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La Première Guerre mondiale ne s'est vraiment terminée que très, très longtemps après le 11 novembre 1918
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Sans fin

La Première Guerre mondiale ne s'est vraiment terminée que très, très longtemps après le 11 novembre 1918

Si la Grande Guerre est bien finie et que l'amitié franco-allemande est actée depuis longtemps, les conséquences du traité de Versailles se sont répercutées jusqu'en 2010.

Vincent Laniol

Vincent Laniol

Vincent Laniol est agrégé d'histoire et ATER à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense. Il est également doctorant à l'université Paris I (UMR IRICE) et consacre ses recherches à l'étude de la Conférence de la Paix de 1919 et de la "sortie de guerre". Il participe actuellement à la publication des documents diplomatiques français de 1917-1919.

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Atlantico : Alors que l’agitation autour de la célébration du centenaire du début de la Première Guerre mondiale grandit, sont plus rarement évoqués les effets du traité de Versailles qui en ont découlés. Que prévoyait concrètement ce Traité ? Notamment sur les questions financières ?  

Vincent Laniol : Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919 dans la Galerie des Glaces du château entre les principales puissances victorieuses et l'Allemagne, était l'un des 5 traités dits de la "banlieue parisienne" censés mettre fin juridiquement à la Première Guerre mondiale. Il fut l'un des plus longs traités multilatéraux de l'histoire, contenant 440 articles imprimés pour la première fois en deux langues, valant également foi, le français et l'anglais.

Les Alliés et les Allemands avaient accepté juste avant la signature de l'armistice du 11 novembre 1918 de conclure la future paix sur la base des principes énoncés par le président américain Wilson au cours de l'année 1918 (notamment les fameux "14 points"). Cela devait annoncer une paix rapide et consensuelle que la création d'un organe de sécurité collective, la Société des Nations, devait incarner. Il n'en fut rien. Les opinions européennes n'étaient pas prêtes à cela et la paix ne fut pas réellement discutée avec les vaincus.

Négocié principalement entre les 4 Grands (Clemenceau, Lloyd George, Wilson et Orlando) lors de la Conférence de la Paix siégeant à Paris, le traité de Versailles contenait des clauses de natures très diverses. Les dispositions principales furent d'ordre territorial : l'Allemagne perdait 15% de son ancien territoire avec les cessions de l'Alsace-Lorraine à la France, d'Eupen et Malmédy à la Belgique, du nord du Slesvig au Danemark ainsi que de la Poznanie et du corridor de Dantzig à la Pologne. Dantzig, peuplée majoritairement d'Allemands, était déclarée « ville libre » et permit à la Pologne d'avoir accès à la mer Baltique. L'Allemagne dut également accepter le placement du territoire de la Sarre sous administration internationale pour une période de 15 ans et la perte de tous ses droits outre-mer et de ses colonies. Enfin, l'Allemagne se voyait interdire l’entrée dans la SDN et toute union avec l'Autriche, alors même que Wilson avait proclamé le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes comme l'un des principes fondamentaux de la future paix.

Ces clauses furent très durement ressenties en Allemagne, comme celles qui, de nature militaire, empêchaient l'Allemagne d'avoir des chars blindés, limitaient son armée à 100 000 hommes ou lui interdisaient tout rassemblement de troupes et fortifications sur la rive gauche du Rhin, dont les territoires devaient être occupés pour une durée de 15 ans par les Alliés. Par cette occupation et les traités de garantie des frontières françaises obtenus de Londres et Washington, Clemenceau pensait avoir obtenu une paix garantissant la sécurité de la France, ce qui était au premier rang de ses préoccupations après la saignée humaine subie par les Français.

A bien des égards, ce furent les clauses financières et "morales" qui imprimèrent le plus leurs marques au traité. Les Allemands critiquèrent fortement les "Schmachparagraphen" ("articles infamants") qui prononçaient, par exemple, la mise en jugement de l'ancien Empereur Guillaume II pour "offense suprême contre la morale internationale et l'autorité sacrée des traités" (c'est-à-dire pour avoir principalement autorisé la violation de la neutralité de la Belgique en 1914 pourtant garantie par un accord international), ou encore exigeaient la livraison de citoyens allemands accusés d'avoir commis des actes contraires aux lois et coutumes de la guerre. Parmi ceux-ci, l'article 231 du traité de Versailles qui énonçait le fondement juridique des réparations que l'Allemagne avait accepté de payer, fut perçu à Berlin (contrairement à sa signification réelle et à sa finalité) comme une condamnation morale et un verdict de culpabilité à endosser pour la guerre. Cette question de la culpabilité de la guerre fut une pomme de discorde majeure dans l'entre-deux-guerres entre Paris et Berlin.

