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Des masques de Donald Trump, Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, dans une boutique en Allemagne.
Des masques de Donald Trump, Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, dans une boutique en Allemagne.
©Christof Stache / AFP

La fin d'un cycle ?

Le pic du populisme est-il derrière nous ?

C’est en tous cas la thèse défendue par le politologue américain Yasha Mounk qui a particulièrement étudié le phénomène.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Selon le politologue américain Yasha Mounk, nous pourrions aujourd'hui avoir “atteint le pic du populisme”. Quels sont les éléments qui l'amènent à penser que le populisme commence lentement à entamer son déclin ?

Christophe Boutin : Le politologue américain, qui s’est fait connaître par un ouvrage consacré au populisme, Le peuple contre la démocratie, explique effectivement, dans un article récent publié dans la revue The Atlantic, que nous pourrions avoir atteint - et le conditionnel est bien présent dans son titre, car il est prudent - « le pic » d’un populisme qui ne devrait dès lors que décroître. Pour l’expliquer, il se livre à un tour d'horizon international des leaders et mouvements populistes.

Voici donc aux États-Unis la chute de Donald Trump, qu'il considère comme particulièrement symbolique. Voici une AfD dont il estime qu’elle va connaître une baisse de ses scores électoraux lors des élections allemandes de septembre. Voici un Rassemblement national en France, et son échec aux élections régionales. Il évoque aussi, sans autres précisions, des reculs populistes au Danemark, en Suède, en Hollande et en Grèce. Quittant la vielle Europe, il note les tensions brésiliennes autour de Bolsonaro, le cas mexicain, avec López Obrador, et même les problèmes internes rencontrés par le Premier ministre indien Narenda Modi ou par le président turc Recep Tayyip Erdogan. Il n’est pas jusqu’à la Hongrie de Victor Orban où il ne voie un signe, puisque selon lui la lutte contre son « illibéralisme » n’est plus seulement le fait de l’Union européenne mais bien aussi d’une opposition interne.

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Pour autant, prudent dans sa voyance, Mounk écrit qu’il est « beaucoup trop tôt pour déclarer que nous avons dépassé le pic » et « qu’il n'est pas encore temps d'arrêter de sonner l'alarme ». Il considère en effet que le populisme se porte bien aux Philippines ou au Pérou, que les dirigeants turc et indien, même sous tension, ne sont pas prêts de quitter le pouvoir, et que les États-Unis ou la France ne sont pas à l’abri de l’arrivée d’un leader populiste au pouvoir.

Pourquoi alors cet espoir du « pic » ? D’une part, parce que leurs électeurs populistes seraient déçus : pour Mounk, les populistes au pouvoir n'arrivent pas à réaliser leurs promesses - et se seraient révélés incapables de maîtriser mieux que d’autres les conséquences de la pandémie mondiale. D’autre part, parce que les partis classiques se seraient adaptés, s’étant rendus compte qu'ils n'avaient pas correctement pris en compte la colère de leurs électeurs, qu’ils n’avaient pas saisi le divorce existant entre les citoyens et eux, le fossé entre les « élites » qu’ils sont censés incarner et le reste de la société, pour reprendre Christopher Lasch.  

Mais, plus encore, il y aurait une prise de conscience des électeurs sur les méthodes même des populistes au pouvoir, et leur manière de fausser les règles du jeu des sociétés libérales, auxquelles ils seraient attachés. « Quand tout va bien – écrit Mounk (comprendre ici quand les populistes ne sont pas au pouvoir) -, la plupart des électeurs ne se soucient pas de savoir qui siège dans les commissions électorales ou les institutions de régulation des médias. Mais quand des leaders autoritaires emplissent ces institutions de leurs partisans, écartant des candidats populaires ou faisant disparaître des stations de télévision indépendantes, les citoyens commencent à faire attention. »

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Si certains de ses leaders ont été battus dans les urnes (comme Trump) ou rattrapés par la justice (comme Bolsonaro), le populisme a-t-il pour autant dit son dernier mot ?

