Légère hausse de la natalité au Japon depuis 2005 : pourquoi les incitations financières du gouvernement ne suffiront pas à sauver le pays de son suicide démographique | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Les changements de fécondité sont lents et sont le résultat de mentalités qui évoluent sur plusieurs générations.
Les changements de fécondité sont lents et sont le résultat de mentalités qui évoluent  sur plusieurs générations.
©Reuters

Harakiri

Légère hausse de la natalité au Japon depuis 2005 : pourquoi les incitations financières du gouvernement ne suffiront pas à sauver le pays de son suicide démographique

Confronté à une grave crise démographique, l'Etat japonais a mis en place des incitations financières pour encourager la natalité. Néanmoins, de telles mesures ont peut d'effets sur le long terme, les changements de fécondité étant le résultat de mentalités qui évoluent sur plusieurs générations.

Hervé Le Bras

Hervé Le Bras

Hervé Le Bras est un démographe français, chercheur émérite à l'Institut national d'études démographiques (INED). 

Voir la bio »

Atlantico : Alors qu'en 2005 le taux de fécondité au Japon était au plus bas depuis 1955, il a connu une hausse continue depuis et était de 1,46 en 2015. Dans quelle mesure cette hausse du nombre de naissances par femme en âge de procréer est-elle liée aux incitations financières mises en place par l'Etat japonais pour encourager la natalité ? 

Hervé Le Bras : Il est difficile de se prononcer sur de telles mesures. Des études menées sur certains pays européens ont montré que les incitations financières avaient très peu d'effets à court terme. Des études économétriques faites en France et en Angleterre révèlent ainsi que l'augmentation de la natalité liée à l'ensemble des mesures sociales est entre 0,1 et 0,2 enfant (c’est-à-dire moins de 10%).  

Les changements de fécondité sont lents et sont le résultat de mentalités qui évoluent sur plusieurs générations. Jusque dans les années 1930, la France avait la fécondité la plus faible de tous les pays développés et aucune mesure ne parvenait à la faire remonter. Progressivement, un ensemble de changements dans les mentalités ont eu lieu, ce qui a donné lieu au baby-boom.  Il n'est donc pas exclu que dans des pays comme le Japon ou l'Allemagne, dans une génération, la fécondité remonte nettement et soit au même niveau qu'en France. 

L'Allemagne est un cas très intéressant. En effet, malgré toutes les mesures prises depuis une quinzaine d'années, la différence entre l'Allemagne et la France est restée exactement la même : les Allemands ont 0,6 enfant de moins que les Français. Mais dans une quinzaine d'années, lorsque les Allemands auront changé de modèle familial (c’est-à-dire lorsqu'ils ne verront plus la famille comme devant reposer sur un enfant unique et passeront au modèle "famille de 2 enfants"), alors il est probable que la natalité remonte. 

Cela signifie-t-il que le "coût" d'un enfant représente le principal frein à la procréation ? Quels sont les autres facteurs décourageant la natalité des femmes vivant dans des pays développés ? 

Le coût de l'enfant n'est certainement pas un facteur déterminant, la preuve, dans pratiquement tous les pays, ce sont les classes les plus pauvres (les ménages ouvriers) qui ont la plus forte natalité.

En Allemagne, le principal facteur décourageant la natalité est lié au fait que les Allemands considèrent que la qualité des enfants dépend du rapport des enfants avec leurs mères. Les mères allemandes quittent leur travail beaucoup plus souvent que les autres lorsqu'elles ont leur premier enfant et elles restent assez longtemps hors du travail. Celles qui reprennent vite le travail sont surnommées les "Rabenmutter" (ce qui signifie Mère-corbeau). En France, la mentalité est très différente : on considère que c'est à l'Etat de s'occuper de l'enfant (au travers des crèches, des maternelles) et que la qualité de l'enfant dépend de sa socialisation avec des enfants de son âge. En conséquence, les Françaises hésitent beaucoup moins à avoir un enfant. 

