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Le référendum grec révélateur de la puissance destructrice de l’Europe sur la cohérence des familles politiques
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Lapin pris dans des phares

Le référendum grec révélateur de la puissance destructrice de l’Europe sur la cohérence des familles politiques

La crise grecque sert de révélateur. Elle met au jour un clivage qui, sans être nouveau, est resté jusqu’à présent à un stade relativement latent. C’est un clivage qui ne correspond pas à la division traditionnelle entre la gauche et la droite, mais qui oppose les partis de gouvernement et les partis hors système.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : On dit beaucoup que les partis n'ont plus de cohérence, ou que la droite et la gauche n'existent plus. Les positions sur la Grèce semblent révéler la manière dont s'organise la pensée politique, notamment autour des thèmes comme la souveraineté nationale, l'austérité, l'intégration européenne, le dilemme démocratie raisonnable (d'inspiration technocrate) contre démocratie populiste... Quelle cartographie peut-on réaliser du paysage politique français sur la question grecque ? 

Vincent Tournier : La crise grecque sert de révélateur. Elle met au jour un clivage qui, sans être nouveau, estresté jusqu’à présent à un stade relativement latent. C’est un clivage qui ne correspond pas à la division traditionnelle entre la gauche et la droite. Il oppose plutôt les partis de gouvernementet les partis hors système, ces derniers étant rejoints par les franges minoritaires de chaque camp, par exemple les frondeurs dans le cas du PS.C’est à peu près la configuration que l’on avait observéen 2005lors du référendum sur la constitution européenne, où le PS et l’UMP avaient fait bloc en faveur du oui.Cette nouvelle « coalition de fait » se retrouve aujourd’hui. Le PS et l’ex-UMP sont globalement sur la même ligne. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy vient d’annoncer qu’il se mettait en retrait dans le débat sur la Grèce : on imagine mal qu’il se lance dans une critiquedu gouvernement français, ce qui le conduirait à remettre en cause l’action de l’Allemagne. Notons d’ailleurs qu’en Allemagne, le processus de rapprochement gauche-droite est encore plus avancé puisqu’Angela Merkel dirige un gouvernement de coalition, avec d’ailleurs une ligne très dure à l’égard de la Grèce.

Cette recomposition des clivages politiquesse joue évidemment sur la « question européenne », quise présente désormais comme l’équivalent de ce qu’on appelait autrefois la « question sociale ». L’Europe devient de plus en plus un point de polarisation et de structuration des partis politiques.Jusqu’à aujourd’hui, ce clivage est resté relativement discret parce que les débats politiques en France continuent d’être dominés par des considérations nationales, mais aussi parce que les dirigeants politiques de gauche comme de de droite n’ont pas trop intérêt à clamer qu’ils sont globalement d’accord sur l’essentiel, sous peine d’avoir du mal à mobiliser leurs électeurs les jours de scrutin. Les choses changent aujourd’hui parce que les dossiers deviennent plus brûlants (l’euro, les migrants, l’Etat islamique), ce qui oblige à être plus explicite.

Qu'est-ce que cela peut nous révéler des lignes de partage réelles de la vie politique ? Cette nouvelle donne peut-elle présager des futures recompositions du champ politique français ?  

Vous avez raison de parler de lignes de partage « réelles », parce qu’on voit bien que, avec l’Europe, la division traditionnelle entre la gauche et la droite est devenue en grande partie caduque, voire factice. C’est un théâtre d’ombres. François Hollande mène exactement la même politique que son prédécesseur, et si la droite revenait au pouvoir, elle ferait la même chose que le gouvernement actuel.

C’est assez problématique du point de vue démocratique parce que les gens ne sont pas dupes : ils ont bien compris que les clivages d’autrefois ont été réduits à peu de chose à cause de l’Europe, dont les implications sont très lourdes non seulement sur les politiques économiques et sociales, mais aussi sur la manière de concevoir la démocratie car, avec un système fédéral, les nations perdent logiquement une grande partie de leur souveraineté. Ne pas voir que cette situation est en grande partie à l’origine du déclin de la participation électorale, c’est assez hypocrite, comme il est assez hypocrite de déplorer le « retour du populisme » : je ne vois pas comment on peut s’offusquer de voir certains partis plaider pour un retour au peuple, tout en expliquant dans le même temps que le peuple n’a pas son mot à dire dans les mécanismes institutionnels européens.

Concernant les recompositions politiques, il est difficile de se projeter sur l’avenir. Mais il est effectivement possible, du moins si la crise s’aggrave, que l’on assiste àdes rapprochements entre la gauche et la droite. Un gouvernement de coalition est certes plus difficile qu’en Allemagne, qui a l’habitude de ce genre de situation en raison. En France, la culture du  compromis est moins forteet le clivage gauche-droite fait toujours sens pour les électeurs. Cela dit, sur le plan idéologique, les obstacles idéologiques sont minimes.

