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75 % des femmes sont insatisfaites de leur salaire.
75 % des femmes sont insatisfaites de leur salaire.
©Getty image

Les femmes et l'argent

La part de responsabilité des femmes dans les inégalités salariales dont elles font l’objet

Le réseau professionnel féminin European PWN a récemment mené une enquête auprès de 3 000 de ses membres sur leur rapport à l'argent : insatisfaites du niveau de leur salaire aux trois quarts, les femmes sondées sont presque autant à ne pas oser demander une augmentation.

Atlantico : Une étude menée par le réseau professionnel  féminin European PWN auprès de 3 000 de ses membres  vient confirmer ce qu’on pouvait penser être un poncif sur les rapports des femmes à l’argent : alors que 75 % des sondées se disent insatisfaites de leur rémunération, elles sont  66 % à ne pas oser demander une hausse de salaire. Comment expliquer cette réticence ? Est-elle proprement féminine, ou bien le produit d’un conditionnement sociétal ?

Marie Andersen : Les femmes doivent se faire une place dans un milieu traditionnellement masculin. Or, enfants, elles n'ont pas été aussi entourées d'hommes qu'elles ne l'ont été de femmes. Durant ces années de formation de leur personnalité, elles n'ont pas développé de confiance suffisante dans le fait d'être appréciées des hommes. Se mettre sur le même pied qu'eux est ressenti comme périlleux sur le plan émotionnel, même si rationnellement elles le souhaitent et le revendiquent. C'est à mon sens une dimension ontologique autant que culturelle. On n'efface pas en une ou deux générations la domination des femmes par les hommes dans le domaine public et professionnel. Les femmes ont beaucoup de pouvoir sur le plan familial, mais le milieu de l'entreprise est un fief des hommes depuis toujours. Elles sentent que s'y épanouir est encore fragile, presque un privilège (que leurs mères et certainement leurs grands-mères ne connaissaient pas) et cette nouveauté rend leur position encore un peu fragile. A tort ou à raison, elles ne sont pas prêtes à la mettre en péril pour une question de rémunération.

Catherine Berliet : La réticence première des femmes à parler d’argent et à demander une augmentation n’est pas  intrinsèquement liée au genre féminin, je dirais qu’elle provient en amont d’un conditionnement sociétal inhérent à l’éducation et/ou à la tradition catholique qui n’a fait que diaboliser l’accumulation de richesses. Jésus ne disait-il pas dans l’évangile selon St Luc : "Malheur aux riches". "On ne parle pas d’argent", tel fût probablement le leitmotiv de votre plus tendre enfance, car parler d’argent c’était et c’est encore quelque chose de tabou, mais c’est aussi considéré  comme un manque d’éducation. Aujourd’hui  nous parlons plus volontiers de sexe que d’argent. L’argent a mauvaise presse, l’argent est presque honteux : caché, tu, vilipendé.  Il reste associé au secret : celui des paysans qui le "planquaient" dans leurs lessiveuses et  se gardaient d’en parler pour ne pas attirer la convoitise. Il est également étroitement lié à l’image marxiste qui considère que le profit est condamnable. Et enfin cette réticence vient aussi du fait que les Français entretiennent un rapport très particulier à l’argent, dans le sens où ils se gardent bien d’évoquer leurs émoluments. L’omerta salariale sévit dans notre pays : est-ce une pudeur raisonnable ou  un antidote contre la jalousie ambiante et rampante ? Rien à voir avec les Américains qui convertissent tout en dollars et n’ont aucune honte à parler de leur surface financière ou à exhiber leurs richesses comme des trophées. Le "combien tu vaux ?" ne choque pas et n’humilie pas outre Atlantique, il pousse au respect.

"Elles lient beaucoup moins leur rémunération à leur succès (40 %) qu'à la valeur de leur travail (68 %)", indique l’étude. Faut-il y voir le "complexe de la bonne élève", qui les pousserait à attendre que leurs mérites soient récompensés, au lieu de chercher à se mettre en avant ?

Marie Andersen : De manière générale, les femmes préfèrent signaler leurs désirs sans les exposer franchement, espérant être comprises. Une appréciation (financière ou de quelque nature qu'elle soit) est plus appréciée si elle n'a pas été demandée. De plus, les femmes ont tendance à ventiler leurs besoins de gratification vers diverses sources : utilité, fierté, sécurité... La rémunération n'est pas leur unique nourriture narcissique. 

Catherine Berliet : Une fois encore la valeur travail ressurgit pour nous rappeler que le labeur a un prix et qu’il s’inscrit dans une logique forcément vertueuse. Attendre d’être remarquée, d’être choisie, d’être élue, je vois dans ce comportement une position de vie "Enfant" en Analyse Transactionnelle, et même "d’enfant soumis", celui qui reçoit les bons ou mauvais points, celui qui est subordonné au bon vouloir et à la toute-puissance de son N+1. Or ce dernier représente symboliquement l’autorité parentale à laquelle nous ne manquons pas de nous identifier, à laquelle nous ne savons pas toujours nous soustraire, ou avec laquelle nous ne savons pas dialoguer, composer.

