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La laïcité et le féminisme : les deux atouts de la société française pour lutter contre l'obscurantisme religieux
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Bonnes feuilles

La laïcité et le féminisme : les deux atouts de la société française pour lutter contre l'obscurantisme religieux

Nadège Hubert, Marika Bret et Claude Ardid publient aux éditions Eyrolles "Qui veut tuer la laïcité ?". Depuis une trentaine d'années, on assiste à une crispation des identités et, dans l'espace public, à une remise en cause de la laïcité. Cet ouvrage trace le fil rouge des événements qui ont conduit peu à peu à réduire la liberté d'expression et à diviser le pays. Extrait 1/2.

Marika Bret

Marika Bret

Marika Bret est responsable ressources humaines de Charlie Hebdo, chargée de la transmission de la mémoire de Charb. Membre du Comité Laïcité République, lauréate 2007 du Prix National Laïcité et République, elle est par ailleurs chroniqueuse à Clara magazine-Femmes solidaires.

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Claude Ardid

Claude Ardid

Claude Ardid est journaliste et écrivain. Précédemment reporter à Var-Matin et Nice-Matin, puis grand reporter pour la télévision, il a signé de nombreux documentaires d’investigation. Reporter à Charlie Hebdo depuis 2016 où il a publié plusieurs enquêtes consacrées à la laïcité, il est l’auteur de plusieurs ouvrages.

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Nadège Hubert

Nadège Hubert

Nadège Hubert est journaliste indépendante. Collaboratrice régulière de Charlie Hebdo, co-auteure du documentaire Jeunesse à vendre sur la prostitution des mineurs en France, auteure-co-réalisatrice du documentaire Minerve, un mystère insondable. Elle a été en 2018 membre du jury Prix Jeunes contre l’Exploitation Sexuelle de la Fondation Scelles.

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Protéger l’exercice d’une religion en dénonçant les insultes ou menaces à son encontre, et en s’opposant à toutes atteintes à sa libre pratique, s’inscrit certes dans la défense de la laïcité. Néanmoins, cette cause concerne tous les laïques, et non pas seulement une ou des « communautés religieuses ». 

Ainsi, il ne s’agit pas de défendre la liberté particulière d’exercer telle ou telle religion, mais de protéger la liberté de conscience de façon générale. Une liberté ne sera jamais « trop » défendue, à condition qu’elle le soit dans sa totalité, pour tous, et pas seulement pour le cas particulier de certains, c’est-à-dire sous un angle qui va créer des sous-ensembles voués inéluctablement à se communautariser. 

Cette notion de « communautés religieuses », régulièrement mise en avant de manière impérieuse, pose le problème de faire primer la référence du sacré sur celle de la citoyenneté et du bien commun. 

En octobre 1997, Amar Lasfar, recteur d’une mosquée de Lille et chef de file des Musulmans de France, avait très clairement exprimé cette prédominance de l’identité religieuse sur l’identité citoyenne :

« L’intégration est possible mais elle repose sur la reconnaissance, par les lois de la République, de la notion de communauté. L’intégration signifie l’existence d’une communauté obéissant à ses propres lois au sein des groupes de citoyens de la France actuelle. » 

Dans ce paysage 100 % confessionnel, il faut savoir que, qui veut sortir de la « communauté » parce que sa réflexion personnelle l’y invite, se confronte à un conflit de loyauté pour le moins insoutenable, pris en étau entre fidélité et trahison, avec le lot de culpabilités qui l’accompagne toujours.

Subséquemment, le pas est vite franchi pour des revendications de défense de la communauté, et non pas de défense de la laïcité. Petit à petit, l’« appartenance » religieuse, réelle ou supposée, devient l’unique référence et le seul caractère valable d’identité. S’ensuit des comparaisons pour tenter de démontrer que telle appartenance religieuse est plus discriminée que telle autre, plus détestée, plus haïe, plus et plus et plus. 

Au nom de la défense d’une « communauté » et pour accorder une place primordiale aux pratiques religieuses, tous les espaces sont investis : l’école, un lieu d’acquisition de connaissances, celles qui forgent ensuite l’esprit critique – et non l’inverse ; l’hôpital, qui reçoit tout le monde sans distinction d’aucune sorte ; le sport, qui met la fraternité au cœur de sa pratique ; l’entreprise et les institutions publiques ; etc. Aucun espace n’échappe aux polémiques à répétition autour de la défense des pratiques religieuses. 

Entre concours d’aboiements, embarquement dans une grande confusion, amalgames en tout genre, et convocation de la religion émise en injonction au nom de la « laïcité », le marasme a pris le dessus et avec lui, une perte de repères et de bon sens. 