Quant à l’autre bout de l’échiquier, un rapprochement des mouvements anti-européens paraît encore plus difficile, mais est-il impossible ? On imagine effectivement mal le FN en mettre’ d’accord avec le Front de gauche pour organiser une coalition électorale. Mais après tout, si la crise se poursuit, et si la direction actuelle du FN parvient à lever définitivement l’hypothèque Jean-Marie Le Pen, les jeux sont ouverts.Rappelons que Marine Le Pen a souhaité la victoire de Syriza et qu’elle ne tarit pas d’éloges pourAlexis Tsipras, dont le gouvernement est justement composé d’une coalition entre la gauche radicale et la droite souverainiste, qualifiée par certains observateurs de coalition « rouge-brun ».

En quoi cette ces nouveaux clivages peuvent-ils nous éclairer sur la capacité (ou la difficulté) pour la scène politique française à traiter le sujet grec de manière plus constructive par les élites politiques ?

Je ne sais pas s’il y a une manière constructive de traiter la crise grecque. Le problème est que la situation est devenue inextricable. En tout cas,il n’y a pas d’optionsimple de sortie de crise. Toutes les options seront douloureuses pour les Grecs, et certaines le seront aussi pour les Européens. Cette impasse est le fruitd’un processus d’intégration qui a fait la part belle aux considérations idéologiques. Car c’est bien pour des raisons idéologiques que la Grèce est entrée dans l’Europe, parce qu’il apparaissait inconcevable que le pays dont la mythologie a donné son nom à l’Europe ne fasse pas partie de cette belle aventure ; c’est aussi pour des raisons idéologiques que la Grèce a intégré à la zone euro, alors qu’elle ne faisait pas partie du premier cercle. C’est aussi tout le problème des élargissements successifs. Les dirigeants européens ont voulu aller trop vite, ils se sont senti des ailes dans les années 2000, lorsque l’avenir européen semblait radieux. Les décisions n’ont pas toujours été bien pesées. Peut-on notamment faire une union politique avec des Etats très différents les uns des autres, y compris sur le plan démographique ? Peut-on faire une zone monétaire commune sans un Etat fédéral fort et sans une solidarité nationale puissante ? On voit bien que c’est justement la solidarité qui fait aujourd’hui défaut. Les identités nationales n’ont pas disparu et ont même tendance à se réactiver en temps de crise. Les Allemands ou les Slovaques ne veulent pas payer pour les Grecs. En France, les réactions anti-grecques sont beaucoup moins virulentes : aucun leader politique ne vient sérieusement tancer les Grecs. Paradoxalement, les Français apparaissent finalement comme les plus Européens, au moins sur ce critère. Le problème est que la sympathie pour les Grecs risque d’enclencher un processus de décomposition : car si la Grèce sort de l’euro, ce sera la première fois que l’Union européenne se trouvera contrainte de faire un pas en arrière, ce qui est un désaveu assez fort pour les élites pro-européennes. Voyons cependant les choses de manière optimiste : peut-être que cette claque aura des effets bénéfique sur la manière de concevoir à l’avenir l’intégration européenne.

Par ailleurs, les différentes positions officielles de ces hommes politiques reflètent-elles les opinions de leurs électeurs ?

On a tendance à surestimer l’indépendance des leaders politiques par rapport à leurs électeurs. Or, dans une démocratie, les dirigeants s’adaptent aux demandes de leurs électeurs. C’est pour cette raison que, à mon avis, l’Europe n’est pas la seule responsable de l’évolution des partis politiques. Il faut aussi tenir compte des transformations économiques et culturelles de la société française depuis les années 1960, notamment la désindustrialisation, l’urbanisation, la tertiarisation des empois, la massification scolaire, autant de facteurs qui ont fait émerger une nouvelle classe moyenne supérieure dont les intérêts et la vision du monde sont relativement proches de ceux des classes dirigeantes. On a affaire à des groupes sociaux qui valorisent l’ouverture, la circulation, le métissage, l’idéologie de la réussite, donc qui se sont éloignés des grands principes qui ont structuré les Etats européens comme le nationalisme, la souveraineté, ou même l’Etat-providence, jugé désormais lourd et déresponsabilisant. L’Europe apparaît alors comme le moyen de réaliser ce nouvel idéal post-moderne et post-démocratique. Le problème est que cet avenir laisse peu de place aux perdants de la mondialisation, à ceux que les élites taxent volontiers de populistes parce qu’ils ne partagent pas le rêve d’une société ouverte et mobile. Le vocabulaire utilisé est ici significatif de cette évolution. De nombreux observateurs opposent ainsi l’ouverture et la fermeture, les électeurs « ouverts » (sous-entendu : qui vont dans le sens de l’histoire) et les électeurs « fermés », accusés de se rétracter sur un monde qui doit disparaître. Cette présentation est fallacieuse car elle interdit de penser les conséquences négatives de « l’ouverture » et les conséquences positives de la « fermeture ».

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