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Une femme regarde les portraits de Louis XVI par Joseph Siffred Duplessis et de Marie-Antoinette par Elisabeth Louise Vigee Le Brun à Tokyo le 24 octobre 2016.
Une femme regarde les portraits de Louis XVI par Joseph Siffred Duplessis et de Marie-Antoinette par Elisabeth Louise Vigee Le Brun à Tokyo le 24 octobre 2016.
©BEHROUZ MEHRI / AFP

Bonnes feuilles

Le secret bien gardé de Jean-Honoré Fragonard sur Marie-Antoinette et le comte d’Artois

Sophie Herfort publie « Marie-Antoinette : une vie secrète » chez City Editions. 16 mai 1770. Louis XVI et Marie-Antoinette, tout juste mariés, se retirent pour leur nuit de noces. Mais le roi, qui a trop mangé et ne s’intéresse pas à la bagatelle, s’endort aussitôt, sans que le mariage soit consommé. Il faudra attendre huit ans pour que la reine donne naissance à un premier enfant. Ce livre nous fait entrer dans l’intimité de Marie-Antoinette, preuves historiques à l’appui. Extrait 2/2.

Sophie Herfort

Sophie Herfort

Essayiste et historienne, Sophie Herfort se passionne pour les énigmes historiques et les enquêtes identitaires. Primée pour ses ouvrages de qualité, en particulier "Le Jocond" (Ed. Michel Lafon) qui a obtenu le prix du Guesclin de l'histoire 2011, Sophie Herfort se consacre aux grands personnages de l'histoire, controversés et revisités sous un angle méconnu...

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Depuis quelque temps, le roi se volatilise hors de ses appartements à Versailles et emprunte un escalier qui mène au-dessus de son logis. Serait-ce une maîtresse qu’il rejoint d’un pas léger ? Une favorite qu’il abrite dans une partie privative et secrète du château ? Ou alors une créature fatale qui vivrait ainsi retranchée dans ses appartements, juste au-dessus des siens ? En fait, rien de tout cela. Le roi rejoint chaque soir son confident le plus discret de tout son règne : Joseph-Alphonse de Véri, un abbé galant très proche du ministre Jean-Frédéric Phélypeaux de Maurepas, que Marie-Antoinette déteste car ce dernier rapporte au roi tout ce que l’épouse de Maurepas observe. Les moindres déplacements de la reine hors de Versailles sont critiqués.

L’abbé et le ministre se côtoient depuis vingt-cinq ans. Par un fait étrange, Marie-Antoinette se méfie de Maurepas depuis qu’il a rapporté au roi avoir assisté à des promenades suspectes entre elle et le comte d’Artois.

Maurepas, informé par sa femme, s’est par ailleurs confié longuement à l’abbé de Véri. Mme de Maurepas lui fait régulièrement part des « folies » de Marie-Antoinette, relativement inquiétantes pour la réputation de la famille royale.

Avide de détails croustillants, le prêtre recueille toutes ses confessions ; le roi s’en remet à lui bien souvent par inquiétude et, sous le secret de la confession, lui fait part des frasques de son épouse. Tout y passe : les parties fines de sa coterie de « jouvencelles » dans les bosquets, les soirées privées à Bagatelle ou chez Mme de Duras, les polissonneries supposées avec son frère Artois, les fêtes très coûteuses au Ranelagh, au bois de Boulogne ou ailleurs, les quadrilles en couples, une danse très subtile où l’on s’échange les partenaires.

Mais le pauvre roi se dit après tout qu’il est normal que son épouse s’amuse puisqu’il la sait insatisfaite sur certains plans de nature plus intime. Du moment qu’elle ne découche pas. Décidément, Véri trouve son roi très tolérant mais ne dit rien. Il l’écoute sans perdre une miette.

Le roi dans une nouvelle confession s’exprimera plus tard au sujet de cette soirée du 25 février 1779, soir de Mardi gras au bal de l’Opéra où il parut intéressé par une femme masquée, une anonyme. Le roi, confus, tiendra à confesser à Véri sa honte de l’avoir trouvée plus « intéressante que les autres », moins creuse dirons-nous car elle aura eu le mérite de l’avoir « amusé », se rengorge le pauvre sire tout honteux d’un tel menu plaisir dans sa petite vie d’homme sage et sans histoire.

