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Les tapis et moquettes sont de véritables nids à bactéries
Les tapis et moquettes sont de véritables nids à bactéries
©REUTERS/Caren Firouz

Rase-moquettes

La mort par les poils : tapis et moquettes ces ennemis sous-estimés

Les sols de votre habitation ne sont pas vos amis, sachez-le : ce sont de véritables nids à bactéries, qui, pour peu qu'il fasse humide ou que vous possédiez un animal de compagnie, se chargeront de les aider à se développer.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : Traces de vomi, excréments et goudron côtoieraient poils, cheveux et cellules mortes sur nos tapis. Quels types de bactéries les tapis des maisons contiennent-ils ?

Stéphane Gayet : Tous ces éléments organiques, qu’ils soient d’origine humaine ou animale, renferment et véhiculent en effet beaucoup de bactéries. Il faut quand même préciser ici que la bactérie (être vivant microscopique ―mesurant en moyenne deux ou trois millièmes de millimètres de long―, unicellulaire, rudimentaire et le plus souvent autonome) est la forme de vie la plus abondante sur terre. Il y a en effet des bactéries dans le sol (humus), sur les plantes, dans l’eau, sur la surface et dans les cavités ouvertes des animaux et de l’homme. Notre corps comporte tellement de bactéries à la surface de notre peau et sur nos muqueuses, principalement digestives, que nous avons plus de bactéries que de cellules humaines. Cette précision fondamentale nous amène à indiquer que les bactéries pathogènes (pouvant donner des maladies) pour l’homme ne sont qu’une infime minorité de l’immensité du monde bactérien terrestre. C’est très important ; et c’est encore vrai sur notre peau et nos muqueuses : l’essentiel des bactéries que nous hébergeons ne nous sont pas hostiles et même souvent au contraire ; car beaucoup de bactéries nous protègent et nous sont même utiles. Il ne faut donc pas avoir peur des bactéries : la grande majorité d’entre elles ne nous agressent pas et beaucoup nous sont favorables, y compris sur notre peau et nos muqueuses. Attention aux idées schématiques et fausses.

Cela dit, on peut quand même trouver sur nos tapis des bactéries potentiellement dangereuses pour notre santé. Ce sont principalement celles qui proviennent d’excréments, de vomissures ou de salive, d’origine animale ou humaine, certaines d’entre elles pouvant constituer une menace pour notre santé. Des bactéries bien connues pour leur pathogénicité, comme des staphylocoques dorés, des colibacilles ou encore des salmonelles ― bactéries pouvant non seulement survivre mais aussi se multiplier dans l’environnement sous certaines conditions ―, peuvent être trouvées et cela non rarement sur nos tapis. Mais répétons-le, l’essentiel des bactéries de nos tapis sont quand même des bactéries non pathogènes pour l’homme, bactéries dites environnementales et plus précisément saprophytes (du grec sapros, la décomposition et phytos, le végétal), qui se nourrissent de substances végétales en décomposition (humus : sol) et n’agressent pas le corps humain. On trouve ces bactéries saprophytes à la surface des plantes et dans l’eau. Il est donc  essentiel avec les bactéries de bien faire cette distinction : d’un côté, les bactéries non pathogènes pour l’homme et de très loin les plus nombreuses, de l’autre, les bactéries pathogènes pour l’homme et fort peu nombreuses.

Quels types de maladies ces bactéries peuvent-elles causer ? Est-il possible d'être infecté pas ces maladies via un tapis, et à quelles conditions ?

Les quelques bactéries pathogènes pour l’homme pouvant être trouvées dans les tapis peuvent donner des infections cutanées, des infections des voies respiratoires hautes ou basses, ou de l’appareil digestif, voire de l’appareil urinaire. Mais le risque est tout de même bien faible. Pour pouvoir être contaminé et développer une infection à partir de bactéries d’un tapis, il faut que plusieurs conditions soient réunies, et ce n’est pas fréquent.

