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La nord-coréanisation du réseau internet iranien peut-elle couper court à toute tentative de révolution ?
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La nord-coréanisation du réseau internet iranien peut-elle couper court à toute tentative de révolution ?

L'Iran a lancé son Internet nationalisé. Alors que la société iranienne se modernise, le régime tente de mettre en place un réseau national qui pourrait être isolé du reste du monde. Une tentative pour tuer dans l'œuf toute révolution.

Thierry Coville

Thierry Coville

Thierry Coville est chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Iran. Il est professeur à Novancia où il enseigne la macroéconomie, l’économie internationale et le risque-pays.
 
Docteur en sciences économiques, il effectue depuis près de 20 ans des recherches sur l’Iran contemporain et a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages sur ce sujet.
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Suite aux protestations liées au film « L’innocence des musulmans », un officiel iranien a annoncé que l’accès des sites Google et Youtube (qui a diffusé ce film) serait bientôt bloqué. Parallèlement, le ministre des communications et de la technologie a déclaré qu’un réseau national pour Internet serait mis en place en mars 2013.

Cette dernière mesure pourrait être en partie liée aux attaques par des virus informatiques (comme Stuxnet) qui ont affecté l’Iran ces dernières années, le régime prévoyant de mettre en place un réseau national Internet qui pourrait être isolé du reste du monde. Toutefois, il est aussi clair que ces mesures visent aussi à contrôler l’accès de la population à ces réseaux pour lutter contre toute dissidence politique ou sociale. Des sites comme Youtube ou Facebook ont été très largement utilisés par les manifestants suite aux troubles qui ont suivi l’élection contestée d’Ahmadinejad en 2009. Depuis, le régime iranien a mis en place un vaste programme de censure sur Internet.

De nombreux sites ne sont pas accessibles sous prétexte qu’ils sont immoraux ou criminels. L’accès à des sites d’opposants même modérés est souvent bloqué. De nombreux systèmes d’email ou de sites sociaux ont été censurés avant les élections législatives de février 2012. Jusqu’à présent, les Iraniens passaient outre cette censure en utilisant des logiciels anti-filtres qui créaient une adresse IP virtuelle en dehors de l’Iran. Or, la création d’un réseau national d’Internet sans accès à l’étranger pourrait rendre caduc l’utilisation de ces logiciels.

Est-ce que ces nouvelles mesures de censure sont-elles propres à étouffer tout nouveau mouvement de protestation en Iran ? L’Iran est un des pays du Moyen-Orient où le nombre d’utilisateurs d’Internet est le plus élevé (après Israël) avec 20 millions d’utilisateurs. Ces nouveaux instruments de censure pourraient donc rendre difficile tout mouvement de protestation, il suffit de se rappeler à quel point les protestations de 2009 avaient utilisé ces nouvelles technologies. Pourtant, une nouvelle fois, une telle vision oublie de prendre en compte la profonde modernisation de la société iranienne depuis la révolution.

Il est peut-être possible pour le régime de rendre l’accès à Internet plus difficile, il est impossible de lutter contre l’évolution des mentalités et des modes de vie. La population iranienne est devenue plus moderne, c’est-à-dire qu’elle est plus individualiste, rationnelle, hédoniste et ne croit plus aux grandes idéologies comme l’islam politique (ce qui n’a rien à voir avec la pratique individuelle de la religion). Il y avait quelque chose de presque cocasse à observer les médias français nous décrire les « grandes » manifestations de protestation à Téhéran contre le film « L’innocence des musulmans » alors que ces regroupements téléguidés par le régime n’ont rassemblé qu’une poignée de personnes (près de 300 devant l’ambassade de France) dans un pays de 70 millions d’habitants !!! Personne n’a noté qu’aucune protestation populaire n’a eu lieu en Iran contrairement à bien d’autres pays de la région.

L’Iran est en effet un pays où le taux de fécondité est tombé à près de 2 enfants par femme et où l’on observe une hausse de l’âge du mariage et une augmentation du taux de divorce, notamment dans les grandes villes. Selon une étude récente, on compterait près de 1 millions de personnes vivant seules à Téhéran et nombre d’entre elles vivent en concubinage. Le régime connait parfaitement cette situation et est souvent obligé parfois de faire semblant de regarder ailleurs. On oublie par ailleurs que le régime iranien est profondément divisé et qu’à côté des conservateurs les plus extrémistes, on trouve différents groupes beaucoup plus modérés.

L’Iran est donc loin d’être ce pays « fondamentaliste » tel que le présente régulièrement le gouvernement israélien. Et il est clair que le radicalisme islamique est beaucoup plus présent dans bien d’autres pays de la région, supposés être des alliés de l’occident. Par contre, personne ne sait quand et comment cette modernisation sociétale trouvera son expression politique.

Enfin, les sanctions économiques et la politique d’isolement de l’Iran du fait du dossier du nucléaire iranien sont beaucoup, plus néfastes pour la modernisation de la société iranienne que la censure sur Internet. En appauvrissant la classe moyenne et en limitant ses contacts avec le reste du monde (il y a ainsi un embargo sur les livraisons d’essence à Iran Air), cette politique de sanctions ne fait, au bout du compte, que renforcer les courants les plus extrémistes qui ont besoin de cette situation d’affrontement pour exister.

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