Seulement, à mesure qu’il se confesse à Véri, le roi néglige de dire que ce soir-là, Marie-Antoinette, piquée au vif par cette rivale mystérieuse, avait chargé Coigny, son favori, de retrouver « l’amuseuse » afin de l’exfiltrer secrètement du bal de l’Opéra et d’éviter une nouvelle rencontre entre le roi et cette jeune femme. Marie-Antoinette, serait-elle jalouse ?

Un avocat du nom de Mouffle d’Angerville et un familier de la maison Doublet, Pidansat de Mairobert, secrétaire des commandements du duc de Chartres, ont assisté à la scène, relatée plus tard dans un journal anecdotique destiné à servir la République des lettres. Louis Petit de Bachaumont, malheureusement décédé en 1771, avant la période des bals de l’Opéra, avait été l’instigateur de ce journal. Ce dernier n’avait pas assisté à la scène, contrairement aux deux autres auteurs du journal.

Véri sourit imperceptiblement avec tendresse.

Marie-Antoinette l’aimait donc un peu, son bougre d’époux. Mais outre cette anecdote qui ne fait que rendre le roi encore plus sympathique, plane chez Véri le doute. Le doute que Marie-Antoinette soit fidèle. Maurepas qu’il fréquente n’a-t-il pas insinué qu’Artois et elle partaient souvent en balade ensemble ? Tout cela est bien suspect à ses yeux.

L’abbé de Véri décide donc de mener sa propre enquête à la garçonnière d’Artois, espérant cerner la nature des échanges réels ou supposés entre Marie-Antoinette et son beau-frère Artois, et peut-être y trouver sur place d’éventuels témoins. Il ne sera pas déçu. Après avoir mené quelques interrogatoires infructueux, il comprend que ce ne sont pas les domestiques qui vont lui apporter sur un plateau d’argent ce qu’il recherche.

Quand l’abbé de Véri se rend sur place, Artois est en déplacement. L’abbé croise Jean-Honoré Fragonard, missionné pour la réalisation de certaines œuvres à Bagatelle et occupé à peindre une fresque dans une des chambres de la garçonnière d’Artois. Il s’avance vers lui.

Ce qu’il apprend sur place le laisse sans voix. Jean-Honoré Fragonard, sous le secret de la confession, lui raconte qu’affairé à sa fresque, il a assisté à une bien étrange scène quand il a tenté un matin de s’introduire dans un des boudoirs pour s’acquitter de sa commande et entamer de nouveaux travaux. Invité officiel, il réside sur place et se lève très tôt pour achever ses fresques qui n’ont pas pu être terminées avant l’inauguration de Bagatelle.

Le peintre explique donc à l’abbé qu’Artois collectionne les fresques grivoises et agrémente chaque pièce de références très connotées sexuellement, pendant que Nicolas Lhuillier, sculpteur ornemaniste, s’attaque aux putti, inspirés de la Renaissance italienne.

Sur place, des cupidons érotiques ornent la bâtisse, célébrant les amours platoniques et la légèreté. Lhuillier sculpte des nymphes érotiques dans des médaillons en stuc, agrémentant le salon. Lagrenée et Le Lorrain s’affairent à leurs commandes tandis que Fragonard, en qualité de peintre spécialiste des thèmes libertins, est assigné à résidence et ne compte pas ses heures.

Toujours est-il qu’au petit matin du 4 mars 1778, vers cinq heures, Jean-Honoré Fragonard s’apprêtait à quitter sa mansarde pour accéder à un des boudoirs quand il surprit de bien surprenants échanges. Artois revenait d’un bal et semblait aviné, il remerciait une femme à l’accent germanique de l’avoir défendu face à Mme de Bourbon. Fragonard reconnaît derrière la porte la voix d’Artois, son commanditaire.

Hésitant, il plaque alors son oreille contre la cloison d’une des mansardes de l’étage supérieur. Il lui semble entendre les gémissements d’une femme plutôt racée à l’accent léger :

—Allons bon, laissez-moi sortir d’Artois, vous me retenez contre mon gré !