La seconde limitation a été formalisée par le prix Nobel d'Economie, Gary Becker, par ce qu'il a appelé "quantité contre qualité" : les parents choisissent d'avoir peu d'enfants mais d'investir beaucoup dans leur éducation. Cela explique la baisse de fécondité très rapide de l'Iran : alors que la fécondité était de 6,5 enfants jusqu'en 1985, elle est maintenant de 1,7 enfant. 

Dans le cas du Japon, il faut se méfier des petites remontées de fécondité qui peuvent être liées à un effet de calendrier : si les femmes retardent la venue de leur enfant, l'indice de fécondité baisse, mais inversement, si elle se décide plus rapidement à avoir des enfants, alors l'indice de fécondité monte. Cela a été le cas dans les pays de l'est lorsqu'il y avait des politiques familiales très fortes (en Allemagne de l'est et en Hongrie notamment) : au moment où ces politiques ont été décidées (par exemple, donner à la mère pendant trois années le même salaire que celui qu'elle avait pour qu'elle reste à la maison), la fécondité montait très vite, mais cela durait 2-3 ans (c'est ce que l'on appelle un effet d'aubaine), et puis ensuite ça retombait aux niveaux précédents. Il est possible qu'au Japon des phénomènes similaires se produisent. 

Inversement, au moment du baby-boom, on a d'abord considéré que la hausse de la natalité était simplement liée au fait que les couples séparés pendant la guerre faisaient les enfants qu'ils n'avaient pas pu faire. C'est seulement dans les années 1950 que l'on a admis qu'il y avait une forte transformation des mentalités que l'on a appelé le baby-boom. 

Dans quelle mesure cette situation est-elle inquiétante ? Quelles sont les implications d'un tel vieillissement de la population des pays développés ? Les pouvoirs publics ont-ils réellement le pouvoir de changer une telle tendance ? Dans quelles proportions et comment ?

Beaucoup de pays, dont des pays développés, souhaitent cette baisse de natalité. L'Angleterre, l'Italie pensent qu'ils sont trop peuplés. La France est un peu à part, du fait de son passé, elle a toujours été nataliste. 

A y regarder de près, les Japonais ne se préoccupent pas énormément du vieillissement. Par ailleurs, ils y résistent bien : premièrement, ils ont une bonne qualité de vie grâce à laquelle la dépendance est relativement tardive ; deuxièmement, la retraite est progressive (les Japonais quittent la grande entreprise où ils travaillent vers 50-55 ans, travaillent ensuite dans des entreprises de plus en plus petites puis à mi-temps jusqu'à l'âge de 75 ans environ) ; troisièmement, ils misent sur les robots pour faire face aux problèmes de la dépendance et du grand vieillissement. 

L'Allemagne s'est préoccupée de sa natalité mais pas autant que la France. L'Allemagne pense que la migration pourra compenser la faible natalité. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui explique son choix d'accueillir des réfugiés syriens, tout comme auparavant elle avait accepté des émigrés de Russie, du Kazakhstan, de Roumanie en grand nombre (4 millions), et qu'elle a accepté 12 millions de réfugiés en provenance des territoires de l'est à la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

Le vieillissement, est surtout causé par l'augmentation de l'espérance de vie (beaucoup plus que par la baisse de la natalité). L'espérance de vie française a ainsi augmenté de 5 ans au cours des 25 dernières années, ce qui est énorme. En France, les problèmes posés dépendent de l'inadaptation du système de retraite car le pays a beaucoup de difficultés à changer ses systèmes sociaux. 

Une autre conséquence du vieillissement visible à l'échelle du monde tient au fait qu'en général les personnes âgées sont plus conservatrices et votent plus pour les partis de droite que pour les partis de gauche. Par exemple, en France, lors de la présidentielle de 2006, 65% des personnes de plus de 60 ans avaient voté pour Nicolas Sarkozy et 35% pour Ségolène Royal, si seulement 55% des personnes âgées avaient voté pour Sarkozy (ce qui reste quand même une majorité), Ségolène Royal l'emportait.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !