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La guerre en Ukraine relance la question d’une course à l’alignement.
La guerre en Ukraine relance la question d’une course à l’alignement.
©MAXIM SHIPENKOV / POOL / AFP

Diplomatie

Le conflit en Ukraine fait ressurgir le spectre d’une course à l’alignement

Le format actuel de la conflictualité entre la Fédération de Russie et les États-membres de l’OTAN autour de l’Ukraine entraîne une course à l’alignement, en partie portée par les opinions publiques.

Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé, historien, spécialiste de l’histoire du christianisme. Il est rédacteur dans la revue de géopolitique Conflits. Dernier ouvrage paru Géopolitique du Vatican (PUF), où il analyse l'influence de la diplomatie pontificale et élabore une réflexion sur la notion de puissance.

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La guerre russo-ukrainienne fait ressurgir les logiques d’un monde divisé autour de blocs dont l’Europe est le malheureux épicentre. Ce retour tragique du passé entraîne une course à l’alignement de nombreux pays européens, dont la neutralité était pourtant exhaussée comme une valeur cardinale dans les grandes crises internationales. Dans ce contexte, il faut s’attacher à ne pas négliger le rôle de porteurs de paix que peuvent jouer certains pays, dont la vocation historique est de jeter des ponts civilisationnels entre l’Occident et le monde slave et qui aujourd’hui doivent se préserver de la tentation à l’alignement. 

Sans le vouloir, nous sommes des « belligérants perçus »

Le soutien matériel apporté aux forces ukrainiennes et les lourdes sanctions imposées à Moscou renforcent Vladimir Poutine dans la perception qu’il a d’un camp occidental nécessairement hostile à ce qu’il perçoit comme les intérêts vitaux de la Russie, fondés a minima sur la neutralisation de ses marges occidentales et, au maximum, selon les mots du géopolitologue Dominique Moïsi, au retour de son caractère d’« empire en expansion ». Même si nous revendiquons haut et fort notre non-belligérance, le Kremlin a prévenu qu’il considérait le soutien militaire ou les sanctions économiques comme une « déclaration de guerre ». Nul doute aussi que certains discours tenus par de hauts dirigeants européens, appelant à l’effondrement de l’économie russe (Bruno Lemaire), souhaitant l’élimination de Vladimir Poutine (Jean Asselborn, ministre luxembourgeois des Affaires étrangères) ou s’attachant à psychiatriser à outrance le Président russe (Ben Wallace, Secrétaire d’État britannique à la Défense), ne sont pas de nature à modifier les perceptions du Kremlin. 

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Nous voilà donc, en tant qu’Européens, dans la position inconfortable d’un cobelligérant inassumé, d’un juge et partie diplomatique, de qui ne pourrait pas venir la sortie de crise espérée. Peu d’espoirs restent autorisés au niveau multilatéral, où les tentatives de résolution contraignante portées par le Conseil de sécurité de l’ONU se heurtent systématiquement au veto de la Fédération de la Russie. L’exemple du projet de résolution avorté porté le 25 février dernier en est le criant exemple. 

Le piège de la course à l’alignement

Le format actuel de la conflictualité entre la Fédération de Russie — et son voisin biélorusse — et les États-membres de l’OTAN autour de l’Ukraine entraîne une course à l’alignement, en partie portée par les opinions publiques. Selon un sondage récemment publié par l’institut Taloustutkimus, 62 % des Finlandais aspirent désormais à rejoindre l’OTAN, soit une hausse de 25 points directement liée à l’invasion de l’Ukraine. Un ajustement sur les positions de l’OTAN qui se dessine aussi à travers l’annonce officielle de la fourniture d’armes à l’Ukraine par la Finlande. En Suède, l’opposition de droite presse aussi le gouvernement de centre-gauche de sortir de sa neutralité officielle qui, pendant 200 ans, lui a permis de ne pas entrer en guerre. L’Irlande, certes proche du camp occidental par anticommunisme pendant la Guerre Froide, songe aussi à repenser sa neutralité. 

