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L’activité de blanchiment d’argent prend effectivement des proportions de plus en plus étendues au sein du système bancaire.

Parrains et cols-blancs

Le véritable coût au quotidien de l'influence grandissante de la mafia en Europe

Un récent rapport de la Fedpol s'inquiète de l'activité croissante des mafias italiennes dans le blanchiment d'argent en Suisse, un fait qui rappelle la part de plus en plus importante jouée par les organisations criminelles dans les activités financières. Investissements compulsifs, fabrication des bulles, le rôle de l'argent sale dans le secteur bancaire n'est pas anodin...

Stéphane Quéré et Eric Vernier

Stéphane Quéré et Eric Vernier

Stéphane Quéré est diplômé de l'Institut de Criminologie et d'Analyse en Menaces Criminelles Contemporaines à Paris II, Master II "Sécurité Intérieure" - Université de Nice. Animateur du site spécialisé crimorg.com. Derniers livres parus : "La 'Ndrangheta" et "Planète mafia" à La Manufacture de Livre / "La Peau de l'Ours" (avec Sylvain Auffret, sur le trafic d'animaux, aux Editions du Nouveau Monde.

Eric Vernier est chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste du blanchiment d’argent. Consultant international, Eric Vernier effectue des audits et des formations auprès des entreprises et des banques pour prévenir les risques de blanchiment.

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Atlantico : Peut-on dire aujourd'hui que les mafias et autres organisations criminelles sont devenues de véritables acteurs à part entière du circuit financier ?

Eric Vernier : Cela dépend ce que l’on définit par « partie intégrante ». L’activité de blanchiment d’argent prend effectivement des proportions de plus en plus étendues au sein du système bancaire en dépit des multiples actions policières et judiciaires qui ont été tentées pour endiguer le phénomène. Les méthodes utilisées pour blanchir des fonds « sales » sont par ailleurs de plus en plus sophistiquées, ces dernières reposant sur des montages financiers de plus en plus complexes et de moins en moins traçables.

Stéphane Quéré : Les mafias sont depuis longtemps présents dans le "système financier international". Pour les mafieux, le système financier est un outil, tout comme peut l’être le monde du sport ou de l’entertainment. Les mafias doivent faire circuler leur argent sale, le stocker à l'abri de la justice et le blanchir le plus efficacement possible. L'extrême sophistication des outils financiers sont autant d'outils permettant aux mafias de gérer leur argent comme elles le souhaitent.

Le système financier est aussi une source de profits. Les mafieux ont pris en main nombre d'acteurs de la finance pour les mettre à leur service, avec des méthodes typiquement mafieuses : corruption (argent, prostituées, cocaïne) et/ou intimidation (« on sait où tes enfants vont à l’école »). Déjà dans les années 1980 au début de la dérégulation financière (les années Reagan), on avait détecté la présence des clans mafieux italo-américains dans la crise des « Savings & Loan », les caisses d’épargne américaines dont la faillite est estimée à près de 400 milliards de dollars. En juin 2000, le FBI et la SEC (le « gendarme de la Bourse » américain) mènent l’opération "Mob on Wall Street" : 120 inculpations, dont une dizaine de membres ou d’associés des Familles mafieuses Colombo, Bonanno, Genovese, Lucchese et Gambino. Ils pratiquaient le "Pump and Dump" : ils faisaient gonfler artificiellement le cours de certaines actions (pump), puis réalisaient de belles plus-values en revendant leurs parts, avant de laisser retomber le cours de l’action (dump). Et toujours, les méthodes habituelles : cocaïne, argent, menaces et violences…

Peut-on estimer le poids de cet argent sale sur l’ensemble du secteur financier ?

Eric Vernier : Le blanchiment d’argent représenterait, d’après estimations, 5% du PIB mondial, bien que cette statistique englobe aussi les fraudeurs fiscaux et autres délinquants en col blanc qui ne sont pas associés aux réseaux criminels. Pour vous donner un ordre de grandeur, on juge que l’argent sale représente 7000 à 8000 milliards de dollars tandis que l’argent criminel représenterait lui 2000 milliards soit pratiquement l’équivalent du PIB du Royaume-Uni. Sur ces 2000 milliards, on estime que la moitié est blanchie pour intégrer le secteur financier.

Bien que cette pratique ne soit pas nouvelle, peut-on dire qu'elle est aujourd'hui en plein expansion ?

Stéphane Quéré : Il y a toujours eu une face sombre du capitalisme : rappelons-nous des scandales de Panama, du Credit Mobilier of America et de biens d’autres ! En soit le capitalisme n’est pas mafieux ; mais la mafia est par nature capitaliste, même si la libre concurrence n’est absolument pas respectée !