Les conditions de paix relatives aux réparations furent parmi les plus longuement discutées entre Alliés. Comme d'autres clauses du traité, elles furent l'objet de compromis entre d'une part la France et l'Angleterre qui souhaitaient imposer de lourdes charges au vaincu pour financer la reconstruction et éviter de faire reposer sur leurs populations le poids du financement de la guerre et les Etats-Unis d’autre part qui voulaient s'en tenir aux seuls remboursements des dommages causés par les troupes allemandes aux populations civiles belges et françaises des territoires envahis. Contrairement à une image tenace, ce ne fut pas Clemenceau mais le premier ministre britannique Lloyd George qui fut le plus "dur" en ce domaine contraignant Wilson à accepter d'ajouter au total des réparations le remboursement des pensions de guerre. En l'absence de consensus sur le montant et la répartition des réparations, les Alliés décidèrent en réalité de ne rien décider en demandant à l'Allemagne de signer un "chèque en blanc" ; seul un acompte de 20 milliards de Marks-or devait être payé par l'Allemagne pour 1919-1921. Le montant total des réparations devait ainsi être fixé par une Commission des réparations avant mai 1921. A cette date, la conférence interalliée de Londres estimera le montant de la dette à 132 milliards de Marks-or. 

Dès le début, le système des réparations fut sévèrement jugé par les contemporains, au premier rang desquels on pouvait compter John Maynard Keynes, lui-même expert britannique à la Conférence, qui, après avoir démissionné avec fracas de ses fonctions, écrira le pamphlet le plus connu contre le traité, "les Conséquences économiques de la paix". Comment faire payer par l'Allemagne un tel fardeau alors même que de si nombreux territoires lui étaient retirés, parmi les plus riches en matières premières (comme la Haute Silésie annexée en partie à la Pologne en 1921) interrogeait le célèbre économiste ? Pourquoi ne pas, au contraire, faire redémarrer l'économie allemande, moteur de l'Europe, et redynamiser son commerce pour permettre un paiement plus rapide d'une dette allégée ?

Aujourd'hui, les historiens des relations internationales, notamment américains et britanniques, sont plus nuancés que l'économiste britannique concernant les décisions de Versailles. Même si cela fait encore l'objet d'âpres débats, ils tendent à démontrer que nombre de ses clauses étaient évolutives et qu'il existait une réelle dynamique du traité (par exemple, les mesures commerciales discriminatoires envers l'Allemagne ne devaient durer que 5 années après la paix) n'interdisant pas des adaptations. De même, ils insistent également sur le poids du contexte et des opinions publiques surchauffées par la guerre pour mieux expliquer les difficiles compromis élaborés à Paris. Ils tentent également d'écrire une histoire transnationale de la "sortie de guerre". 

Dans quelle mesure le contenu du traité de Versailles a-t-il été appliqué ? Certains éléments étaient-ils plus symboliques que pratiques ?

Effectivement, à peine l'encre de la signature était-elle sèche, que le traité fut critiqué et son application devint un sujet de discorde chez les vainqueurs, notamment entre Français et Britanniques. La désunion franco-britannique marquée par l'attachement farouche des Français à l'application intégrale de l'accord et la volonté désormais affichée par Londres de retrouver les chemins du commerce allemand trouva son aboutissement lors de la crise de la Ruhr en 1923. Après plusieurs moratoires présentés par le gouvernement allemand, le président du conseil français Raymond Poincaré décida d'occuper la région stratégique et riche en charbon de la Ruhr (ce qui n'était pas prévu par le traité de Versailles) pour y chercher "un gage productif" des réparations. L'occupation fut bien plus durement ressentie outre-Rhin que le "Diktat" lui-même. L'Allemagne, foudroyée par l'hyperinflation et au bord de la désintégration, était prête à céder aux exigences des Français lorsque la crise du franc obligea Poincaré à accepter le plan préparé par le banquier américain Charles Dawes et le retrait de la Ruhr en échange d’une aide à la restauration de sa monnaie. Ce plan organisait un réaménagement de la dette allemande pour 5 ans (les premières annuités de 1 milliard de Marks-or devaient être augmentées jusqu’à 2,5 milliards en 1928) couvert par des emprunts auprès du public s’élevant à 800 millions de Marks-or.

Dès lors, l’Allemagne devint la principale réceptrice d’un flux de capitaux américains de près de 2,5 milliards de dollars qui permit à l’Allemagne de payer ses annuités aux Alliés qui, en retour, purent commencer à rembourser leurs dettes contractées auprès des Américains pendant la guerre. C’est ainsi que le « triangle financier de la paix » (évoqué par les historiens René Girault et Robert Frank) se mit en place et donna quelques années de paix relative au continent. L’existence du traité de Versailles, assez flexible, n’empêcha pas la signature des accords de Locarno de 1925, le rapprochement franco-allemand entre Briand et Stresemann et même le retrait anticipé des forces d’occupation de la rive gauche du Rhin en 1930. Après 5 ans, le plan Dawes fut remplacé par le plan Young qui rééchelonna la dette allemande jusqu’en 1988 mais un allègement sensible avait eu lieu : seuls 22 milliards de Marks-or sur les 109 restant étaient à payer inconditionnellement, le restant de la dette n’aurait été demandé à l’Allemagne que si les Etats-Unis continuaient d’exiger le remboursement des dettes interalliées. De nouveaux emprunts couvrirent ce plan mais les effets du Krach boursier d’octobre 1929 et de la crise économique rompirent le triangle de la paix en provoquant le rapatriement des capitaux américains aux Etats-Unis. Dans un contexte de marasme persistant, les réparations furent purement et simplement annulées à la conférence de Lausanne de juin-juillet 1932. Au total, près de 23 milliards de Marks-or furent payées au titre des réparations par l’Allemagne. La révision du traité était dès lors largement engagée.

