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La Nouvelle-Zélande va interdire la vente de tabac pour les plus jeunes à partir de 2022.
La Nouvelle-Zélande va interdire la vente de tabac pour les plus jeunes à partir de 2022.
©ANDREW BURTON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Mesure radicale

La Nouvelle-Zélande interdit le tabac : idée folle ou à suivre ?

La Nouvelle-Zélande va interdire la cigarette à toute personne née après 2008. Cette mesure vise à éliminer progressivement le tabagisme dans le pays. L’interdiction d’un produit est-elle positive d’un point de vue de santé publique ?

Edouard Hesse

Edouard Hesse

Diplômé de Sciences Po Strasbourg et l'EM Strasbourg, Édouard Hesse est chercheur associé chez GenerationLibre. Il écrit régulièrement des tribunes et recensions pour des journaux comme Slate ou Le Point.

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Atlantico : La Nouvelle-Zélande va interdire la vente de tabac pour les plus jeunes à partir de 2022. Pensez-vous que cette idée est la bonne marche à suivre ?

Edouard Hesse : Si la Nouvelle-Zélande se contentait d’interdire le tabac au moins de 18 ans, cela pourrait se justifier d’un point de vue sanitaire tant les dégâts sont importants. Le problème est que cette loi va bien au delà : tous les personnes de moins de 14 ans en 2027 ne pourront jamais de leur vie acheter légalement des produits contenant du tabac. L’âge minimum de consommation légale de tabac va ensuite s’accroître d’année en année.

Cette nouvelle forme de prohibition n’est évidemment pas la bonne marche à suivre. Le fantasme puritain d’une société sans consommation de drogue de la part du gouvernement néo-zélandais va se faire sur le dos des consommateurs de tabac, qui vont soudainement se trouver criminalisés. Ces personnes devront se fournir sur le marché noir, avec toute la violence et les produits contaminés associés. Le souhait d’un législateur d’en finir avec une substance ne fait pas magiquement disparaître le besoin que ressentent les gens d’en consommer.

En outre, l’impact de la prohibition ne sera pas ressenti de manière égale dans la population néo-zélandaise. La population indigène Māori a un taux de consommation quotidienne de tabac de 22%, contre 8% pour la population majoritaire d’origine européenne. Ces personnes seront les premières victimes de cette nouvelle criminalisation. Instaurer le harcèlement légal d’une population déjà défavorisée paraît d’autant plus surprenant et regrettable quand cela vient d’un gouvernement qui se prétend progressiste.

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Lorsqu’on regarde les exemples de prohibition, comme celles de l’alcool aux États-Unis, est-on certains que l’interdiction d’un produit est positive d’un point de vue de santé publique ? Dans quelle mesures les dérives sanitaires liés au marché noir et des produits de contrebande non contrôlés peuvent-ils être contreproductifs ? 

L’histoire est en effet remplie d’épisodes de prohibition qui démontrent les impacts désastreux de telles politiques. La prohibition de l’alcool au début du 20ème siècle aux Etats-Unis a bien fait diminuer la consommation de cette drogue, mais cette diminution n’est venue que des consommateurs responsables, pour qui l’alcool ne posait que peu de problème sanitaire sérieux.

Pour les autres, la loi les poussa dans les bras du crime organisé qui seul pouvait leur fournir les produits qu’ils désiraient. Ces consommateurs durent acheter des produits dont ils ne pouvaient avoir aucune garantie sur le contenu réel ou le dosage. Peut-on imaginer les conséquences dramatiques d’un monde où on achète de l’alcool pour une soirée festive sans avoir la moindre idée du dosage ? Les consommateurs furent par ailleurs éloignés des messages de réduction des risques et des structures de soin.

L’impact sanitaire désastreux de la prohibition des drogues est encore frappant aujourd’hui avec la prohibition du cannabis en France, 1er pays consommateur en Europe. Quatre adolescents sur dix déclaraient avoir déjà consommé du cannabis en 2017. Si une consommation modérée n’a pas d’effets nocifs avérés sur la santé de la population dans son ensemble, elle représente cependant un danger pour les plus jeunes : problèmes d'addiction, de désocialisation, troubles de la mémoire ou même dans certains cas des troubles d'ordre psychologique. La politique du tout répressif n’a pas réussi à éloigner les populations les plus fragiles de ce marché. La prévention est toujours l’une des grandes faiblesses des modèles prohibitionnistes.

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D’un point de vue plus philosophique, ce genre de décision ne va-t-il pas trop loin en termes d’atteintes libertés individuelles ? Toutes les drogues légales risqueraient-elles de subir le même sort ?

Je suis à titre personnel opposé à toute loi paternaliste visant à punir des comportements qui ne nuisent aux droits de personne. La loi se fourvoie quand elle se met à punir des comportements d’adultes qui ne nuisent qu’à eux-mêmes. Les démocraties libérales gagneraient grandement appliquer de manière rigoureuse le principe de non-nuisance du philosophe John Stuart Mill :

«  Ce principe est que la seule fin pour laquelle les hommes sont justifiés individuellement et collectivement à interférer avec la liberté d'action de n'importe quel d'entre eux est l'autoprotection. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d'user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d'empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante. »

    — John Stuart Mill, De la liberté

A partir du moment où on trouve justifié de protéger des adultes contre eux-mêmes, y compris pour des substances aussi peu nocives que le cannabis, il n’y a plus aucune limite aux lois liberticides. Non seulement faudrait-t-il interdire l’ensemble des drogues y compris le tabac, l’alcool ou même le café, mais aussi l’ensemble des produits alimentaires trop gras, trop sucrés ou trop salés. Les sports dangereux devraient également être strictement prohibés.

Si l’on veut être efficace, tant sur le plan sanitaire que philosophique, quelles voies peuvent être explorées pour limiter les dégâts liés à la consommation de tabac ?

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Comme pour les autres drogues, la meilleure forme de régulation est celle qui d’un côté ne restreint pas le droit de posséder et échanger une drogue, tout en promouvant activement des mesures de réduction des risques pour protéger au mieux les consommateurs. En matière de tabac, le meilleur moyen de réduire les risques sanitaires est de passer aux cigarettes électroniques, qui sont bien moins nocives que les cigarettes classiques.

L’énorme potentiel de réduction des risques des cigarettes électroniques est aujourd’hui bien établi et reconnu par un grand nombre d’organisations et d’agences de santé, comme la FDA américaine, le Royal College of Physicians, ou encore la American Cancer Society. Dans un rapport de 2015, Public Health England expliquait que “les meilleures estimations montrent que les e-cigarettes sont 95% moins nocives pour la santé que les cigarettes normales”.

Par ailleurs, il semble que les e-cigarettes puissent faciliter l’arrêt complet de la consommation de tabac. Depuis 2015, d’après les chiffres du Ministère de la Santé Néo-Zélandais, le nombre de personnes étant passé des cigarettes classiques aux cigarettes électroniques a beaucoup augmenté, tandis que dans le même temps le nombre total de fumeurs de tabac a beaucoup baissé. Une étude britannique de 2019 vient appuyer la réalité de ce phénomène.

D’autres types de produits peuvent également avoir le même effet de réduction du nombre de consommateurs tout en évitant des lois liberticides. C’est le cas au Japon et en Corée du Sud avec les produits de tabac chauffés, ou encore la Norvège, la Suède et l’Islande avec les snus, une forme de tabac à sucer. Une telle promotion d’alternatives moins nocives doit être combinée avec une communication de santé publique extrêmement forte autour des risques réels du tabac, afin que les gens puissent faire des choix éclairés.

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