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Les politiques d'austérité prônées par le FMI ont-elles amoindri la croissance des pays ?
Les politiques d'austérité prônées par le FMI ont-elles amoindri la croissance des pays ?
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Le FMI condamne l'austérité mais sans réhabiliter la relance : que recommandent les économistes pour sortir de la crise ?

Sans se prononcer au nom du FMI, l'économiste en chef de l'institution a précisé dans une note technique que "les prévisionnistes ont considérablement sous-estimé la hausse du chômage et le déclin de la demande des ménages".

Philippe Waechter et Jean Claude Werrebrouck

Philippe Waechter et Jean Claude Werrebrouck

Philippe Waechter est directeur des études économiques chez Natixis Asset Management.

Ses thèmes de prédilection sont l'analyse du cycle économique, le comportement des banques centrales, l'emploi, et le marché des changes et des flux internationaux de capitaux. Il est l'auteur de "Subprime, la faillite mondiale ? Cette crise financière qui va changer votre vie(Editions Alphée, 2008).

Jean Claude Werrebrouck, a été professeur de sciences économiques à l'université de Lille 2.
Il est l'auteur de Banques Centrales : Independance Ou Soumission ? paru en octobre 2012 aux éditions Yves Michel.

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Atlantico : Dans une note technique, Olivier Blanchard, l’économiste en chef du FMI estime que l’institution s’est trompée dans ses prévisions sur la Grèce et d’autres économies européennes car elle n’avait pas parfaitement réalisé à quel point les efforts exigés en termes d’austérité allaient amoindrir la croissance de ces pays. Les politiques d’austérité ont-elles eu des effets contraignants supérieurs à ceux prévus sur l’activité ? Où en sommes-nous sur le débat austérité vs. croissance ? Sommes-nous surtout perdus ?

Philippe Waechter :Le papier d'Olivier Blanchard et Daniel Leigh permet de mieux comprendre l'impact des politiques d'austérité en observant que depuis le début de la crise celles-ci avaient une influence plus marquée sur l'activité que par le passé. L'interrogation ne porte pas sur les mesures de la politique économique. En d'autres termes, les économistes du FMI tentent de comprendre les raisons qui ont systématiquement biaisé à la hausse leurs prévisions, les écartant des trajectoires plus négatives effectivement observées.

Une raison majeure qui permet de comprendre ce changement est le fait que les taux d'intérêt des banques centrales étaient très bas et ne pouvaient pas nécessairement compenser le caractère restrictif de la politique budgétaire. La politique économique se conçoit, en effet, comme une articulation, une coordination éventuelle entre politiques budgétaire et monétaire. Généralement lorsque l'une des deux devient plus restrictive, l'autre devient plus accommodante. Cela permet de réduire un déséquilibre sans pour autant pénaliser l'activité de façon excessive.

Ce mode de fonctionnement n'a pu être forcément possible lors de la période de crise. Pour améliorer le fonctionnement de la sphère financière les banques centrales ont adopté des stratégies très accommodantes. Cependant, lorsque les politiques budgétaires sont devenues plus restrictives, les banques centrales ne disposaient plus de marges de manœuvre permettant de compenser le caractère restrictif des politiques menées par les gouvernements pour réduire les pressions portant sur l'activité.

Jean-Claude Werrebrouck : Les modèles macroéconomiques se démonétisent avec la crise, car incapables d’intégrer toute la richesse de la contextualisation de la réalité observée. Les paramètres retenus dans un contexte de prospérité deviennent des variables. Il en va ainsi des évaluations des  multiplicateurs budgétaires qui ne sont plus ce qu’ils étaient et qui dévaluent les prévisions. Ce qu’on appelle austérité et qui est l’autre face de la recherche de la compétitivité, n’est solution rapporteuse de croissance que si les pays voisins ne déploient pas la même stratégie. Et de ce point de vue l’Allemagne du début des années 2000 avait tout à gagner de son plan d’austérité : les voisins qui ne connaissaient pas encore la crise pouvaient utiliser l’euro comme instrument d’une grande fête consumériste faisant tourner les usines allemandes.

Aujourd’hui, si tous deviennent allemands, il n’y a plus d’issue. La recherche mimétique de compétitivité est un drame collectif , comme celle  d’une foule face à un incendie. L’année 2013 est le moment où s’enclenche puissamment la mécanique suicidaire : La zone euro toute entière s’enfonce dans la crise. Même l’Allemagne sera prisonnière du mouvement mimétique et verra sa croissance très faible se détériorer davantage encore ( 0,9 points en 2012, contre 0,6 en 2013). De ce point de vue, il faudrait un signe extrêmement puissant pour bloquer la panique.

Les cures d’austérité imposées par le FMI ont-elles eu des effets très récessifs du fait d’une mauvaise coordination entre les politiques budgétaires menées par les Etats, et les politiques monétaires des banques centrales ?

