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Le virage de la lutte contre le suicide agricole
Le virage de la lutte contre le suicide agricole
©JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Fléau du monde agricole

Le virage de la lutte contre le suicide agricole

Un an et demi après le succès cinématographique du film Au nom de la terre, sort le premier document exhaustif officiel traçant un état des lieux précis de la lutte contre le suicide agricole, avec une soixantaine de propositions à la clef. Œuvre de la commission économique du Sénat, ce rapport va être remis ce mercredi au président du Sénat Gérard Larcher puis au ministre de l’Agriculture Julien Denormandie. Les initiatives personnelles ou associatives pour endiguer le fléau vont (enfin) trouver le soutien de l’Etat.

Le réalisateur Edouard Bergeon savait-il que son film Au nom de la terre aurait une influence jusque dans les milieux politiques les plus puissants, au point que la funeste destinée qui fut celle de son père (et dont le scénario du film s’inspire) deviendrait source d’inspiration pour comprendre comment ré-humaniser les mécanismes du fonctionnement de notre agriculture ? En tout cas, en allant proposer des projections privées au cœur des institutions en compagnie de l’acteur principal Guillaume Canet, il a incité à la prise de conscience, et au passage à l’action.

Emu en sa qualité d’acteur du monde agricole (il est viticulteur) mais aussi en tant qu’homme, le sénateur Henri Cabanel a voulu dans un premier temps légiférer rapidement sur le sujet. Mais sa proposition de loi initiale, demandant une implication des banques dans la prévention, n’était pas suffisamment aboutie, sans parler du fait qu’il n’appartient ni à la majorité gouvernementale, ni à celle du Sénat (il est membre du groupe RDSE, rassemblement démocratique et social européen, que l’on pourrait situer au centre gauche de notre échiquier politique). Pour autant, comprenant sa volonté sur le sujet, cette majorité sénatoriale lui a laissé une porte ouverte, et pas la moindre : celle d’une enquête menée par un ensemble de sénateurs de groupes politiques différents au sein de la commission des affaires économiques du Sénat. C’est ainsi qu’est né le groupe de travail « accompagnement des agriculteurs en situation de détresse » au sein de la commission économique du Sénat, avec pour rapporteurs Henri Cabanel et Françoise Férat (UDI, sénatrice de la Marne), avec donc cette faculté d’opérer une enquête transpartisane sur un sujet de société majeur, où effectivement les efforts doivent être joints, et non opposés.

Certes, il y eut une tentative politicienne de détournement de la juste cause exercée par le ministre de l’Agriculture de l’époque, Didier Guillaume, lequel a lancé parallèlement une autre enquête parlementaire, à l’Assemblée, menée par le député de la majorité présidentielle Olivier Damaisin. Celui-ci a rendu son rapport début décembre, encensant les actions menées en cours, en restant en parfait accord avec les visions de son groupe politique, sans plus de recul. Mais aujourd’hui, le rapport sénatorial va plus loin.

A l’écoute des agriculteurs en détresse eux-mêmes

En effet, parmi les très nombreuses personnes auditionnées par le groupe de travail de la rue de Vaugirard, figurent non seulement tous les institutionnels (chambres d’agriculture, syndicats, coopératives, ministère, assurances, banques, MSA, SAFER, organisations professionnelles diverses et variées…), mais aussi des particuliers, des familles de victimes, des associations de terrain, des paysans étant passés très près de l’acte fatal, des lanceurs d’alerte… Au-delà d’un discours officiel, la réalité du terrain.

C’est ainsi que le rapport sénatorial pointe la défiance ressentie envers nombre de ces institutions, pourtant à l’origine créées par le monde agricole pour l’aider dans ses différentes tâches. Et, contrairement à ce qu’affirmait le rapport Damaisin, la    question de la rémunération est sans cesse citée comme faisant partie des soucis et de la pression morale exercée sur les agriculteurs en difficulté.

