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La vie sur terre menacée : pourquoi la pensée moderne est à court d'arguments pour justifier l'existence même des hommes
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La vie sur terre menacée : pourquoi la pensée moderne est à court d'arguments pour justifier l'existence même des hommes

Réflexion centrée sur la question de l'humanisme et sur la façon dont, depuis plusieurs décennies, celui-ci a connu un bouleversement radical. Rémi Brague montre en effet que la pensée moderne est à court d'arguments pour justifier l'existence même des hommes. Il démontre et proclame l'échec du projet athée des temps modernes. Extrait de "Le propre de l'homme", de Rémi Brague, publié aux éditions Flammarion (1/2).

Rémi Brague

Rémi Brague

Membre de l'Institut, professeur de philosophie à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilians-Universitat de Munich, Rémi Brague est l'auteur de nombreux essais dont Europe, la voie romaine (1992), la Sagesse du monde (1999), La Loi de Dieu (2005), Au moyen du Moyen Age (2008), le Propre de l'homme (2015) et Sur la religion (2018).

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Si l’on reconnaît que l’existence de l’homme comme composite, comme présent sur Terre, ou simplement comme dangereux pour la Terre, est sans fondement qui puisse en assurer la légitimité, et si donc l’homme est quelque chose qui ne devrait pas être, la conséquence logique est que l’homme devrait disparaître, qu’une telle extinction serait un bien.

On entend des voix qui prêchent l’extinction de l’humanité par elle-même. Pas nécessairement violente, comme le serait un affrontement où des armes de destruction massive seraient utilisées sur une grande échelle. Face à ce danger, la plupart des gens cherchent à « protéger l’humanité contre les dangers de ce nouvel engin de destruction ». C’est ce que déclare le professeur Tournesol, qui justifie ainsi sa présence dans un centre de recherches atomiques. On se demande rarement s’il est bon d’agir ainsi, tant cela va de soi.

Or les exceptions sont toujours plus intéressantes que la règle. Un philosophe et angliciste allemand, Ulrich Horstmann, est intervenu au moment du débat sur l’installation des fusées Pershing en Europe de l’Ouest, au début des années 1980, et il l’a fait d’une façon très originale. La plupart des intellectuels parmi ses compatriotes plaidaient soit le maintien de l’équilibre des forces en contrebalançant les SS 20 soviétiques, soit le désarmement. Mais tous choisissaient comme critère dernier la paix à maintenir, et cherchaient le moyen le plus efficace d’éviter un conflit. Horstmann, au contraire, saluait la possibilité, voire la probabilité, d’une guerre nucléaire. Il conçoit en effet l’armement atomique comme le fort ingénieux stratagème qui pourrait permettre à la planète de se débarrasser de celui des vivants qui représente pour elle le plus grand danger, à savoir… nous-mêmes. Et il ne s’agissait pas là de satire ou d’humour noir, l’auteur ayant, dans ses écrits postérieurs, continué à défendre la même position le plus sérieusement du monde.

De plus, ce ne serait pas seulement pour les autres vivants que le maintien de l’espèce humaine serait un mal, mais pour chacun des individus qui la constituent. Dans une pièce de théâtre (l’auteur dit « un mystère ») lord Byron met en scène un dialogue entre Lucifer et Caïn. L’ange déchu y démasque le plaisir sexuel comme « une agréable dégradation, une tricherie [cheat] qui nous affaiblit et nous salit, un appât [lure] qui engage à renouveler des âmes et des corps frais, prédestinés tous à être aussi fragiles, et bien peu à être aussi heureux ». Caïn lui répond que, s’il en est ainsi, il préfère mourir, « car donner naissance à ceux qui ne peuvent que souffrir tant d’années, puis mourir, n’est, me semble-t-il, rien d’autre que propager la mort et multiplier le meurtre ». Ce passage est plus précis que la kyrielle de textes qui affirment, depuis Bouddha ou Sophocle, que c’est un mal d’être né. Il est à l’époque moderne le plus ancien que j’aie pu trouver qui renoue avec ce thème fréquent chez les gnostiques. Il fait curieusement écho à ce qu’avait écrit Schopenhauer dans son chef-d’oeuvre, publié trois ans auparavant, mais resté ignoré. Le philosophe allemand, en revanche, a connu les écrits de Byron, et cite même le titre du Caïn comme celui d’un « chef-d’oeuvre immortel ».

Depuis lors, l’idée s’est répandue dans le grand public des media et a gagné ses lettres de noblesse philosophiques. Ainsi, tout récemment, et comme je l’ai signalé dans un livre antérieur, un jeune philosophe sud-africain du nom de David Benatar (né en 1966) a écrit un livre publié chez un éditeur universitaire très respectable pour soutenir qu’engendrer des enfants est en toute hypothèse une faute morale. Si l’on se place en effet dans l’optique d’une morale du plaisir, ne pas être empêche bien d’éprouver un plaisir qui n’est que possible, mais évite de façon nécessaire d’éprouver quelque douleur que ce soit. Ainsi, il y a déséquilibre en faveur du non-être. Produire des êtres susceptibles de souffrir est donc répréhensible.

Comment répondre ?

Extrait de "Le propre de l'homme - Sur une légitimité menacée", de Rémi Brague, publié aux éditions Flammarion, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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