Le bonheur est dans le nez (de Pinocchio) : et s'il fallait mentir aux hommes pour les faire progresser... | Atlantico.fr
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Dire à un petit garçon qu'il n’est pas bon à l’école peut l'enfermer dans cette croyance.
Dire à un petit garçon qu'il n’est pas bon à l’école peut l'enfermer dans cette croyance.
©Flickr / DenisGiles

Messieurs, vous êtes formidables !

Le bonheur est dans le nez (de Pinocchio) : et s'il fallait mentir aux hommes pour les faire progresser...

En expliquant à des petits garçons qu'ils sont plus mauvais à l'école que les filles, des chercheurs ont observé que les résultats scolaires de ces derniers chutaient.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico : Le département de psychologie de l'Université du Kent s'est penché sur l'influence des stéréotypes sur les résultats scolaires des petites filles et des petits garçons. En expliquant à des enfants âgés de 7 à 8 ans que les garçons étaient plus mauvais à l'école que les filles, ils ont observé que les résultats scolaires des garçons en écriture, en lecture et en maths baissaient. On a ensuite dit aux enfants que garçons et filles obtiennent les mêmes notes à l'école. Les résultats des garçons sont remontés, mais cette affirmation n'a produit aucun effet sur les résultats des filles. Comment expliquer ce résultat ?Quels mécanismes psychologiques peuvent être à l'œuvre ?

Pascal Neveu : Cette idée de meilleurs résultats scolaires des filles sur les garçons est ce que j'appelle une "vérité révélée"... en ce sens où elle très répandue, et surtout non contestée, et conditionne le comportement scolaire des enfants, par différence des sexes.

Un enfant se développe par mécanisme d'identification et dans le regard que l'on porte sur lui, c'est-à-dire qu'un enfant va adopter les mêmes attitudes, la même "carte d'identité" que le "groupe" auquel il appartient, et en parallèle va être sensible à ce que l'autre va lui dire de ce qu'il est et de ce qu'il n'est pas. Ceci est lié au stade du miroir, lorsque l'enfant va construire son Moi, son identité, en comprenant qu'il a été dit et pensé par ses parents et le monde adulte... avant que d'être. L'individu devra lutter toute sa vie afin de se détacher de ce regard qui le détermine très précocement (repensez au discours de parents sur leur nourrisson, le nouveau-né qui est « comme son père », « il a les yeux de » ... « il est aussi malicieux que »...) Autrement dit, dire enfant qu'il est bête, c'est s'assurer qu'il deviendra bête.

Il s'agit d'une forme de conditionnement identitaire qui a des répercussions sur leur devenir et leurs réalisations.

Il y a aussi une composante castratoire auquel est plus sensible le garçon que la fille. Dire à un garçon qu'il n'a pas ce "phallus" que seraient les bons résultats scolaires peut l'enfermer dans cette croyance ou au contraire en stimuler certains qui vont lutter contre cette menace de pas être à la hauteur des filles afin de les dépasser.

Ces croyances ne font qu'instaurer une lutte entre les deux sexes. En tout cas, elles me semblent être le reflet de stéréotypes primaires.... qui activent le conflit entre féministes et misogynes, il y a juste à prendre l'exemple de la lecture d'une carte de la route.

Cette observation peut-elle s'appliquer aux adultes ?

Les adultes comme les enfants restent sensibles au regard, au jugement qu'on leur porte. Un mot, un commentaire durant l'enfance a des répercussions. Pensez à une patiente qui a toujours entendu sa mère lui dire qu'elle était moche... elle ne comprendra pas pourquoi elle attire tant les hommes... car elle est finalement très belle. C'est l'histoire du vilain petit canard. Moqué durant sa prime jeunesse... il voit enfin un jour son reflet dans l'eau de la mare et constate qu'il est devenu un superbe cygne.

Les entreprises ont compris comment entretenir l’ego de leurs salariés, avec des entretiens d'évaluation annuels qui fixent des objectifs. Il s'agit de faire le tour des côtés positifs et négatifs, un savant équilibre afin de stimuler le narcissisme de l'individu sans trop l'atteindre

D’autre part, il y a deux types de narcissisme. Le primaire : je me trouve beau en me regardant dans le miroir, et le narcissisme secondaire : mon rapport est salué par mon chef. Les deux permettent un équilibre par phénomène compensatoire : si je me trouve moche mais qu'on me félicite pour mon travail, le regard psychique compensera le regard visuel, et vice-versa. 

