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Le Brexit voté à 51% : pourquoi la moitié des voix plus une ne sont pas suffisantes pour engager toute une nation
©Reuters

Remember Maastricht

Le Brexit voté à 51% : pourquoi la moitié des voix plus une ne sont pas suffisantes pour engager toute une nation

Le jeudi 23 juin, le Royaume-Uni a fait le choix du Brexit, quittant de facto l'Union Européenne, après un référendum réunissant 51.9% des voix en faveur du départ. Une majorité absolue, certes, mais dont la légitimité peut tout de même être mise en doute face à une question d'une telle ampleur.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Imaginons qu’un esprit libéral puisse s’exprimer en France sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Quelles seraient les principales différences entre cette opinion et celle qui domine les médias hexagonaux (rappelons que le dernier congrès des libéraux parisiens a eu lieu dans mon appartement mais qu’il aurait très bien pu se passer dans une cabine téléphonique) ?

1/ Pour un libéral authentique, la règle de la majorité simple (50% + une voix) est probablement suffisante pour les décisions conjoncturelles et mineures, comme une élection locale pour 5 ans, mais elle n’est certainement pas suffisante pour une décision importante qui embarque le corps social pour plusieurs générations, comme un changement de constitution ou l’appartenance à l’UE. Pour se limiter aux économistes, de nombreux auteurs, du social-démocrate suédois Wicksell au libéral autrichien Hayek, ont montré qu’une majorité qualifiée, voire super-qualifiée (à la limite même de l’unanimité), était requise. Une démocratie libérale bien régulée organise le filtrage de la volonté populaire, et une majorité qualifiée (disons des 2/3) est l’un des outils de ce filtrage, comme l’autonomie de la justice, des médias ou du Parlement. On appelle cela avoir une volonté sur sa volonté, et c’est un trait distinctif de la civilisation, depuis Ulysse avec sa stratégie contre les sirènes jusqu’aux décisions du Sénat américain. Mais nous préférons considérer dans le cas présent que 51% des gens pourraient mettre à mort très démocratiquement les 49% restants, ce qui relève d’une vision anti-libérale de la politique. Que cette vision l’emporte sur le vieux continent, comme dans la France de 1992 avec le Traité de Maastricht ratifié avec une très courte majorité (des générations emprisonnées dans l’euro du fait d’un seul scrutin très serré…) (1) , passe encore, ce vieux continent a rarement été très libéral, c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il est si vieux. Mais le Royaume-Uni… la terre des contre-pouvoirs… la première démocratie parlementaire… le pays de Chesterton, de John Stuart Mill… il est assez incroyable qu’un seul référendum à la majorité simple et avec un écart somme toute limité (moins de 4 points de pourcentage, un gros million de voix) puisse décider d’une question aussi importante que la sortie (alors qu’il y a 40 ans l’entrée avait bénéficié d’un écart conséquent…) ; et c’est un économiste fort peu suspect de charité envers l’UE qui écrit ces lignes. Plus bizarroïde encore, l’attitude de la presse anglo-saxonne (je ne parle même pas des torchons français), très silencieuse sur ce point de doctrine fondamental, comme si la majorité simple appartenait à l’ADN de la démocratie. La Manche, et demain peut-être l’Atlantique, ne semblent plus protéger contre les perversions continentales pseudo-démocratiques ; voilà qui est assez inquiétant et qui suffirait à justifier un bear market profond et durable. Demain, on organisera des consultations à 50,1% sur le retour du protectionnisme ? 