Avec la crise et le manque criant de liquidités financières, beaucoup de banquier locaux ou de financiers internationaux sont moins regardant sur l'origine des fonds qui leurs sont confiés. Mais au-delà des institutions financières, c’est la prise de contrôle des PME qui permet aux mafieux de pénétrer l’économie légale, « par le bas ». Sans possibilité d’emprunter, les PME se tournent vers des usuriers qui vont prendre le contrôle de l’entreprise, discrètement. Ces PME sont ensuite utilisées pour pirater les appels d’offre, blanchir l’argent ou fournir aux mafieux des fiches de paye…

Ces mafias semblent avoir beaucoup profité des crises de 2007 et 2009. Comment y sont-elles parvenues ?

Eric Vernier : Elles en ont effectivement profité, bien qu’elles aient à l’origine perdu les sommes conséquentes qui avaient été investi dans le secteur financier. Ainsi on sait, par exemple, que la mafia russe était partie prenante dans les montages de Bernard Madoff, et plus généralement les réseaux criminels étaient très présents sur les fameux hedge-funds. A partir de 2008 certains se sont « réjouis » de cette perte conséquente pour les organisations mafieuses, mais c’était sans compter sur le fait que ces dernières tenteraient tout pour se « refaire » en augmentant leurs activités. On a pu ainsi assister à une nette recrudescence du trafic de drogue au lendemain de la crise. Ces mafias ont aussi pu réintégrer assez facilement le circuit financier puisque, rappelons-le, la crise était à l’époque une crise de liquidités. Les différents réseaux criminels, qui étaient plus ou moins les seuls à disposer en quantité massive de liquidités capables de satisfaire les besoins des banques et les gouvernements.

Quelles sont aujourd’hui les méthodes employées par ces réseaux pour injecter de telles quantités d’argent ? Peuvent-elles déclencher une déstabilisation de l’ensemble du système financier ?

Eric Vernier : Il est difficile de faire une présentation exhaustive, mais il est sûr que ces réseaux disposent des outils financiers les plus modernes, ce qui leur confère une puissance bien plus importante qu’au début des années 1980, époque de la dérégulation des marchés insufflée par Reagan et Thatcher. De plus, les mafieux profitent de marchés non-régulés et très complexes (shadow markets) dont la taille est en croissance permanente pour blanchir les sommes souhaitées.

Pour ce qui est du risque de déstabilisation, il est bien réel. Tout d’abord ces mafias ont un comportement économique qui est tout sauf rationnel, ce qui les pousse généralement à s’engouffrer sans réserves dans les différentes bulles qui sont générées par le système bancaire.  Ainsi, la crise immobilière en Espagne s’explique, en partie, par les blanchiments opérés par la mafia Calabraise sur le littoral ibérique, ces « investisseurs » ayant rapidement détalé lorsqu’ils ont vu le marché local s’effondrer. Cela ne veut pas dire que l’Espagne n’aurait pas eu de problèmes si la Mafia ne s’était pas implantée chez elle, mais on peut effectivement parler d’une claire aggravation.

Quels sont les moyens dont disposent les Etats pour endiguer le phénomène ?

Eric Vernier : Plusieurs textes existent, notamment la 3e directive européenne anti-blanchiment votée en 2005. Plus récemment, on a vu l’actualité se porter sur la lutte contre la fraude lors du dernier G8 et beaucoup de choses sont dites sur le sujet, bien que cela ne soit pas forcément suivi sur le terrain. Le principal obstacle est, évidemment, l’aspect national des différents organes de police et de justice qui sont amenés à lutter contre ce type de criminalité. On trouve certes quelques organes transnationaux (Europol, Eurojust, Interpol…) mais ils sont limités dans leurs moyens et restent contraints par les différentes législations des Etats. Certaines amendes ont été délivrées (UBS a ainsi été condamnée récemment à un versement de 10 millions de dollars, NDLR) mais on reste ici dans des mesures plutôt symboliques.

Stéphane Quéré : Les autorités de régulations souffrent de trois maux majeurs. Le premier est l'extrême sophistication des produits financiers garantissant une opacité très utile pour les criminels. Le deuxième est la différence de moyens : les meilleurs financiers ne travaillent jamais pour les régulateurs. Le troisième est la rapidité des transactions financières via les places financières "non coopératives". Comment comparer la lenteur d’une commission rogatoire internationale face à la rapidité du système SWIFT ?

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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