—Ma chère, nous avons parié 100 000 livres que j’édifierais Bagatelle en un temps record. C’est chose faite. Votre gage à vous était payable en nature. Vous vous êtes livrée à moi, conformément à votre promesse si je remportais ce contrat. J’ai fait mienne votre vertu… restez donc pour le reste de la nuit, vous qui avez honoré par tant de grâce notre pacte !

La femme derrière la cloison tente de déverrouiller la porte. Un choc sourd contre la porte retentit, des plaintes étouffées, de la résistance, peut-être même de la brutalité s’ensuivent. Un portier du nom de Gervais, alerté par le raffut, tente d’entrer pour savoir si tout va bien. Si nous connaissons son nom, c’est parce qu’il est cité dans le pamphlet Les Amours de Charlot et Toinette et que la scène qui y est décrite se déroule, selon toute vraisemblance, à Bagatelle.

Il faudra peu de temps à Jean-Honoré Fragonard pour faire le lien entre cette femme et la reine de France.

Dans un soupir, de l’autre côté de la porte, un murmure féminin s’échappe :

—Laissez-moi sortir d’Artois, insiste-t-elle encore, ne faites pas l’enfant…

Les corps contre la cloison s’agitent, font trembler les murs entre violence et sensualité. Succèdent un long silence, des respirations saccadées, des essoufflements de bêtes fauves, des froissements d’étoffe. Et d’un coup sec, un verrou s’ouvre, une porte grince.

Jean-Honoré Fragonard semble étonné que le maître des lieux ait décidé d’occuper une des sept à huit mansardes destinées aux gens de maison. Peut-être est-ce par souci de discrétion après tout. Une femme en ressort, habillée d’une grande robe blanche et or, similaire à la tenue prénuptiale que portait Marie-Antoinette à Compiègne. La silhouette élancée s’évapore. Le visage de la femme est couvert d’une cape. Jean-Honoré Fragonard a tout juste le temps de l’apercevoir. Ces détails laissent le peintre songeur. Il fait son récit à l’abbé, une gêne dans la voix.

L’abbé de Véri écoute toujours sans rien dire. Sous le choc du récit extraordinaire fait par le peintre, il tombe en état de sidération et bientôt, mouchoir à la tempe, tremble de tous ses membres perclus d’arthrose, au comble de l’excitation. Il sait qu’il ne peut pas trahir le secret de la confession. En contrepartie, il s’empresse de commander à Fragonard la toile qui illustre ce moment intime. Il souhaite immortaliser ce qui, pour un libertin, est un secret des dieux incomparable, surtout pour un abbé galant, avide de « petits » secrets. S’il n’a pas le droit de trahir le secret de la confession, il peut néanmoins le traduire en images.

Le vice l’emporte alors sur la vertu. Il ne fera pas tomber la reine pour infidélité. Sa répudiation lui coûterait sa toile car Artois, richissime grâce à son frère qui lui prête des millions de livres sur sa caisse personnelle, de surcroît commanditaire puissant de Fragonard, s’empresserait de lui en interdire la propriété si jamais l’affaire était ébruitée. Mais les rumeurs sont déjà là. Véri fait du zèle et clame à qui veut l’entendre qu’il déplore l’étendue des bruits de cour qui se répandent dans les pamphlets, imputés au comte de Provence. Il s’agit justement des amours clandestines d’Artois et de Marie-Antoinette.

Véri garde le mystère sur cette ténébreuse affaire mais, en contrepartie, il devenait impérieux que tout Versailles sache qu’il possédait cette toile, tout en supposant que les courtisans auraient, un jour ou l’autre, le fin mot de l’histoire.

L’abbé vient donc de demander à Jean-Honoré Fragonard d’immortaliser cette scène incroyable. Une fois la toile réalisée au cours de l’année 1778, l’artiste accepte de la lui céder secrètement. Certains historiens soutiennent qu’elle daterait de 1777 et serait même antérieure, ce qui est impossible car Fragonard avait pris du retard sur les commandes d’Artois à Bagatelle ; il en honorait d’autres plus urgentes.