  • Premièrement, le tapis doit être massivement contaminé et colonisé (prolifération bactérienne) ;
  • deuxièmement, les bactéries de contamination et de colonisation doivent effectivement appartenir à des espèces et même des souches pathogènes pour l’homme (la souche étant l’individu bactérien particulier, l’espèce étant plus générale : les êtres humains appartiennent tous à l’espèce Homo sapiens, mais sont tous différents, chacun étant l’unique exemplaire de sa propre souche, exception faite des vrais jumeaux) ;
  • troisièmement, il faut ce que l’on appelle une porte d’entrée, voie de pénétration des bactéries dans le corps. Au niveau de la peau, la porte d’entrée peut être une plaie, une brûlure, une maladie de peau, une piqûre d’insecte ou une morsure d’autre animal.

Au niveau des muqueuses, il faut un contact au niveau d’un orifice ou une ingestion pour la voie digestive. On peut ainsi imaginer un enfant léchant un tapis, le toucher puis se mettre le doigt dans le nez ou dans la bouche, ou encore sucer un objet se trouvant sur le tapis ; un adulte ramasser un aliment, comme une graine d’arachide, une noix de cajou ou un autre aliment apéritif pris à la main, et le porter à sa bouche. Mais cela ne suffit encore pas, il faut aussi que les bactéries introduites au niveau d’une muqueuse puissent s’y développer sans être éliminées par nos moyens de défense ; c’est à ce niveau qu’interviennent notre état général, notre immunité (bien sûr affaiblis en cas de cancer ou d’autre maladie suffisamment sévère et durable, dont le sida et les maladies non cancéreuses pour lesquelles un traitement immunosuppresseur est néanmoins prescrit au long cours : maladies inflammatoires, dites "dysimmunitaires", et qui atteignent les articulations, le système nerveux, les artères, les reins…).

Comment expliquer que les tapis soient de tels nids à bactéries ?

Trois facteurs interviennent dans ce phénomène.

  • Le premier consiste en nos habitudes de vie. Dans certains pays comme le Japon, il est inconcevable de pénétrer dans une habitation sans commencer par enlever ses chaussures pour mettre des chaussons. En France, ce n’est pas entré dans nos habitudes. Pourtant, nos semelles de chaussures récoltent quotidiennement des traces de crottes de chien et d’autres animaux, d’urine, de crachats, de détritus notamment alimentaires ― car on trouve hélas encore beaucoup de détritus sur les trottoirs et les voies publiques dans notre pays. Ce sont en effet surtout nos semelles de chaussures qui salissent et contaminent notre sol. Si l’on a en outre un chien qui entre dans notre logement, le phénomène est amplifié. Or, toutes ces salissures contiennent des bactéries et même en grand nombre. Ensuite, c’est la nature du revêtement de sol qui intervient. Les moquettes, et d’une façon plus marquée les tapis, essuient nos semelles et s’imprègnent ainsi d’une partie de leur contenu bactérien. Car qui peut se vanter de ne jamais marcher avec ses chaussures sur un tapis ? Et c’est sans compter avec nos visiteurs. Voilà donc le premier facteur.
  • Le deuxième facteur consiste en la composition du tapis. Les tapis de grande qualité sont en fibres naturelles, comme la laine. Les fibres naturelles (végétales ou animales) sont à la fois poreuses, rétentrices et nutritives pour les microorganismes. Le risque de contamination et de colonisation (prolifération) par des bactéries est en effet nettement plus important avec les fibres naturelles qu’avec les fibres synthétiques, comme le polyester et le polyamide (ce dernier étant plus dur et plus résistant : fils de pêche). Les tapis en laine ne demandent dont qu’à devenir des milieux de culture des bactéries, et ce sont les tapis les plus prisés, les plus beaux ; ce qui ne nous empêche pas d’y faire des pas avec nos chaussures, en tout cas dans notre culture hexagonale.
  • Le troisième facteur consiste en l’entretien des tapis et en le degré d’humidité du logement ; il faut y associer le mode de chauffage. Les tapis en fibres naturelles étant plus fragiles que ceux en fibres synthétiques, nous avons tendance à les entretenir avec parcimonie et douceur, ce qui permet le maintien de la flore bactérienne et des nutriments qui nourrissent les bactéries (parmi lesquels nos squames cutanées : ce sont nos cellules mortes de la peau que nous essaimons en quantités innombrables et qui sont aussi sur nos vêtements). L’humidité ambiante favorise également cette prolifération bactérienne, de la même façon qu’elle nous est nécessaire (un taux d’humidité de 50 % étant considéré comme favorable à notre équilibre physiologique). Le mode de chauffage intervient de plus, ici : la tendance est au chauffage par le sol ; il va sans dire qu’il chauffe les tapis et que les bactéries en sont ravies ; le chauffage par convecteurs électriques est connu pour dessécher l’air, mais dans le domaine qui nous intéresse, il peut contribuer à gêner la prolifération bactérienne.