Les quelque 150 pages du rapport sénatorial constituent ainsi un document de référence, qui répertorie non seulement les données chiffrées (jugées insuffisantes en quantité et en fiabilité, d’où une proposition pour en avoir chaque année et bien les établir selon le même modèle) sur le suicide des agriculteurs, non seulement les actions qui existent aujourd’hui, mais aussi les limites de ce système. Outre les constats, il comprend pas moins de 63 propositions pour endiguer le phénomène. Pas une recette miracle, tant les causes sont multifactorielles, mais la volonté de s’attaquer à chacune d’entre elle, d’où ce chiffre important de 63 (le rapport in extenso est consultable sur ce lien).

Cinq axes majeurs selon le rapport

Le rapport informe sur le contexte et propose des solutions en rapport selon cinq axes majeurs. 1. Mieux connaitre le phénomène (avec des statistiques plus fiables, des méthodes de calcul sont préconisées) et aussi freiner le dénigrement des agriculteurs sous la forme d’actes d’agribashing en prônant que l’agriculture française devienne grande cause nationale. 2. Mieux prévenir la détresse des agriculteurs en renforçant leur mieux-être (avec plusieurs propositions ciblées impliquant différents acteurs agricoles ou ruraux). 3. Mieux identifier les agriculteurs en détresse (rôle des sentinelles, dialogue entre les services…). 4. Mieux accompagner les agriculteurs en détresse (aides économiques si besoin, aide au répit renforcée pour prévenir le burnout…). 5. Mieux accompagner les familles endeuillées.

Le seul défaut apparent du document constitue en réalité une volonté délibérée : il ne s’attaque pas directement aux causes, en particulier lorsqu’il s’agit d’éviter que l’agriculteur n’ait à demander des aides parce qu’à la base son revenu est trop faible. Un meilleur partage de la valeur ajoutée, s’il est largement sous-entendu en plusieurs endroits du rapport, n’est pas clairement demandé. Mais en l’occurrence, la mission sénatoriale serait allée au-delà de son mandat, en allant jusqu’à proposer une réforme de notre agriculture dans son ensemble. Sophie Primas, présidente de la commission des affaires économiques du Sénat, explique ainsi que l’accompagnement des agriculteurs en difficulté représente déjà en soi un sujet d’envergure, et que la partie « revenus insuffisants » n’est pas pour autant oubliée des sénatrices et sénateurs, puisque plusieurs d’entre eux planchent actuellement sur des amendements à apporter à la loi EGAlim, dont l’objectif initial majeur était justement d’éviter un partage inégal de la valeur produite à la ferme entre tous les actifs de l’amont à l’aval (et qui a échoué pour le moment). Clairement, ces deux sujets, la détresse de l’agriculteur d’une part et son revenu d’autre part, sont liés.

Et maintenant ?

Produire un rapport, c’est bien. Qu’il serve réellement et que derrière chacune des propositions il y ait des actes, c’est évidemment encore mieux. C’est ainsi que les auteurs du document vont le présenter officiellement, ce mercredi 24 mars, d’abord à Gérard Larcher, président du Sénat, pour que l’ensemble du Sénat s’empare de la problématique ; puis à Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture (bien plus estimé dans la profession agricole que ses prédécesseurs de la présidence Macron). Et que ce soit pour le Sénat ou le gouvernement, agir pour diminuer le fléau du suicide agricole revêt un enjeu majeur : au-delà de l’évident humanisme (malheureusement si souvent oublié), se profile un autre objectif, celui de la continuité de la production agricole française, puisque 55 % des agriculteurs d’aujourd’hui partiront à la retraite d’ici 15 ans, et que seul un métier attractif permettra de les remplacer.

Dans tous les cas, poursuit le sénateur Henri Cabanel, « moi je continuerai le combat. Il est devenu primordial dans mon action sénatoriale… »

Antoine Jeandey,

Journaliste et auteur de « Tu m’as laissée en vie, suicide paysan veuve à 24 ans »

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