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Les applications de surveillance et de contrôle se sont développées du fait de l'épidémie de Covid-19.
Les applications de surveillance et de contrôle se sont développées du fait de l'épidémie de Covid-19.
©Pascal GUYOT / AFP

Contrôle social

La société de surveillance née du Covid n'est pas un modèle pour l'avenir

Dans Revenge of the Real, Benjamin Bratton propose un autoritarisme plus doux et gentillet.

James Heartfield

James Heartfield

James Heartfield est contributeur à Spiked. Son dernier livre : The Blood-Stained Poppy, écrit avec Kevin Rooney.

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Article publié initialement dans Spiked et traduit avec leur aimable authorisation

Les 18 derniers mois de confinements, de tester-et-tracer et de distanciation sociale ont transformé la relation entre le citoyen et l'État. La plupart des partisans des mesures liées au Covid disent qu'elles sont un mal nécessaire - au moins pour la durée de la crise sanitaire. Mais un nouveau livre de Benjamin Bratton se félicite de cette nouvelle normalité.

Bratton est professeur associé d'arts visuels à l'université de Californie, à San Diego. Son livre, The Revenge of the Real : Politics for a Post-Pandemic World, traite de ce qui vient après le Covid. Il soutient que les systèmes de surveillance électronique et de gouvernance mis en place pendant la pandémie ne sont pas des menaces pour la liberté. Au contraire, ils offrent la possibilité d'évoluer vers un monde plus solidaire. Selon lui, les États-nations démocratiques à l'ancienne ont échoué et la "gouvernance des réalités de notre planète ne doit pas être laissée à un patchwork de parlements cérémoniels".

Pour M. Bratton, la pandémie a mis à nu les gouvernements populistes en particulier. Il accuse les politiciens populistes de "démagogie, de désignation folklorique de boucs émissaires, d'appels simplistes aux sentiments, de campagnes de peur et de surveillance des frontières, de théâtralité vide et de symbolisme factice", ainsi que " de racolage motivé par le charisme ". Cependant, chacune de ces accusations pourrait tout aussi bien être retournée contre Bratton. Dans une tentative de justifier les contrôles extraordinaires exercés par le gouvernement sur la population, il qualifie ceux qui ne sont pas d'accord avec lui de "Karen" et de "réfractaires à la technologie" avec lesquels tout débat est impossible. Il se demande même s'il peut y avoir un débat politique "entre ceux qui adhèrent à la réalité et ceux qui ne le font pas".

Bien que Bratton critique ce qu'il appelle le populisme pour son recours supposé à des métaphores médiocres, son livre repose carrément sur une métaphore absurde : la "revanche du réel". Dans le récit que fait Bratton de la pandémie, le Covid s'est vengé de l'humanité pour avoir ignoré l'imbrication des virus et des hommes. Il va jusqu'à qualifier la pandémie de révolution : "La vengeance du réel est aussi un retour du refoulé". Qui sont les "refoulés", me direz-vous ? Le refoulé, ce sont les réalités biologiques de la coévolution de la société humaine avec les virus, la réalité épidémiologique des populations".

La pandémie a constitué un défi considérable pour les gouvernements du monde entier. Au moment où Bratton écrivait (il y a environ neuf mois, à en juger par son récit), il y avait une inquiétude compréhensible quant à ce qui allait se passer ensuite. Mais l'évaluation par Bratton des réponses gouvernementales à la pandémie est erronée. Il pense que la pandémie est une expérience en temps réel de comparaison entre gouvernements. Mais n'importe quel épidémiologiste pourrait vous dire que la réponse du gouvernement n'est qu'un des nombreux facteurs qui influencent la façon dont les maladies se propagent dans une nation donnée - avec la richesse, la répartition de la population, l'âge moyen, les infections antérieures, la nutrition et d'autres variables.

Toute personne qui porte un jugement sur les résultats du gouvernement en se basant uniquement sur les taux d'infection commet une erreur fondamentale. C'est pourtant ce que fait Bratton. Il se prononce en faveur de la Californie, qui a adopté des mesures Covid strictes, et contre le Texas, qui a été plus libéral. Et ce, malgré le fait que la Californie et le Texas n'ont pas connu des niveaux d'infection Covid radicalement différents lorsque les différences de population sont prises en compte. Bratton attribue également le taux de mortalité élevé du Royaume-Uni au scepticisme à l'égard des confinements, même si le Royaume-Uni a connu l'un des confinements les plus longs du monde.