2/ En lien avec ce qui précède, un esprit libéral considère que la sortie de l’UE est, certes, un sujet important, mais que ce n’est pas encore un drame économique et social tant que l’on ne touche pas au libre-échange et plus généralement aux libertés économiques. Le scrutin pseudo-démocratique de vendredi va, certes, probablement, enterrer le projet d’accord transatlantique qui était déjà mal en point, et va limiter les avancées commerciales multilatérales au cours des prochaines années. Mais les barrières tarifaires sont encore loin, les 45% de Mr Trump très éloignés, et la contagion nullement automatique (cf l’échec de la théorie des dominos 48 heures plus tard en Espagne). Le Royaume plus ou moins uni n’a pas l’intention de revenir sur les bons aspects de l’Union, juste sur les mauvais (conjurer les projets d’harmonisation fiscale et sociale, en particulier) ; au fond, il veut d’une Europe encore plus "à la carte", avec des coopérations sectorielles variées et poussées (finance, aérospatiale, échanges étudiants…) mais surtout pas de "citoyenneté européenne" ni d’euro-obligations. C’est aussi un bras d’honneur vis-à-vis des abus bureaucratiques présents et à venir que beaucoup d’électeurs ont voulu faire. Ce n’est pas forcément anti-libéral, d’autant que faire sauter le tarif extérieur commun pourrait aller dans le bon sens (même si Patrick Minford allait probablement un peu loin l’hiver dernier en concluant à des gains en bien-être de l’ordre de 4%...). En un sens, le scrutin de vendredi peut même renforcer la libéralisation outre-Manche, puisqu’une puissante épée de Damoclès anti-libérale, la perspective même lointaine d’une entrée dans l’euro (après tout le Royaume-Uni est signataire de Maastricht), vient de disparaître "pour toujours" (je rappelle qu’un libéral conséquent ne peut en aucun cas être favorable à l’euro, ce système de changes archi-fixes entre des pays très différents, et qu’il peut encore moins être favorable au pilotage de l’euro par la BCE, cette institution monopolistique qui ne rend pratiquement des comptes à personne) (cf toutes les œuvres de Friedman, Hayek & co). 

Et les migrants, me direz-vous ? La cristallisation des débats sur cette question n’est-elle pas le signe d’une dérive populiste, anti-libérale ?? Il est vrai qu’un bon libéral a au moins un point commun avec un bon chrétien : il ne tolère pas les limitations à la libre circulation des personnes, de toutes les personnes. Mais à une exception près chez les libéraux, une exception de taille à notre époque : quand il existe un vaste Etat-Providence. On le dit rarement à Paris, mais aucun élément de l’Etat-Providence ne manque au Royaume-Uni, et en particulier la santé nationalisée en 1945 qui est dans une situation d’encombrement, to say the less. Beaucoup de gens ont voté pour une meilleure maîtrise des flux migratoires avec en sous-jacent l’idée d’une moindre file d’attente pour le National Health System. Que cette attitude soit fondée ou non dans un pays qui ne faisait déjà pas partie de Schengen, ce n’est pas forcément une attitude anti-libérale. Même Milton Friedman, adepte de la libre circulation la plus totale, a écrit quelque part que cette position n’était compatible qu’avec un retour à l’Etat social d’avant 1914 ; comme il n’en est pas question à l’horizon de la prévision (même Thatcher n’y est pas arrivé, loin s’en faut), et comme l’attitude allemande vis-à-vis des flux de migrants est pour le moins unilatérale et inquiétante (du moins du point de vue des classes populaires), on comprend certaines réactions du corps électoral anglais classifiées un peu abusivement de "xénophobes".   

Petite parenthèse. J’ai écrit plusieurs fois que je n’aimais pas David Cameron, pour son coté faux-jeton, à la solde d’une agence de com’ (d’ailleurs bien relayée sur la place de Paris) : quand on promet à partir de 2010 de-la-sueur-du-sang-et-des-larmes sur le plan budgétaire (ce qui n’a pas de sens à ce moment du cycle, passons), on ne se fait pas discrètement l’organisateur d’une reprise des dépenses publiques. Et quand on mène un référendum soit disant démocratique, on ne demande pas aux économistes aux ordres du Trésor de publier en pleine campagne une étude catastrophiste (et passablement incohérente) sur les coûts liés à la sortie : ce n’est pas bien, et en plus c’est contre-productif. Maintenant David est à la retraite, et peu de libéraux le regretteront.

Donc, la décision britannique n’a pas été prise selon des standards très démocratiques, mais à ce stade elle n’implique pas un retrait massif du libéralisme outre-Manche, tout au contraire. Reste à savoir quelles sont les implications pour le reste de l’UE, et là attention ça va déménager.