 

Comment y remédier ? Un simple passage d'aspirateur peut-il endiguer ce problème ?

Les trois facteurs développés dans la réponse précédente permettent de répondre en grande partie à cette interrogation.

Décontaminer nos tapis est une bonne chose, mais éviter de les contaminer est mieux. Et pourquoi ne prendrait-on pas l’habitude, en France, de se déchausser avant ou au moment d’entrer dans son logement ? Pourquoi n’achèterions-nous pas des chaussons de différentes tailles pour nos visiteurs ou pourquoi ces derniers ne viendraient-ils pas avec les leurs ? Qui veut la fin, veut les moyens. En France, chaque fois que l’on propose une amélioration radicale de nos habitudes d’hygiène, on déclenche une levée de boucliers : le conservatisme est puissant et les conservateurs ne manquent pas d’idées pour trouver des arguments contraires au changement. C’est comme le fait ne pas se serrer la main, cette dernière étant le principal vecteur de contamination. Quant à la présence d’animaux à l’intérieur du domicile, surtout les chiens, à chacun de savoir ce qu’il préfère : nous sommes encore libres de cela et l’on ne s’en plaindra pas ; mais nous voici éclairés ; bien sûr, il est possible de réduire les risques, par exemple en nettoyant et même décontaminant les pattes de notre animal lorsqu’il entre dans le logement ; peut-être aussi lui enfiler des bottes ?

Le deuxième volet consiste en le choix des tapis. Nous l’avons dit, les tapis en fibres synthétiques sont à la fois moins poreux, moins rétenteurs et moins nutritifs pour les bactéries. De plus, ils sont moins fragiles et s’entretiennent plus facilement. Là encore, chacun fait comme il l’entend : il est certain qu’un tapis Rbati de Rabat, c’est en général magnifique, mais moins satisfaisant sur le plan de l’hygiène microbienne. C’est un lieu commun de dire que les tapis en polyester sont nettement moins coûteux ; il est vrai que sur le plan écologique, la laine est préférable… Enfin, tout cela est affaire de compromis.

Le troisième volet paraît au demeurant essentiel. Il est pourtant largement conditionné par les deux précédents. L’aspirateur reste l’un des moyens efficaces pour enlever nombre de particules minérales, organiques et de microorganismes (acariens, champignons et bactéries). Mais, d’une part, il faut insister lors du dépoussiérage si l’on veut être vraiment efficace, et ne pas se contenter d’une aspiration en une ou deux minutes, et d’autre part, il est sage d’opter pour un aspirateur équipé d’un filtre "High efficiency particulate air filter" ou filtre HEPA (en français "filtre à très haute efficacité" ou filtre THE), de façon à ne pas rejeter par la grille de soufflage l’essentiel des bactéries aspirées. Les shampooings sont un autre moyen d’éliminer des bactéries et leurs nutriments, mais ils comportent le risque que l’extraction soit incomplète et celui de laisser une humidité résiduelle. Enfin, il existe des désinfectants pour tapis, sous forme de produits à pulvériser ; si leur efficacité in vitro (expérimentale) est certaine, leur efficacité réelle in situ (dans le tapis) est difficile à apprécier ; de plus, ils comportent une dimension toxique et allergique non négligeable, dont il faut impérativement tenir compte.

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