Le livre de Bratton est sorti de presse avant l'impact marqué d'une autre variable : la vaccination. Cela lui a évité d'avoir à admettre que ses grands méchants - Donald Trump et Boris Johnson - pourraient mériter un certain crédit pour avoir accéléré les programmes de vaccination.

Étant donné qu'il a été écrit au début de la pandémie, on pourrait pardonner au livre de Bratton d'être un peu exagéré. Mais il est pire que cela. Il est à la limite de l'apocalyptique. Selon lui, l'humanité est au bord du gouffre. Nous sommes une "espèce blessée" dans un "habitat blessé". Il ne tient pas compte du fait que la population mondiale a augmenté de plusieurs dizaines de millions de personnes en 2020, soit beaucoup plus que le nombre de personnes décédées à cause du Covid. Les décès dus au Covid ont été une perte terrible, mais ils n'ont pas porté un coup fatal à l'humanité. C'est une distinction que Bratton refuse de reconnaître.

Il s'en prend également à un autre sociologue de la pandémie, Giorgio Agamben. Agamben est l'anti-Bratton : là où Bratton loue la "biopolitique positive" de l'épidémiologie, Agamben met en garde contre la biopolitique répressive. Tous deux affirment être des étudiants du regretté Michel Foucault, qui a inventé le terme "biopolitique" pour parler de la façon dont les États modernes gouvernent les populations.

Au cœur de l'argumentation d'Agamben se trouve le concept de "vie nue", c'est-à-dire le simple fait d'être en vie. Un régime "biopolitique" ne s'intéresse qu'à la protection de cette vie nue, affirme-t-il. Il ne s'intéresse pas à la qualité de la vie vécue ou aux libertés qui peuvent être exercées. Pour Agamben, un État qui préserve la vie au détriment de l'interaction sociale et de l'expression est oppressif. Mais pour Bratton, la distinction entre vie nue et qualité de vie est absurde. Tout n'est que vie nue", dit-il. Il rejette l'aspiration d'Agamben à une vie ayant un sens comme une idiotie. De plus, selon Bratton, Agamben a "détruit ce qui restait de sa réputation d'intellectuel public avec ses nombreux articles agités, délirants et franchement embarrassants" contre l'enfermement. (Si Agamben est fou, on peut se demander pourquoi Bratton perd deux chapitres à se déchaîner contre lui).

L'incapacité de Bratton à voir la distinction entre la vie nue et la bonne vie est la faille fatale de son argumentation. Tout au long de son livre, il rejette la subjectivité et la souveraineté individuelles comme des illusions dont nous ferions mieux de nous passer. Son rejet désinvolte mais persistant de la liberté individuelle et de sa grande cousine, la souveraineté nationale, suggère que cela faisait déjà partie de ses perspectives avant l'arrivée de Covid. Alors qu'il rejette l'"illusion" de la liberté, Bratton accueille à bras ouverts la surveillance, ou, comme il l'appelle, la "détection sociale".

À l'époque où The Revenge of the Real a été imprimé, il semblait que la technologie aurait pu nous permettre de gérer la pandémie. Les systèmes de test et de traçage, par exemple, semblaient offrir un espoir. Depuis lors, cependant, la plupart de ces tentatives ont échoué. Les systèmes de test et de traçage de la Turquie et de l'Allemagne ont tous deux été considérés comme des succès initiaux, mais ils se sont ensuite effondrés devant l'ampleur des infections. Au Royaume-Uni, l'application Test and Trace du NHS a été dépassée par la propagation rapide du variant Delta. Certains membres du personnel hospitalier ont été invités à désactiver la fonction de suivi des contacts de l'application lorsqu'ils étaient au travail, car la "pingdémie" faisait des ravages dans les effectifs.

Pour Bratton, ces technologies de contrôle social ne sont pas oppressives, mais constituent le fondement d'une "biopolitique positive". Il s'agit d'une vision de la gouvernance dans laquelle la prise de décision démocratique et même le choix individuel ne jouent aucun rôle. Au lieu de cela, dit-il, nos vies devraient être organisées pour nous par la technologie bureaucratique. Mais les solutions technocratiques sont rarement de véritables solutions. La vision de Bratton du coronavirus, vengeur et rebelle, contraste avec sa réticence à considérer l'humanité comme le maître potentiel de son propre destin.

L'humanité n'a rien fait pour mériter la "vengeance" de Covid. Et nous ne méritons certainement pas le futur autoritaire que des gens comme Bratton voudraient nous imposer.

Le dernier livre de James Heartfield est The Blood-Stained Poppy, écrit avec Kevin Rooney.

The Revenge of the Real : Politics for a Post-Pandemic World est publié par Verso.

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