Lorsqu’avec Olivier Dard et Frédéric Rouvillois, nous avons codirigé Le dictionnaire des populismes, retenant volontairement le pluriel, nous nous sommes bien sûr interrogés, comme d'autres, sur les diverses approches du mot, pour en retenir alors deux principales, celles de l’idéologie et de la réaction. Dans la première approche, le populisme est une idéologie politique comme les autres, qui entend simplement placer la relation entre citoyens et élus dans une perspective différente, à hauteur de l'image qu’il se fait d'un peuple volontiers mythifié - sinon mythique. En ce sens, on a pu trouver des mouvements populistes de ce type en Russie ou en Amérique latine. Mais le populisme moderne que nous rencontrons relève souvent d’une seconde approche, puisqu’il s’agit plus ici d'un phénomène de réaction de la part de populations qui, à un moment donné, estiment, à tort ou à raison, qu'elles ne maîtrisent plus leur destin. Pour elles, ceux qui les dirigent, quel que soit le terme que l'on utilise, élites ou plus fréquemment oligarchies, termes parfois résumés en un Système, mettent en œuvre un projet qui n'est pas le leur, et elles soutiennent alors les combats politiques ceux qui promettent de « renverser la table » et de leur redonner la parole. Les deux, réaction et idéologie, peuvent d’ailleurs se combiner, comme le montre l’exemple de Victor Orban en Hongrie, où son « illibéralisme » revendiqué ne se limite pas à la réaction qui l’a conduit au pouvoir, mais porte un vrai projet de société.

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Reprendre en main son destin, on comprend que le programme soit bien difficile à réaliser pour un peuple dans le monde moderne : globalisation des échanges, mondialisation des flux de biens et de personnes, économie financiarisée et virtuelle, « gouvernement des juges » nationaux ou internationaux, disparition des nations dans un fédéralisme qui ne dit pas son nom, le leader populiste qui arrive au pouvoir hérite d'une situation dans laquelle les éléments qui faisaient jusqu’ici l’essence du pouvoir sont de moins en moins maitrisés par les dirigeants nationaux. On comprend qu’à l’aune des attentes de ceux qui les ont élus – car on rappellera à l’auteur du Peuple contre la démocratie que c’est par l’élection que les populistes prennent le pouvoir, et non par des coups d’État - il soit bien difficile à ces leaders, qui ne peuvent dès lors que difficilement mettre en œuvre les réformes souhaitées, de ne pas décevoir – quant à leur efficacité ou non face à la crise sanitaire liée à la pandémie, je crois qu'il faut encore attendre quelque temps avant de pouvoir porter un jugement clair en la matière. Mais cette déception elle-même n’est sans doute pas la seule cause du reflux constaté.

Où nous situons-nous dans la temporalité du populisme ? Les récents revers qu’il a subi dans certaines démocraties ne représentent-ils que le creux de la vague ?

Là où Mounk est le plus convaincant, c’est lorsqu’il nous dit que les partis « classiques » ont pris conscience du danger populiste, un danger pour eux, car menaçant leur pouvoir, mais un danger aussi pour le système progressiste duquel ils participent. Il ne s'agit plus de se gausser des amuseurs quand ces derniers parviennent au pouvoir, ou de s'indigner vertueusement quand cette indignation semble servir ceux qui font l'objet des stigmatisations. Il s'agit de sauver la boutique de cette société progressiste dont nous venons de décrire les bases économico-juridiques, et de ressouder pour cela la coalition de ce que Jérôme Sainte-Marie appelle le « bloc élitaire », qu’il oppose à un « bloc populaire » qui serait le soutien naturel des mouvements populistes. Un bloc élitaire qui sait se défendre : ayant opéré pour leur compte une captation du pouvoir qui n’a que peu de liens avec la théorie démocratique qu’ils vantent – comme Mounk –, et parfois moins démocrates que certains leaders populistes, ses dirigeants entendent user de tous les moyens – même légaux – pour conserver leur place.

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En ce sens, lorsque Mounk nous explique qu'il y aurait une prise de conscience des populations contre le populisme lorsque ce dernier tente d'intervenir dans le domaine électoral ou la régulation des médias, ce qui serait selon lui fausser le jeu d’une société libérale à laquelle ces populations seraient viscéralement attachées, il s'agit bien évidemment d’une aimable plaisanterie. Le jeu de la démocratie est en effet amplement faussé bien avant l'arrivée au pouvoir des populistes, et même parfois pour empêcher cette arrivée, pour garantir dans tous les cas les intérêts de l’oligarchie. La composition des institutions dites « de contrôle », quel que soit le domaine concerné, reflète en effet fort mal cet aimable pluralisme ouvert sur lequel on prétend fonder nos démocraties modernes. C’est même bien plutôt contre ce verrouillage systématique mené par la caste dirigeante sous des couverts démocratiques qu’est née l’insurrection populiste, puisque les canaux d’expression classiques ne fonctionnaient plus. Qu’ensuite, une fois au pouvoir, certains populistes tentent de rééquilibrer les choses en jouant sur quelques nominations n’est en fait que l’exacte réplique de ce qu’ont fait avant eux leurs adversaires progressistes - et c'est parfois d'une modération excessive qu'il faudrait les taxer sur ce point, bien plus que d’un excès.

