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La menace de l’ethnicisation des problèmes sociaux et du séparatisme
©LOIC VENANCE / AFP

Bonnes feuilles

La menace de l’ethnicisation des problèmes sociaux et du séparatisme

Pierre-André Taguieff publie "L'imposture décoloniale: Science imaginaire et pseudo-antiracisme" aux Editions de l’Observatoire. Selon l’auteur, des sectarismes menacent approches scientifiques et valeurs républicaines au nom du "décolonialisme". L’imprégnation décoloniale a fait surgir un nouvel espace de l’extrémisme politique. Extrait 2/2.

Pierre-André Taguieff

Pierre-André Taguieff

Pierre-André Taguieff est philosophe, politologue et historien des idées. Il est directeur de recherche au CNRS, rattaché au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF).

Il est l'auteur de Les Fins de l’antiracisme (Michalon, 1995) et La Couleur et le sang. Doctrines racistes à la française (Mille et une nuits, 2002) et Israël et la question juive (Les provinciales, juin 2011). Il a aussi publié sous sa direction, en 2013, le Dictionnaire historique et critique du racisme, aux Presses universitaires de France. 

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Depuis le printemps 2020, le président Macron semble avoir pris conscience du danger représenté par la progression et la banalisation de l’idéologie décoloniale en France, qui, sous couvert d’un pseudo-antiracisme rageusement vindicatif, s’est installée dans un certain nombre d’universités et dans le monde de la culture avant de descendre dans la rue, à l’occasion des rebondissements artificiels de l’affaire Traoré, pour aggraver la fragmentation conflictuelle de la société civile et criminaliser les institutions républicaines, garantes de l’unité nationale. Ce qui est hautement préoccupant, c’est que cette criminalisation s’étend à toute l’histoire de la France, à ses grandes figures politiques et à ses grands auteurs, à ses monuments comme à ses œuvres artistiques ou littéraires.

L’obsession de la couleur de peau s’est banalisée dans les milieux d’extrême gauche par l’effet de l’endoctrinement décolonial. Dans ces milieux, le décodage racial de la vie politique relève de la réaction réflexe. La députée LFI Danièle Obono, proche des Indigènes de la République, a réagi à la nomination de Jean Castex au poste de Premier ministre, le 3 juillet 2020, par un tweet en écriture inclusive commençant ainsi : « Profil : homme blanc de droite bien techno & gros cumulard. » Voir le monde humain en noir et blanc : tel est le schème perceptif fondamental de l’identitarisme décolonial. Mais cette distinction sommaire, Noirs/Blancs, est loin d’être neutre, elle implique un jugement de valeur, qui se traduit par un mode de stigmatisation selon la couleur de peau : décrire un homme comme « blanc », lorsqu’on suppose qu’il existe un « racisme d’État » qui traduit l’« hégémonie blanche », revient à le marquer d’un stigmate. Et, selon cette logique, un « homme blanc » est doublement « dominant », en tant que mâle et en tant que blanc. Cette vision racialiste des rapports sociaux n’a nullement empêché Danièle Obono, en compagnie d’Éric Coquerel, de Maboula Soumahoro et de quelques autres figures d’extrême gauche, d’appeler le 21 août 2020 au lancement d’un « nouvel antiracisme populaire », marquant la volonté de LFI de récupérer politiquement les mobilisations pro-Traoré.

Pour illustrer un antiracisme qui serait le contraire même d’un programme séparatiste, il n’est aucun discours plus émouvant et convaincant que celui qu’a prononcé Martin Luther King le 28 août 1963 à Washington (« I have a dream ») : « Je rêve qu’un jour sur les collines rousses de Georgie les fils d’anciens esclaves et ceux d’anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité. […] Je rêve que mes quatre petits enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère. »

Les activistes du « nouvel antiracisme », quant à eux, veulent être jugés d’abord sur la couleur de leur peau, et veulent également juger les autres avant tout sur la couleur de leur peau. Ces afro-descendants déclarés, mus par un insatiable ressentiment, ne veulent pas s’asseoir à la même table que les « Blancs » dont les ancêtres auraient été des propriétaires d’esclaves. Ces Noirs identitaires ne se reconnaissent que des « frères » et des « sœurs » de leur couleur de peau, socle racial de leur identité communautaire. Disons les choses simplement : lorsqu’ils n’appellent pas à retourner en Afrique, les nationalistes noirs rêvent d’une forme d’apartheid dont ils seraient les bénéficiaires. Leur politique, comme celle des salafistes, est séparatiste : elle vise à créer des enclaves identitaires sur le territoire français.

Pour les plus extrémistes, il s’agit de rejeter la posture de la victime exploitée par les milieux antiracistes occidentaux et de réaliser pleinement le programme du nationalisme noir, impliquant un strict ségrégationisme et une opposition absolue au métissage. Dans son livre publié en 2013, Supra-négritude, sorte de bréviaire du national-racisme noir, l’activiste panafricain « révolutionnaire » Kémi Séba se prononce pour la séparation totale, son communautarisme racial se traduisant par le rejet de l’Occident et le retour des afro-descendants en Afrique :

La supra-négritude […] rejette la trop simple autonomie, qui n’est qu’une liberté provisoire, et partielle, la dépendance, la départementalisation de nos territoires. Son salut se trouve dans la séparation pure et simple de l’Occident. […] La supra-négritude a pour postulat que nous ne sommes ni pour le marxisme (comme Césaire), ni pour le socialisme (comme Damas), ni pour l’occidentalolâtrie (comme Senghor), mais pour un séparatisme total et réel par rapport à l’Occident, d’un point de vue politique économique, culturel, spirituel et psychologique. […] La supra-négritude, c’est donc cela, chercher en nous-mêmes la clef de notre survie.