Parmi les nombreuses clauses du traité, certaines furent effectivement plus symboliques que pratiques : lorsque, par exemple, il était exigé des Allemands qu’ils rendissent les drapeaux français pris pendant la guerre de 1870-71 (article 245). Ce retour de la mémoire des conflits antérieurs était à cet égard prégnant dans les mentalités des dirigeants de l’époque.

Finalement, les clauses territoriales du traité durèrent un peu plus longtemps : seuls les coups de force hitlériens de 1936-39 (remilitarisation de la rive gauche du Rhin, annexion de l’Autriche, crises des Sudètes et de Dantzig) achevèrent de détruire l’ordre versaillais. 

Quand ont pris fin les différents effets de ce traité ? Peut-on considérer dans une certaine mesure que certains courent encore ?

Même si les réparations furent annulées en 1932, les effets financiers de ces dernières continuèrent à se faire sentir jusqu’en 2010. Ainsi, si les dettes intergouvernementales étaient annulées, les dettes contractées auprès des épargnants de toutes nationalités par l’Allemagne n’avaient pas été répudiées. Après la Seconde Guerre mondiale, le chancelier Adenauer accepta de négocier l’accord de Londres du 27 février 1953 dans le but de régler définitivement la question de la dette allemande d’avant-guerre. Cet accord visait à rembourser les obligations et intérêts des emprunts Dawes et Young mais le passage d’un remboursement en or à celui d’un paiement en dollars courants réduisit largement leur montant. Pour se faire, de nouveaux emprunts furent contractés par la RFA qui réussit à rembourser ces derniers en 1980. L’affaire n’en resta pas là. La RFA avait en effet décidé de ne pas payer les intérêts de la dette allemande d’avant-guerre couvrant la période de l’occupation alliée, de 1945 à 1953, estimant que la souveraineté allemande était suspendue et que la zone orientale d’occupation soviétique ne la concernait pas. Néanmoins, les accords de Londres avaient prévu le cas très hypothétique à l’époque d’une réunification allemande : dans ce cas uniquement, la RFA avait accepté de payer ce reliquat.

Avec la réunification effective en 1990, l’Allemagne s’acquitta de cette ultime dette en contractant un dernier emprunt qui fut définitivement remboursé en octobre 2010. L’affaire est-elle close ? Pas si sûr, comme l’indiquent Eric Chol et Romaric Godin dans la Tribune[1]qui précisent qu’aux Etats-Unis certains porteurs ont refusé d’endosser les accords de Londres et leurs modalités de remboursements des obligations Dawes et Young. Leurs demandes reviennent régulièrement dans l’actualité. Ces lointains fantômes du passé vont peut-être empêcher de refermer le long livre des réparations allemandes.

Le traité de Versailles, pour sa partie XIII relative à la création de l’organisation internationale du travail, est toujours en vigueur. Seul l’exemplaire original et unique du traité, spolié pendant l’occupation par les nazis, est manquant pour l’histoire et toujours introuvable depuis lors.

Une partie de l’ordre juridique des « traités de la banlieue parisienne » reste également en vigueur : il s’agit des nombreux tracés frontaliers d’Europe centrale de 1919-1920 qui continuent d’être les mêmes de nos jours (la majeure partie des frontières autrichiennes réglées par le traité de Saint Germain en Laye et des frontières hongroises du traité de Trianon). Dans le second cas, ces frontières sont toujours l’objet de tensions importantes entre la Hongrie et ses voisins, notamment la Slovaquie, pour le statut des minorités hongroises qui s’y trouvent.

On entend parfois dire, à tort ou à raison, que certains pays sont encore en guerre faute d’avoir jamais signé d’armistice concret. Est-ce le cas pour certains traités ? Certaines de leurs conséquences sont-elles toujours d’actualité par une sorte de « négligence historique » ?

Les « négligences historiques » sont rarement involontaires.

On pense effectivement au cas très concret des relations entre le Japon et la Russie dont aucun traité de paix n’a jamais sanctionné les relations postérieures à la Seconde Guerre mondiale. En effet, le traité de paix de San Francisco du 8 septembre 1951 mettant fin au conflit avec le Japon n’a pas été ratifié par l’URSS alors en pleine guerre froide avec les Etats-Unis. Il en découle une pomme de discorde majeure : le statut des îles Kouriles du sud dont l’annexion par l’URSS en 1945 n’a jamais été reconnue par Tokyo. Un rapprochement entre les deux gouvernements est en cours et annonce peut-être la signature d’un traité attendu depuis plus de 60 ans.


[1] Article daté du 1er octobre 2010.

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