Alors, oui, les partis classiques se défendent maintenant mieux. Le « Système » est moins surpris par les débordements populistes, qu’il anticipe mieux par une surveillance accrue, et il a compris qu’il pouvait utiliser ses armes juridiques pour lutter contre ses ennemis politiques - et ne s'en prive pas. Dans cette lutte, il a sans doute réussi à contrecarrer les élans populistes dans un certain nombre de régions du monde, même s’il semble plus difficile que ne le fait Mounk de relier entre eux des éléments qui sont différents et relèvent non seulement d’une évolution globale mais aussi, et surtout, de circonstances locales sur lesquelles il passe rapidement.

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Nous avons vu que cet auteur reste dans le conditionnel quant à cette idée de « pic » atteint et dépassé par le populisme. J’inclinerai pour ma part à penser que la reprise en main des partis classiques, pour être vraiment ce pic, devra s’accompagner de mesures répressives accrues. Dirigées contre les leaders populistes – incriminations, condamnations – elles pourront conduire à leur mise à l’écart, au moins temporaire. Mais elles seront insuffisantes et devront se doubler de mesures dirigées contre la population – et contre la démocratie -, mesures de surveillance et de censure par exemple, qui peuvent d’ailleurs avoir l’effet inverse de celui attendu, et ce d’autant plus que les causes des mouvements populistes ne seront pas traitées.

Le populisme peut-il disparaître à la faveur d’une conjoncture économique et sanitaire favorable ou bien est-il amené à s’ancrer durablement dans le paysage politique et chez les électeurs ?

Une des causes des crises actuelles vient du sentiment de désespérance des populations, lié à leur impression de déclassement. Pour permettre à de nouveaux consommateurs d’émerger  dans le monde, il s’agit en effet de sacrifier ces classes moyennes existantes qui savent que leur avenir ne s’améliorera pas, non plus que celui de leurs enfants. Le remplacement du schéma social pyramidal par celui en sablier, avec son goulot d’étranglement – haut placé -, interdit en effet à la méritocratie de produire ses effets – comme l’interdisent aussi les conséquences politiquement incorrectes de son application : les « meilleurs » des classes inférieures ne « montent » plus – pas plus que ne « descendent » les médiocres des classes supérieures -, quand une politique de discrimination positive qui est le contraire de la méritocratie distribue quelques miettes aux minorités pour la galerie médiatique. On comprend mieux ainsi la volonté de ces populations, lancées contre leur gré dans un monde dont elles ne veulent pas, de reprendre en main leur destin.

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Pour prendre l'exemple français, ces revendications se focalisent depuis maintenant quelques dizaines d'années autour des trois principales thématiques que sont l’insécurité, l'immigration et l'identité. Lorsqu’un gouvernement, quel qu'il soit, de gauche ou de droite, « libéral » ou « populiste », tentera de manière efficace de résoudre ces problèmes, s’il y réussit d’une manière ou d’une autre et que s’estompe ce sentiment d'insécurité permanente dans lequel vivent nos concitoyens, que  les tensions s’apaisent, que se recrée le lien entre l'élite et le peuple, entre les gouvernants et les citoyens, bref lorsque l’on cessera de danser sur un volcan, le risque d’éruption populiste sera conjuré… mais le populisme aura quelque part triomphé car la volonté populaire aura à nouveau retrouvé sa force. La solution pseudo-intermédiaire que Mounk propose aux sociétés libérales pour se survivre, qui passe par la réappropriation de la notion de nation, mais sans qu’il se montre capable de définir ce qui composerait son identité, lui fait perdre tout intérêt : qu’importe qu’il y ait, comme il le souhaite, un territoire délimité si on ne sait définir qui l’habite autrement que comme le possesseur d’une pièce administrative.

Il est cependant possible d’avoir des doutes sur un tel scénario idéal d’apaisement : économiquement, parce que le fonctionnement même du système mondialisé suppose et impose la disparition des actuelles classes moyennes comme le brassage mondialisé des flux et des personnes ; politiquement, parce que la caste au pouvoir sent qu’il ne suffit plus d’évoquer le respect des valeurs républicaines pour avoir la paix sociale. Nous en revenons alors, unique solution « pour lutter contre le populisme », à ce mélange de surveillance permanente et de répression ciblée auquel la crise sanitaire vient d’ouvrir de nouvelles perspectives. De la mise en place de ce totalitarisme soft dépend la survie de l’oligarchie ; de son rejet la liberté des peuples.

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