L’alignement des petits pays — entendus comme ceux ne disposant pas des moyens coercitifs suffisants pour assurer leur intégrité territoriale par eux-mêmes — vers une logique d’alliance est une inclinaison logique. Notamment quand se dessine la promesse d’une protection par le parapluie atomique américain. En termes de sécurité internationale, cette tendance peut cependant avoir des conséquences délétères. D’abord parce que la multiplication des pays alignés est un vecteur de tensions majeures pouvant conduire à une escalade rapide, en multipliant les points potentiels d’accrochage militaire. Ensuite parce qu’elle renforce Vladimir Poutine dans sa vision d’une Russie assiégée, sur ses frontières ouest, par l’expansionnisme occidental. La très sage décision ayant présidé à l’établissement d’une nouvelle ligne d’urgence entre Washington et Moscou pour éviter l’escalade guerrière en cas d’affrontements accidentels et non désirés impliquant des forces russes et otaniennes prouve la situation d’équilibriste dans laquelle nous sommes. En témoigne la frappe russe, dans la nuit du 13 mars dernier, sur la base militaire de Yaroviv, située à une vingtaine de kilomètres de la Pologne et donc, d’un État-membre de l’OTAN.

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Faire émerger une Singapour européenne, capable de porter une offre de paix

Il est nécessaire de préserver des îlots de neutralité, prouvant qu’une alternative au choix binaire Est/Ouest est possible. Le cas de l’Arménie est, à ce titre, particulièrement révélateur. Le pays est membre de l’Organisation du traité de sécurité collective et est lié à la Russie par un traité d’amitié, de coopération et de soutien mutuel depuis le 29 août 1997. La Russie y dispose même d’une base militaire. « L'Arménie s'engage à promouvoir une coopération et un partenariat inclusifs avec toutes les puissances, soulignant nos capacités à jouer un rôle de passerelle et de plaque tournante sur la scène internationale», soulignait ainsi l’ancien président arménien Armen Sarkissian. Une particularité qui s’applique, selon lui, à l’ensemble des petits États, dont la vocation est de maintenir une position d’équilibre. Conscient de sa situation géographique et culturelle spécifique, Armen Sarkissian s’est attaché à équilibrer ses intérêts dans ses relations avec l’Occident et le monde russe et a tenté d’exhausser l’Arménie comme une Singapour européenne, en exploitant par exemple les liens étroits qu’il possédait avec les Émirats arabes unis pour œuvrer à un rapprochement avec l’Émirat, pourtant proche de l’Azerbaïdjan. Il est ainsi tentant de rapprocher le potentiel diplomatique de l’Arménie dans le contexte crisogène actuel et le rôle de Singapour dans l’organisation de tractations à très haut niveau entre les États-Unis et la Corée du Nord et la Russie et le Japon.

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En temps de crise, les rares pays faisant le choix du non-alignement bénéficient d’une influence diplomatique inversement proportionnelle aux attributs de la puissance qu’ils possèdent objectivement, en portant une offre de paix sans dépendance à l’une des deux parties. Ce rôle est ordinairement dévolu à la diplomatie vaticane qui a, en 2014, brillé dans la signature d’un accord clé entre Américains et Cubains. En revanche, dans deux pays orthodoxes et dans une Russie dominée par la figure du très nationaliste Patriarche de Moscou Cyrille, la capacité d’influence du Saint-Siège semble vouée à l’échec. Israël s’est attribué, sans grand espoir, ce rôle plus délicat qu’il n’y paraît, mais demeure bloqué par sa dépendance au soutien américain à sa politique dans une région qui lui reste résolument hostile. 

Ce rôle d’intermédiaire entre les deux blocs aurait in finepu être celui de l’Ukraine. Peut-être que le paysage de l’Europe aurait, dans ce cas, été différent aujourd’hui.

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