3/ Un libéral authentique ne s’en fait pas trop pour le Royaume–Uni du moins tant que l’Ecosse ne s’en va pas et que la coupure peuple/élites ne s’approfondit pas : dans le domaine économique, à ce stade, la Banque d’Angleterre peut lisser le choc, ça sert aussi à ça un taux de change flexible. Par contre, ce libéral s’en fait pour le reste de l’Union, et en particulier pour la France. 

Pauvre France : de plus en plus seule et faible face à une Allemagne de plus en plus sûre d’elle-même. A la chute du Mur, nous aurions dû faire l’Europe de la défense avec les anglais, on a choisi de faire l’Europe de la monnaie avec les allemands : notre anti-américanisme nous coûte très cher. Pauvre François Hollande, qui n’a rien vu venir, qui n’y peut rien, et qui n’a pas la moindre idée pour occuper le terrain ("Un conciliateur c'est quelqu'un qui nourrit un crocodile en espérant qu'il sera le dernier à être mangé", Winston Churchill). 

En 1992, la Bundesbank avait subtilement joué la partie pour exclure le Royaume-Uni du SME tout en diffractant le blâme (Soros, etc.) : de cette façon, les allemands ont pu faire l’euro avec les français (des gens frappés d’un gros complexe d’infériorité sur les questions monétaires), et non avec des anglais qui auraient été bien moins dociles (existence d’une pensée monétaire chez les élites, existence d’une place financière de 1er rang). Cette fois, de façon moins consciente il est vrai, c’est Angela qui avec sa décision sur les migrants et avec sa gestion de la crise depuis le début a puissamment aidé le camp du "Leave". Les conséquences vont une nouvelle fois vers (officiellement) un renforcement relatif du couple franco-allemand et (plus sérieusement) vers une franche domination de l’Allemagne sur le continent, avec la France condamnée à suivre cahin-caha tant qu’elle refuse aussi bien le splendide isolement que le déclassement périphérique. Échec et mat.

Le risque, c’est que l’UE, jusqu’ici influencée à la marge par les fonctionnaires britanniques, les lobbys britanniques, les juristes britanniques, pour le plus grand bien du marché unique et de la modération réglementaire, ne vire vers un modèle plus continental, "harmonisateur", plus technocratique encore, et moins ouvert sur le grand large. Quand on travaille sur des questions financières toute la journée, on voit bien que le renforcement du duopole asymétrique franco-allemand n’est pas une bonne nouvelle, que l’on songe au sabotage du Pacte de stabilité vers 2003-2004, ou aux projets fous de taxe "Tobin" sur les transactions. A chaque fois l’influence british a été bien utile pour se reconnecter à la science économique, à la raison et à la common law. On risque désormais de voir des projets nébuleux d’harmonisation fiscale progresser plus vite, car ce n’est la Pologne qui pourra s’y opposer. Pour les boîtes comme Google ou Amazon qui permettent une grande partie des (faibles) gains en bien-être enregistrés sur le vieux continent depuis une décennie, ça risque de chauffer. Pour les banques, ça risque de chauffer (je veux dire, encore plus), d’autant plus que je n’entends pas beaucoup la BCE depuis quelques jours. Et pour cette dernière, à terme c’est une nouvelle opportunité de faire cavalier seul (2), de se couper davantage de la finance anglo-saxonne, peut-être son dernier contre-pouvoir : vers un raisonnement encore plus Francfort-centric (3), pour un euro de 1000 ans.  

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(1) "Maastricht constitue les trois clefs de l’avenir : la monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité ; la politique étrangère commune, ce sera moins d’impuissance et plus de sécurité ; et la citoyenneté, ce sera moins de bureaucratie et plus de démocratie." (Michel Rocard, 27 août 1992, Ouest-France)

(2) "Qui dit monnaie unique et institut d’émission unique, dit perte de souveraineté dans des domaines aussi essentiels que la politique économique au sens large, c’est-à-dire la politique monétaire, la politique budgétaire et la politique fiscale. Or nous n’avons jamais accepté cette logique fédérale qui aboutit à la disparition de la souveraineté des Etats dans un domaine extrêmement important" (Alain Juppé, 5 avril 1990) 

(3) "L'euro, c'est une grande réussite et c'est ce qui irrite", Valéry Giscard d'Estaing, Entretiens à Strasbourg, 25 novembre 2011.

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