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Une photographie prise lors du salon du cannabis INDO EXPO le 27 janvier 2019 à Denver, au Colorado.
Une photographie prise lors du salon du cannabis INDO EXPO le 27 janvier 2019 à Denver, au Colorado.
©RICK T. WILKING / GETTY IMAGES AMÉRIQUE DU NORD / GETTY IMAGES VIA AFP

Marché libre

Légalisation du cannabis : l’exemple du Colorado

Alors que le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a exprimé son opposition à la légalisation du cannabis, la situation du marché libre du cannabis au Colorado pourrait être un modèle à suivre.

Edouard Hesse

Edouard Hesse

Diplômé de Sciences Po Strasbourg et l'EM Strasbourg, Édouard Hesse est chercheur associé chez GenerationLibre. Il écrit régulièrement des tribunes et recensions pour des journaux comme Slate ou Le Point.

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Atlantico : Gérald Darmanin s’est montré une nouvelle fois totalement opposé à la légalisation du cannabis. En quoi selon vous, écarter la possibilité d’une légalisation est-il une erreur ? 

Edouard Hesse : La prohibition du cannabis est un échec absolu. L’arsenal judiciaire de la France est l’un des plus sévères d’Europe, mais il s’agit pourtant du pays où la consommation de cannabis est la plus importante. Des centaines de millions d'euros et d'innombrables ressources policières et justicières sont épuisées chaque année dans une lutte contre des consommateurs qui ne nuisent au pire qu'à eux mêmes. Les grands "Plans" gouvernementaux se succèdent les uns après les autres en vain. Les traffics illicites continuent de générer de l'insécurité (les récentes fusillades à Marseilles en sont un triste rappel) ainsi que des financements pour le crime organisé, tandis que les consommateurs continuent d'être mis en danger avec des produits souvent frelatés et dont ils ne connaissent pas le dosage. Les jeunes ne sont pas protégés : quatre adolescents sur dix déclaraient avoir déjà essayé le cannabis en 2017. Les libertés individuelles des adultes sont piétinées.
Face à ce tragique constat, persister dans le dogme prohibitionniste est une grave erreur. La fuite en avant de M. Darmanin est d'autant plus incompréhensible à l'heure où un nombre croissant d'Etats reconnaissent la réalité de ce terrible échec et passent à un modèle de légalisation qui permet à la fois de protéger les consommateurs, empêcher l'accès aux plus jeunes, et créer des milliers d'emplois et des millions en revenus fiscaux. Contrairement aux dires de M. Darmanin, aucun état n'est revenu sur ces mesures de légalisation. Légaliser ne serait pas un acte de faiblesse mais bien au contraire une mesure extrêmement courageuse, la seule à même de réellement nuire aux traffics illicites que M. Darmanin prétend honnir.

Vous avez publié pour GénérationLibre un rapport en faveur d’un marché libre du cannabis en France. A quoi ressemblerait un tel marché et quels en seraient les bénéfices ?

Différents modèles de légalisation du cannabis ont été proposés au fil des années. On peut schématiquement regrouper ces propositions en 2 modèles : une légalisation avec monopole étatique, ou une légalisation de marché libre. Après avoir passé en revue les expériences des Etats ayant légalisé le cannabis depuis 2013, nous avons choisi de nous inspirer du modèle qui nous a semblé le plus vertueux : la légalisation de marché libre, tel qu'appliqué au Colorado depuis 2014.

Notre objectif principal est la lutte contre le marché noir. En effet de la réalisation de cet objectif dépend le reste des bénéfices que peut apporter la légalisation. Si le marché noir continue de prospérer, la criminalité associée aux traffics illicites persistera, les mineurs continueront d'avoir un accès aisé, et la santé des consommateurs adultes ne pourra être protégée. Etant donné cet objectif, notre proposition concernant la production de cannabis consiste à ouvrir cette dernière à tout agriculteur qui le souhaite, avec une license peu onéreuse et aisée à obtenir. Les contraintes trop lourdes doivent être évitées afin d'éviter de dissuader la culture du cannabis et donc entraîner des pénuries, ce qui ferait grimper les prix et donc nuirait au marché légal face au marché noir. 

Concernant la distribution, nous proposons que cette dernière soit opérée par le secteur privé, avec une license souple et peu onéreuse. Les anciens vendeurs illicites non violents pourront intégrer la nouvelle économie légale. La gamme de produits offerts doit être diversifiée afin de pouvoir rivaliser efficacement avec le marché noir. Il ne doit pas exister de restrictions sur les lieux de vente, outre les stations service. La livraison doit également être permise afin d'offrir le même niveau de praticité que le marché illicite. Les consommateurs adultes auront accès à des produits contrôlés et dont ils connaissent la dose précise, ainsi qu'à des informations sur les manières de réduire les risques. Une taxe de 15% sur les ventes servira à financer des programmes de prévention et d’aide pour les personnes souffrant d’addiction au cannabis. Enfin nous proposons que la consommation soit licite dans les lieux extérieurs. Concernant l'auto-culture, 6 plants seront autorisés par personne, 12 par ménage.

Légaliser est-il la seule manière de reprendre le contrôle sur une substance qui circule déjà bien trop facilement ? Cela sera-t-il suffisant ?

Contrairement à une simple mesure de dépénalisation de la consommation suivant le modèle du Portugal, la légalisation du cannabis a en effet le potentiel de complètement reprendre le contrôle sur cette drogue vis à vis des réseaux criminels qui la contrôlent aujourd'hui. L'alcool est légal : a-t-on déjà vu Carlsberg et Heineken établir des points de vente sauvages et se tirer dessus par l'intermédiaire de bandes armées ?
Nous insistons néanmoins sur ce point dans notre rapport pour Génération Libre : cette reprise de contrôle ne sera possible que si le marché noir est efficacement asséché. En effet même si le cannabis devient demain légal, les consommateurs ne se tourneront pas automatiquement vers lui : ils ne le feront que si le marché licite offre des produits de qualité égale ou supérieurs, diversifiés, à un prix égal ou inférieur, et avec un même niveau de praticité vis à vis des canaux de vente. C'est la raison pour laquelle nous proposons un modèle législatif où les producteurs et distributeurs auront tout loisir de déployer leur créativité et génie eutreprenarial pour attirer les consommateurs de cannabis. En outre, nous proposons une politique proactive d’information et d’aide à destination des anciens vendeurs de cannabis illicite pacifiques afin de favoriser leur intégration dans les circuits légaux. C'est grâce à un modèle similaire de marché libre que le Colorado a réussi à conquérir 70% du marché noir en seulement 5 ans, pour le plus grand bénéfice non seulement des consommateurs mais également de l'ensemble de la société qui s'en trouve pacifiée.

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