L'adulte va faire montre de comparaison, d'identification, tout comme l'enfant. Il peut donc se révéler aussi vulnérable, à ceci près qu'il est cette fois ci moins aliéné au monde adulte, car il s'est confronté aux relations sociales. Ces dernières ont dû lui permettre de persévérer sur la voie d'une meilleure connaissance de ce qu'il est, même si un cadre de ses propres facultés et potentiels est déjà présent.

Cela revient-il à dire qu'il faut mentir aux hommes pour les faire progresser ?

Hommes et femmes mentent tout autant, mais les femmes utilisent davantage le mensonge altruiste que le mensonge égoïste. Mais est-ce encore un stéréotype, la femme étant jugée plus sensible ? Ce qui conditionne notre rapport au mensonge, est la façon dont nous l'avons vécu et observé, voire digéré au contact de nos parents. Il y a une incidence sur nos futurs comportements moteurs.
Le plus important est de conserver la conscience de notre acte de mentir, et d'en analyser le sens. Il ne faut pas non plus ériger un bon mensonge meilleur pour le développement de l'homme, que l'on valoriserait, tout en condamnant une autre variété de mensonge.
L'étude anglaise évoquée ci-dessous sent un peu le soufre. Elle prône le mensonge comme une saine éthique pour aider les garçons. Et en signifiant que les hommes sont plus faciles a duper quelque part que les femmes. Mais il n'est pas faux que les femmes détectent mieux le mensonge que les hommes. L'usage "inné" du mensonge reste d éviter les conflits et de déclencher une guerre mondiale.
Pour le reste, ce sont des modèles pédagogiques et éducatifs qui feront le reste.
C est assez proche de ce que Bourdieu décrit la notion d'habitus. Un enfant issu d un milieu très modeste, avec des parents qui n ont pas leur bac, n est pas condamné a ne jamais devenir énarque. Mais ce sera difficile pour lui, non pas de trouver des motivation à apprendre, travailler... Mais de tuer symboliquement ses origines.

Même si nous avons tous été élevé à l'école du mensonge, ce dernier sert principalement à protéger l'autre ou soi-même, en tout cas à ne pas faire de mal. Faire progresser invite-il à mentir, ou à stimuler, à faire naitre, croître des potentiels existants, enfouis ou niés? Notez le nombre de coachs, qui stimulent, éveillent... sans mentir.

Le mensonge manipulatoire, lui, est condamné fermement. De plus, imaginez que le mensonge soit révélé : "tu m'as dit que j'étais intelligent... mais tu m'as menti.... je suis donc débile". Une contre réaction aussi violente peut avoir lieu et détruire le narcissisme de la personne ainsi manipulée.

Que cela révèle-t-il de la perception des rôles hommes-femmes ? 

Les rôles, hélas, sont déjà distribués en fonction du sexe. Voici une anecdote à laquelle j'ai assisté il y a peu. Des faux jumeaux de deux ans étaient à table pour déjeuner. La marraine donne une assiette et des couverts bleus au petit garçon, roses à la fille. J'ose souligner ce stéréotype. Outre la réponse de la marraine, sans intérêt, les enfants ont échangé sous nos yeux leurs couverts. C’est une belle leçon à méditer.

La société colle des étiquettes identitaires qui se révèlent être des prisons, des carcans. Il faut aussi tenir compte des parents, qui projettent sur leur enfant ce qu'ils ne sont eux-mêmes, ou ce qu’ils ne sont pas devenus. Ou bien encore ce qu'ils ne veulent pas que devienne leur progéniture.

J’avais un patient qui au moment de sa thèse a voulu tout abandonner. Comme par hasard, son père avait été forcé d’abandonner sa thèse (suite à un problème d'argent). Ce patient n’a pas voulu dépasser le père, et le tuer symboliquement.  Nous sommes sensibles à notre histoire, et à l'histoire de nos parents. Donc si nous y ajoutons les stéréotypes, les archétypes.... nous aurons de plus en plus de mal à trouver, et laisser exprimer notre identité. 

Propos recueillis par Ann-Laure Bourgeois

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