par terre -tout cela faisait davantage penser à un séjour de vacances qu’à la mission d’un émissaire diplomatique, son médecin personnel et homme de confiance jusqu’à son décès en 1969, le commandant René Vallejo, qui était complètement endormi, ce qui était bien compréhensible à ces heures avancées de la nuit, ainsi que l’interprète Juan Arcocha.

Rien d’étonnant à cela : Castro avait pour habitude de retrouver ses innombrables interlocuteurs à cet horaire tardif, ne se faisant annoncer que quelques minutes avant, pour « raisons de sécurité ». Plusieurs clichés, pris par le photographe Marc Riboud et publiés dans The New Republic, revue à laquelle collaborait Jean Daniel, immortalisèrent la réunion, plutôt informelle, de l’hôtel Riviera.

Castro invita ensuite Jean Daniel à l’accompagner le vendredi 22 novembre à la station balnéaire de Varadero, située à 130 kilomètres à l’est de la capitale, où il était censé inaugurer de nouvelles maisons. Vers 13h30, heure de Cuba (à Dallas il était 12h30), un moment qui allait devenir « historique », eut lieu l’annonce de l’attentat contre Kennedy. Il n’y eut cette fois aucune photo, connue du moins.

Pourquoi à Varadero ? Jean Daniel pensait qu’il s’agissait de « sa maison » sur la plage. Pourtant, officiellement, Castro n’en possédait aucune, bien qu’il disposait comme bon lui semblait, de même que sur tout le territoire de Cuba, d’innombrables « maisons de protocole ». Varadero pouvait avoir l’avantage de se trouver loin de La Havane et, par conséquent, d’autres sources d’information qui pourraient contredire la version qu’il allait livrer au reporter.

Jean Daniel et Michèle, une nouvelle fois en présence de l’interprète Juan Arcocha[2], discutaient amicalement avec Castro quand, soudain, le téléphone sonna. Le commandant René Vallejo, qui se trouvait là, à côté d’un garde chargé de la sécurité, alla répondre.

Il prévint immédiatement Fidel Castro que le Président de la République, Osvaldo Dorticós, voulait lui parler. Apparemment, il s’agissait d’une affaire grave. Autrement, il était inconcevable de le déranger. Castro s’exclama, étonné : « ¿Cómo? ¿Un atentado? » (« Comment ? Un attentat ? ») Il écouta ce que lui rapportait le Président et, à trois reprises, il répéta, à voix haute, pour être sûr que ses invités puissent l’entendre et le comprendre, bien que leur connaissance de l’espagnol était élémentaire : « Es una mala noticia. Es una mala noticia. Es una mala noticia. » (« C’est une mauvaise nouvelle. C’est une mauvaise nouvelle. C’est une mauvaise nouvelle. ») Et, en effet, Jean Daniel se fit un devoir de transcrire cette réaction dans son article.

Cependant, cet appel téléphonique est bien étrange. En effet, le Président Dorticós n’occupait qu’un poste honorifique, le véritable pouvoir dans l’île étant détenu par Fidel Castro. Il est inconcevable qu’il ait été mis au courant par ce personnage subalterne et non pas par ses services de sécurité ou par Raúl Castro en personne, alors ministre de la Défense. Dorticós, après avoir été mis sur la touche bien qu’il continua à occuper un portefeuille ministériel, celui de la Justice, lorsque Fidel Castro assuma officiellement la charge de Président du Conseil d’État et du Conseil des ministres, Raúl étant nommé vice-Président, en 1976, finit par se suicider en 1983. Les suicides de dirigeants politiques, militaires ou policiers, cubains sont courants, surtout lorsqu’ils détiennent des secrets inavouables[3].

Entre 13h30 et 14h, heure de Cuba, tous ceux qui étaient présents dans cette maison de Varadero purent écouter une radio qui émettait en anglais depuis Miami -le commandant Vallejo traduisait à grands traits- jusqu’à l’annonce de la mort de Kennedy à l’hôpital Parkland de Dallas. Castro confia à Jean Daniel qu’il pensait qu’on allait lui attribuer la responsabilité des faits, avant même d’avoir appris que l’assassin présumé, qui se trouvait encore en liberté avant de tirer sur le policier J. D. Tippitt, s’appelait Lee Harvey Oswald et qu’il avait sollicité quelques semaines auparavant un visa au consulat de Cuba à Mexico.

Jean Daniel comprit tout de suite que sa mission d’intermédiaire entre Castro et Kennedy, qu’il comptait aller revoir lorsqu’il retournerait dans la capitale américaine, était terminée et que, avec le vice-Président Lyndon B. Johnson, automatiquement propulsé à la fonction suprême, rien n’allait être pareil. Mais il avait conservé son instinct de reporter, en racontant les circonstances dans lesquelles Fidel Castro apprit, en même temps que lui, le magnicide de Dallas, avec ce titre étrange (de lui ou de la rédaction de L’Express), « Avec Castro, à l’heure du crime », sans autre précision. La formulation, ambiguë, instillait un doute : celui que l’instigateur du crime pouvait être Castro lui-même.

Ainsi Jean Daniel accédait-il à la renommée universelle. Mais, surtout, son texte devenait la réaction presque officielle, avec son aval, de Fidel Castro, davantage même que ses discours des 23 et 27 novembre.

Il remplissait désormais le rôle d’émissaire du seul Fidel Castro. Jamais il ne lui vint à l’esprit qu’il pouvait avoir été manipulé pour être désigné comme seul témoin de sa réaction. Il n’aurait pourtant pas été le premier. Herbert L. Matthews, le reporter du New York Times  qui se trouvait en vacances avec sa femme à Cuba au début de l’année 1957, racontait complaisamment comment il avait été trompé par l’ancien guérillero dans les montagnes de la Sierra Maestra, lui qui était parvenu à lui faire croire qu’il était à la tête d’une véritable Armée rebelle, alors qu’en réalité il ne disposait que d’une vingtaine d’hommes à ses ordres. Matthews devint par la suite un ami personnel de Fidel Castro et le meilleur propagandiste de sa politique aux États-Unis. Jean Daniel ne devait sans doute pas connaître l’histoire de Matthews ou bien il s’en moquait. Il croyait ou voulait être le premier.

Au fait, quelle était la teneur du message que John F. Kennedy voulait faire passer par son intermédiaire au Premier ministre cubain ? Dans l’un de ses articles, Jean Daniel raconte sa conversation avec Kennedy. Celui-ci lui dit en substance que, de même que son frère Robert, alors Attorney General, ministre de la Justice, assassiné lui aussi, à Los Angeles, en 1968, il se méfiait profondément de la « folie » et du « communisme » de Castro, suite aux épisodes de la baie des Cochons et de la « crise des missiles », au cours de laquelle, dans une lettre à Nikita Khrouchtchev, il sollicita de sa part, sans succès fort heureusement, une attaque nucléaire préventive contre une grande ville américaine[4].

Kennedy savait que Castro était capable de tout. Il précisait cependant que la guérilla contre le gouvernement de Fulgencio Batista avait suscité une certaine sympathie aux États-Unis et laissait entendre que chez lui aussi, mais que l’alignement sur l’Union Soviétique lui avait fait renoncer à toute indulgence. Il l’avait déjà démontré avec ses très dures attaques durant sa campagne électorale victorieuse en 1960, qu’il concrétisa par l’opération ratée de la baie des Cochons, même si celle-ci était en préparation sous l’administration républicaine Eisenhower-Nixon, antérieurement au pouvoir. Si seulement Castro pouvait revenir à ses objectifs initiaux[5]

Bien que les rapports entre Cuba et l’Union Soviétique, de même que les relations personnelles entre Fidel Castro et Nikita Khrouchtchev ne fussent pas dans leur meilleur moment en novembre 1963, aucun dirigeant américain ne pouvait penser qu’elles pourraient déboucher sur une rupture. Quelques mois plus tard, en avril 1964, Fidel Castro réalisa, d’ailleurs, un voyage de 38 jours en URSS, au cours duquel il fut reçu avec tous les honneurs par toute la hiérarchie du Parti communiste. Les divergences avec le grand « pays frère » prirent fin ou furent passées sous silence pendant des décennies.

L’importance du message de Kennedy -ou de son interprétation- à Castro était toute relative, ainsi que celle du messager. Mais, par naïveté ou par vanité, vu qu’il avait réussi à décrocher son scoop mondial, Jean Daniel fit passer sa conviction auprès de l’opinion publique : Fidel Castro ne pouvait pas être au courant d’une quelconque tentative d’assassinat de John F. Kennedy le 22 novembre 1963 à 12h30, heure de Dallas, puisqu’il se trouvait avec lui à Varadero. Et le monde entier le crut.


[1] Jean Daniel, La blessure, Paris, Grasset, 1992, p. 148-149.

[2] L’écrivain Juan Arcocha, mort en exil à Paris en 2010, connaissait bien Fidel Castro : il avait été son condisciple à la faculté de Droit de La Havane entre la fin des années 1940 et le début des années 1950. Plus tard il devint l’un de ses interprètes en français, surtout au cours du voyage de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir à Cuba en mars-avril 1960 (cf. Juan Arcocha : « Le voyage de Sartre », in La Havane 1952-1961, Paris, Autrement, 1994, p. 199-206, ouvrage collectif dirigé par l’auteur de cette investigation) et, bien entendu, pendant le séjour de Jean Daniel en novembre 1963. Plus tard, il fut nommé correspondant à Moscou du quotidien Revolución, dirigé par Carlos Franqui, où écrivait également Guillermo Cabrera Infante, tous deux futurs exilés. Ensuite, il occupa un poste diplomatique à Paris. Il rompit  plus tard avec le régime castriste et publia plusieurs romans et essais, parmi lesquels Fidel Castro en rompecabezas, Madrid, Ediciones R, 1973. Pendant ses conversations avec l’écrivain cubain Armando Valdés-Zamora, exilé à Paris depuis 1994, Juan Arcocha revenait constamment sur ce qu’il avait vécu le 22 novembre 1963 à Varadero. C’est à ce moment-là qu’il constata la duplicité de Fidel Castro, lorsqu’il l’entendit faire l’éloge de Kennedy après son assassinat alors que, quelques jours auparavant, il lançait les pires insultes contre lui. Faisant sans doute allusion à ce qu’il put considérer a posteriori comme une mise en scène destinée à tromper Jean Daniel, Juan Arcocha concluait : « Cet homme est un monstre. »

[3] Pas seulement les castristes, d’ailleurs : l’ex-Président Carlos Prío Socarrás, renversé par le coup d’État de Fulgencio Batista le 10 mars 1952, se suicida lui aussi dans son exil américain, après avoir annoncé qu’il détenait plusieurs informations importantes sur l’assassinat de Kennedy.

[4] La correspondance entre Fidel Castro et Nikita Khrouchtchev au moment de la « crise des missiles » d’octobre-novembre 1962 fut révélée le 24 novembre 1990 et publiée simultanément par Granma, l’organe officiel du Parti communiste de Cuba, et le quotidien Le Monde. Castro avait confié la copie de ces lettres à l’écrivain français Jean-Édern Hallier, comme une preuve de confiance et de considération. Pendant des années, Jean-Édern devint l’un de ses propagandistes personnels, écrivant un livre poétiquement intitulé Conversation au clair de lune (Paris, Messidor, 1990), où il racontait sa rencontre avec Fidel Castro, à une heure avancée de la nuit, comme à son habitude, et participant ultérieurement à un documentaire à sa gloire.

[5] Jacqueline Kennedy nia postérieurement, dans ses conversations avec l’historien Arthur M. Schlesinger, que ces termes aient pu être utilisés par « Jack », comme les membres du clan Kennedy et elle-même appelaient son époux. Ce langage ne lui semblait pas être le sien. Elle mettait même en doute le niveau de compréhension de l’anglais de Jean Daniel. 

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