L’œuvre sera donc intitulée Le Verrou et intégrera la collection de Véri sans délai. Ce qui ressemble à une scène de viol est en fait une cour effrénée. Sur cette représentation, un homme poursuit de ses assiduités une jeune femme qui tente, après les ébats supposés (draps défaits en arrière-plan, chaise renversée), retenue de force par son amant, de s’échapper et d’ouvrir le verrou de la porte.

Les deux personnages sont bel et bien Marie-Antoinette et le comte d’Artois mais Véri est contraint de conserver le secret de la confession. L’œuvre présente une sorte de mansarde, une chambre aveugle avec un velum pourpre drapé en guise de plafond et qui retombe lourdement sur la literie. Il s’agit d’un lit turc aux rideaux rouges, le même que celui qu’on trouve dans la gravure issue du traité libertin Fureurs utérines, conservé à la Bibliothèque nationale de France, et qui représente la reine avec Artois dans une scène à caractère ouvertement pornographique. La reine Marie-Antoinette adorait les lits turcs et détestait son lit officiel à Versailles s’accordent à reconnaître ses proches.

Dans l’œuvre de Fragonard, cinq éléments interpellent. La présence de la pomme, fruit défendu (infidélité) posée sur une table basse ; la chaise renversée (le trône renversé) ; le petit bouquet de deux roses miniatures, typiques de la roseraie d’Artois et qui signifie, dans le langage des fleurs, « l’amour secret à deux » ; le drapé rouge des rideaux du lit qui prend l’apparence de la lettre A, comme « Artois » ; enfin, le croisement de jambes des protagonistes qui forme la lettre M… comme « Marie-Antoinette ».

À l’extrême droite de la composition, un détail intrigue. Un fauteuil Dagobert tapissé de velours vert de Louis Delanois se trouve dans la même pièce que la chaise à châssis renversée sur la gauche de style Georges Jacob et Jean-Baptiste Rode, des meubles en vogue à la fin des années 1770 : ces trois ébénistes étaient très sollicités par Charles d’Artois. La probabilité de retrouver ces trois pièces de mobilier de style dans un même lieu exclut l’hypothèse de les voir ailleurs qu’à Bagatelle. Il ne fait aucun doute que cette mansarde faisait partie des sept logements disponibles aux étages. Le verrou symbolise les amours interdites, voire secrètes.

Artois possédait aussi des appartements personnels de style militaire au premier étage au décor de soie rayée bleue et une chambre à coucher réservée à son fidèle officier, le prince d’Hénin qui, absolument volage, menait ses belles dans cette partie-ci de la garçonnière.

L’œuvre Le Verrou sera peinte dans les quatre mois qui suivent l’inauguration de Bagatelle. Elle est également intitulée Le Contrat. Serait-ce en référence au pari de Marie-Antoinette et d’Artois ?

Une bien étrange histoire en vérité, qui n’est pas sans rappeler le conte du chevalier de Saint-Gilles intitulé Le Contrat, qui raconte une histoire singulièrement analogue à celle de la reine et d’Artois.

L’histoire en substance est la suivante : un précepteur chargé de l’éducation d’un jeune garçon séduit sa sœur aînée mais quand, quatre mois après le mariage, la jeune femme met au monde une fille, l’époux choisi par le beau-père comprend qu’il a été dupé et menace d’abandonner le foyer conjugal. Le beau-père sait comment mettre fin à ses plaintes en lui faisant « un bon contrat de quatre mille écus ».

Bien des similitudes existent avec l’enfant du conte. Justement, une petite fille naîtra mystérieusement, neuf mois plus tard, après l’événement de Bagatelle. Cette naissance tient du miracle, d’autant que la date de sa conception supposée ne correspond pas du tout aux dates des rapports intimes de Marie-Antoinette et Louis XVI, figurant dans les relevés du très scrupuleux Mercy-Argenteau, correspondant officiel de la reine.

A lire aussi : Marie-Antoinette ou le terrible besoin d’être aimée

Extrait du livre de Sophie Herfort, « Marie-Antoinette : une vie secrète », publié chez City Editions

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