L’éducation que nous recevons paramètre notre disque dur. Nous sommes nombreux à avoir entendu : "Ne te mets pas en avant", "Ne te fais pas remarquer", "Sois low profile", autant de petites voix ou d’injonctions parentales qui  ont freiné chez nous toute velléité d’occuper le terrain, ou tout désir de se positionner en adulte susceptible d’exprimer librement une demande, (d’augmentation par exemple) de l’étayer, de l’argumenter et de la négocier, sans peur ni sentiment de culpabilité. Se mettre en avant est plutôt considéré comme une prise  et un abus de pouvoir et non comme une expression libre de soi, de ses besoins et de ses droits.

69 % des femmes interrogées avouent ne pas parler de leur salaire avec leurs ami(es), et 38 % ne savent pas si leur salaire est équivalent à celui d’un homme. L’argent est-il un sujet plus tabou pour les femmes que pour les hommes ? Pourquoi ?

Marie Andersen : Symboliquement, l'argent, c'est le pouvoir de la force. Or ce type de pouvoir n'est pas traditionnellement celui des femmes. Les femmes prennent le pouvoir par le verbe, elles font et défont les liens entre les gens, elles entretiennent le réseau amical et social. Elles laissent le pouvoir de la force aux hommes, sachant depuis des siècles que sur ce plan, elles sont moins compétitives. Dans une société pacifiée comme la nôtre, elles ne devraient plus craindre la force des hommes. Ils sont censés avoir appris à la canaliser et ne devraient plus chercher à dominer les femmes. Mais il leur reste le pouvoir de l'argent, et intuitivement, beaucoup de femmes pressentent, à tort ou à raison, qu'il n'est pas de leur intérêt de se mettre en compétition avec les hommes sur ce plan-là. 

Catherine Berliet : Je ne pense pas que l’argent soit plus tabou pour les femmes, et aucune étude scientifiquement fondée ne peut nous l’affirmer. Il n’en demeure pas moins qu’il y a certainement une forme de réserve et de pudeur culturelle qui vient freiner les femmes et leur interdire de se mesurer, de se comparer ou de s’étalonner.

Et si la très sérieuse étude dévoilée en août dernier à San Antonio, au congrès de l’Academy of Management nous donnait la clé… Cette enquête sur les effets conjoints de l’amabilité et du genre sur les salaires, tendrait à prouver qu’un brin d’agressivité  et d’esprit de compétition favoriserait la capacité à défendre sa position lors d’un conflit ou d’une demande d’augmentation. Les écarts de salaires sont significatifs entre les gens aimables et les gens grincheux, et le phénomène est plus marqué chez les hommes que chez les femmes. Mu par son cerveau reptilien, il suffirait au mâle dominant de faire « grr…grr… » pour remporter  ses batailles salariales.  Alors, serait-ce une histoire de testostérone ?

L’étude met pourtant en avant le fait qu’elles sont de bonnes gestionnaires : 60 % assurent la gestion du compte bancaire du couple avec leur conjoint, quand 34 % s’en occupent seules. Comment expliquer ce déséquilibre en termes d’engagement financier entre sphère privée et sphère professionnelle ?

Marie Andersen : Les femmes ont naturellement plus besoin de sécurité que les hommes. Historiquement en effet, ce sont les hommes qui sont garants de la sécurité. Ils la font ou la défont. Les femmes, aujourd'hui, ont compris qu'elles pouvaient se construire une sécurité financière, la seule sur laquelle elles ont l'impression d'avoir le contrôle. L'augmentation des divorces et du célibat ne fait que confirmer cette nécessité des femmes de se constituer cette garantie, synonyme de liberté. Elles ne sont plus dépendantes du salaire des hommes et peuvent voguer comme bon leur semble, si le couple n'est plus un havre de paix et de sécurité.

Catherine Berliet : L’image de la femme qui  sait tenir les cordons de la bourse est une réalité : elle officie en grande prêtresse du foyer et en manitou de la gestion des comptes. Nous observons dans ce comportement la volonté de dépenser justement l’argent gagné honnêtement : le bon usage et  la bonne affectation. Ce souci d’organisation en interne,  c’est une forme de rigueur, mais aussi une façon de marquer son territoire, de protéger les siens.  Alors pourquoi  tout se complique-t-il  en milieu professionnel ? Je dirais que les enjeux ne sont plus les mêmes et que l’environnement brouille la donne. Les femmes se sentent plus vulnérables dans ce territoire parfois complexe et hostile où il s’agit d’aller chercher une augmentation de salaire avec les dents, et devoir défendre "bec et ongles" ce qu’elles veulent puisqu’elles le valent bien…  Mais sur ce champ-là, le retrait est de mise. Et si c’était tout simplement un  manque de confiance en soi, ou la  crainte d’un refus qui les renvoie inévitablement à un  "je ne vaux rien" ? D’où ce pseudo désintérêt qui ne serait en fait qu’une défense  salutaire pour échapper aux fluctuations du papier monnaie… et de leur propre identité.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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