Lorsqu’il a déclaré, selon des propos rapportés par Le Monde daté du 11 juin 2020, que « le monde universitaire a été coupable », parce qu’« il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon2 », en ajoutant : « Le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux », le président Macron s’est contenté de faire un constat auquel on ne peut guère reprocher que son caractère globalisant. Ce n’est évidemment pas l’ensemble des universitaires qui a favorisé le recours à des appproches ethno-racialistes dans l’analyse des phénomènes sociaux ou justifié des comportements sécessionnistes, sur la base du sexe, du genre, de la race ou de la religion. L’endoctrinement racialiste n’a été le fait que d’enseignants confondant leur tâche avec leur engagement politique dans telle ou telle mouvance indigéniste, postcoloniale ou décoloniale, qui, « intersectionnalité » oblige, implique un engagement dans le néoféminisme « radical », forme politique contemporaine de la misandrie.

En mettant allusivement en cause la responsabilité de certains universitaires d’extrême gauche, en particulier nombre de spécialistes en sciences sociales – secteur ayant largement professionnalisé l’enseignement des « idées radicales » en tout genre (notamment en « théorie du genre ») –, le président n’a fait que reprendre à son compte des analyses critiques formulées ces dernières années sur les dérives postcoloniales, décoloniales et indigénistes de certains secteurs du système universitaire, dérives jusque-là négligées par le pouvoir politique. Il faut désormais se préoccuper d’un phénomène en expansion qui était impensable il y a une vingtaine d’années : la multiplication des territoires universitaires perdus de la République, dans lesquels la liberté académique est foulée aux pieds, sous la pression de minorités actives. Cette imprégnation sectaire des milieux académiques conduit ces derniers à juger justifiées les entreprises de destruction du patrimoine culturel « blanc », ainsi que les chasses aux fantômes du passé ou aux sorcières mortes depuis longtemps. Ne négligeant pas ces dérives, le chef de l’État a également précisé, dans ses propos rapportés par Le Monde, qu’il n’était pas question de déboulonner les statues au nom de la lutte contre le racisme, comme certains le réclament pour celle de Colbert à l’Assemblée nationale : « Effacer les traces ne traite pas le traumatisme. » C’est l’évidence même, que ne sauraient reconnaître les furieux iconoclastes contemporains.

En intervenant sur ce terrain, le président Macron a rompu le silence et opéré un tournant idéologicopolitique notable. Ceux qui se sont sentis visés ont répliqué en haussant le ton, en accusant le président Macron d’engager le combat « non pas contre le racisme, mais contre l’antiracisme ». Mais l’indignation, surtout lorsqu’elle est feinte, n’est pas un argument. Un collectif d’universitaires et de chercheurs a répliqué avec rigueur et vigueur aux pseudo-antiracistes décoloniaux ou marxisants. Le dernier lieu commun sollicité par les décoloniaux et les néoféministes consiste à dénoncer les « angles morts » du républicanisme ou de l’universalisme républicain, concernant au premier chef les « inégalités identitaires ». Ce nouveau poncif a été utilisé pour tenter de disqualifier les critiques du « communautarisme » et du « séparatisme » émises par divers représentants politiques, notamment par le président Macron lors de son allocution du 14 juin 2020. Le vrai problème tient dans l’actuelle instrumentalisation cynique de l’antiracisme, couvrant des projets et des objectifs n’ayant rien à voir avec la défense de l’égalité des droits et de l’égalité des chances. La nécessaire lutte contre les discriminations dans l’emploi ou dans le logement mérite d’autres porte-parole que des rescapés du communisme, des complices du décolonialisme, des ennemis de la laïcité ou des compagnons de route de l’islamisme.

La responsabilité de ces intellectuels installés, bénéficiant de postes dans l’Université ou la recherche, est grande : au nom d’un « antiracisme » devenu un simple alibi utilisé par des minorités actives, ils ont encouragé la racialisation des problème sociaux, justifié la fragmentation conflictuelle de la société civile en liant lutte des classes et lutte des identités raciales –  les « non-Blancs » incarnant à leurs yeux le nouveau prolétariat porteur de l’émancipation du genre humain –, et favorisé les tendances sécessionnistes qu’on rencontre dans certains secteurs de la société, notamment ceux qui sont travaillés par la propagande islamiste. En cautionnant l’imposture des activistes identitaires pro-Traoré invoquant sans vergogne les grands mots, comme « justice et vérité », ils se sont lancés dans la promotion de la marginalité délinquante à visage racial, honteusement héroïsée, en même temps qu’ils criminalisaient les forces de police, accusées de se comporter comme des agents du « racisme systémique ». Bref, ils se sont comportés, au sein de la nation républicaine qu’est la France, comme des ennemis idéologiques de l’intérieur, engagés dans la destruction du pacte républicain.

Découvrez notre entretien avec l'auteur : Pierre-André Taguieff : « Le pseudo "nouvel antiracisme" n’est autre qu’une machine de guerre contre "les Blancs" »

A lire aussi, un autre extrait de l'ouvrage : Les racines de l’imposture décoloniale

Extrait du livre de Pierre-André Taguieff, "L'imposture décoloniale : Science imaginaire et pseudo-antiracisme", publié aux Editions de l’Observatoire

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