Philippe Waechter : Dès lors, on observe que, par rapport à une situation plus habituelle, l'impact de ces politiques contraignantes devient plus fort. C'est ce qu'évoque le papier du FMI. Il n'en tire pas de conclusions particulières quant aux politiques à mener. Il constate simplement que les mécanismes n'ont pas fonctionné de la même façon que ce qui était observé par le passé. Dans le document, il est indiqué qu'en moyenne par le passé, un dollar de réduction de dépense se traduisait par un impact négatif de 0.5 dollar sur le PIB. C'est cette mesure "historique et moyenne" qui était utilisée initialement dans les prévisions du FMI. Les observations portées par Blanchard et Leigh suggèrent que parfois l'impact négatif pourrait être supérieur à 1 notamment dans les pays européens au cours de la période récente.

Cette découverte peut sembler tardive mais elle traduit une dynamique d'apprentissage et de réactivité dans un environnement de crise inhabituel et très contraint. 

Jean-Claude Werrebrouck : Le FMI a finalement  la main moins lourde que les décideurs européens. Les pactes de compétitivité sont une décision bruxelloise, largement influencée, il est vrai, par l’Allemagne elle-même sous le joug de ses croyances monétaires. Dans le contexte de notre représentation de l’ordre économique, il eut été préférable de jouer la carte de la complémentarité budgétaire, avec un resserrement  dans les pays du sud assorti d’une politique budgétaire plus extensive au nord et en particulier en Allemagne qui est le poids lourd de l’eurozone. Il y avait là de quoi rééquilibrer le fardeau de la dette avec peut –être un affaissement notable des spreads de taux sur les titres souverains. Et surtout il y avait de quoi empêcher la récession et autoriser un minimum de croissance.

Quant à la politique monétaire, il est difficile de la croire efficace dans un contexte où il n’existe plus aucune marge sur les taux des banques centrales. Par contre dans un contexte de guerre des monnaies qui semble se mettre en place, il apparaît que là encore, la zone euro soit en difficulté et que sa banque centrale se détourne de l’évolution du cours de l’euro, un taux qui remonte alors qu’il devrait se situer aux environs de moins de 1,2 dollars.

Mario Draghi a déclaré jeudi 10 janvier que "nous retournions à une situation normale sur le plan financier, mais nous ne sommes pas du tout sur la voie d’une reprise rapide et forte". Après l’austérité, l’année 2013 sera-t-elle l’an 1 de la relance ? A défaut, doit-elle l'être ?

Philippe Waechter : Ces réflexions peuvent éclairer les choix qui sont faits en zone euro actuellement. Si les économies sont contraintes, vouloir allez vite dans la réduction des déséquilibres des finances publiques est prendre le pari que tous les autres déséquilibres se sont estompés. C'est une hypothèse forte et elle l'est d'autant plus que l'ampleur des ajustements budgétaires programmés est élevée.

La question est alors de s'interroger sur "pourquoi si vite et avec une telle ampleur"? Si l'on suit le raisonnement de Blanchard et Leigh sur la période très récente, l'impact des restrictions budgétaires à venir en zone euro pourrait être plus fort que ce qui est actuellement anticipé. C'est pour cela aussi que certains s'interrogent sur la nécessité de rallonger la période durant laquelle les budgets doivent tendre vers l'équilibre. Si l'impact était fortement négatif comme le laisse suggérer le document du FMI cela aurait une incidence forte sur la croissance et surtout sur l'emploi. Or, ce dernier point est le facteur de fragilité de la zone euro avec un taux de chômage à 11.8% à la fin du mois de novembre.

L'enjeu du papier du FMI est de dire : dans les conditions financières actuelles caractérisées par des taux d'intérêt très bas, adopter des stratégies budgétaires trop restrictives trop rapidement c'est prendre le risque de peser fortement sur l'emploi et la croissance. Il faut certainement aller plus lentement et trouver des moyens pour renforcer la croissance via des politiques structurelles pour redonner la capacité à davantage d'autonomie pour l'économie de la zone euro. Tant que les perspectives de croissance restent faibles, il sera probablement préférable d'être moins restrictif sur la politique budgétaire et d'être plus incisif dans les réformes structurelles afin d'améliorer l'autonomie de croissance de la zone euro. Or c'est aussi un des enjeux actuels forts.

Jean-Claude Werrebrouck : Non, la situation n’est pas normale sur le plan financier. La crise financière est l’aboutissement de la mise en place d’une économie Monde- pour parler comme Fernand Braudel - où le décalage entre offre mondiale excédentaire et demande mondiale insuffisante ne fût historiquement compensée que par de la dette privée et publique. Parce que la mondialisation crée une dichotomie dans un salaire qui était jusqu’alors coût et débouché et qui ne devient plus qu’un coût à comprimer, la demande mondiale ne suit plus une offre, laquelle n’est vendable dans sa totalité- à l’échelle planétaire- qu’en ayant recours à la dette privée et publique et une création monétaire conquise de haute lutte par le système bancaire.

Parce que la machine à fabriquer de la dette reste en place, le fardeau correspondant ne fait que s’alourdir. Comment se féliciter du dernier placement de dette souveraine en Espagne (jeudi 10 janvier) alors que le taux, certes plus bas ( moins de 5%) ne peut être payé par une richesse produite déclinante (recul de 1,4 points de PIB en 2013)? Il n’y aura évidemment pas de reprise en 2013, voire en 2014. Seul un changement radical des règles du jeu à l’échelle planétaire peut changer les choses.

Propos recueillis par Olivier Harmant

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