Il ne s’agit pas de nier la réalité des injustices et des inégalités sociales qui affectent tous les domaines et peuvent se produire en tous lieux. Des discriminations et des préjugés s’additionnent dans nombre de vies. Cette réalité ne doit pas être mise sous le tapis. Le tas de poussière ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique. Mais comment lutter le plus efficacement ? En affirmant fermement, rigoureusement et régulièrement les valeurs et principes républicains, ou en œuvrant pour l’intérêt d’une communauté religieuse aux dépens d’une autre ? 

Accepter un « pourquoi pas » dévastateur concernant ces revendications religieuses, c’est admettre que le dialogue social a perdu : lorsque celui-ci n’est plus porteur d’espoir et d’avancées concrètes, il est récupéré par certains. Admettre ce « pourquoi pas », c’est commencer à voir se créer des murs entre les gens. Si la République accepte que des kilomètres de parpaings s’élèvent partout, qui réunira ensuite l’humanité ? Personne.

La question de la place accordée aux préceptes religieux 

Toutes les religions comportent de multiples courants, issus des divergences de ses représentants, elles-mêmes liées à leur histoire de conquête des âmes, celle d’hier et celle qui se déroule aujourd’hui. Toutes s’attachent à un projet de société, comprenant des rites, des règles, des lois, écrits ou transmis oralement. S’y soumettre, dans le sens d’obéir, tant que cela s’avère un réel choix individuel et qu’aucune pratique ne participe ni de près, ni de loin, à l’effondrement de la société et ne s’oppose jamais aux valeurs républicaines, est et doit rester possible. La laïcité dite à la française en est la meilleure garante. 

Il est bien utile de rappeler que là où la religion a conquis le pouvoir, des ayatollahs appliquent à la lettre un programme issu de leur interprétation des textes sacrés. Les apostats, les hérétiques, les mécréants sont condamnés pour insultes envers les valeurs religieuses, à des peines de prison, à des coups de fouet. Leurs familles et amis sont bannis et l’exil définitif reste souvent la seule issue pour rester en vie.

L’histoire de Raïf Badawi 

Raïf Badawi, jeune blogueur saoudien, est arrêté en 2012 pour apostasie et insulte envers l’islam après avoir créé un blog, « Free Saudi Liberals », sur lequel il écrivait les phrases suivantes : « Les États qui sont fondés sur la religion, confinent leur peuple dans un cercle de foi et de peur. » « La laïcité est une solution pour sortir des pays comme le nôtre du tiers-monde. »

Le 7 mai 2014, à la grande satisfaction du Comité pour la promotion de la vertu et de la prévention du risque d’Arabie Saoudite, Raïf Badawi s’est vu infliger une peine de mille coups de fouet et de dix ans de prison, et une amende d’un million de ryals, soit 225 000 euros. Il croupit dans les geôles saoudiennes depuis sept ans et la flagellation a commencé le 9 janvier 2015. Son épouse Ensaf Haïdar et leurs trois enfants exilés politiques à Sherbrooke au Québec déploient toute leur énergie, chaque jour, pour qu’une mobilisation internationale sorte l’époux, le père de l’horreur. En vain.

S’interroger sur la soumission à des préceptes religieux, c’est questionner le lien entre les croyances et la réalité. Ce questionnement ne devrait engendrer ni injure, ni diffamation, ni lynchage. 

Par exemple, d’un côté le droit exclusif à la vie qui interdit toute interruption de grossesse y compris préventive. De l’autre, des droits acquis qui donnent le libre choix à disposer de son corps. 

Pas partout néanmoins, car aujourd’hui encore, 225 millions de femmes n’ont pas accès aux moyens de contraception, et pour 60 % de la population dans le monde, l’interruption volontaire de grossesse est interdite ou fortement restreinte. En mai 2019, le Sénat d’Alabama ira même jusqu’à adopter une loi des plus répressives, en prévoyant de lourdes peines de prison, de 10 à 99 ans, pour les médecins pratiquant l’IVG, y compris en cas d’inceste ou de viol. Quant au Texas, il songe à appliquer la peine de mort pour les femmes qui avortent. 

Les millions de femmes qui ont recours aux droits de contraception ou de l’IVG ne sont pas toutes athées ou agnostiques ! Mais toutes savent ce que le féminisme a apporté à leur vie en écartant l’emprise de la religion sur une décision qui les concerne en premier lieu. Toutes ont contourné, plus ou moins facilement, la culpabilité que les militants ultrareligieux voudraient leur infliger. Et ensuite, sont-elles devenues toutes impies ou athées ? Non évidemment. 

Cet exemple montre que le féminisme et la laïcité sont indissociables. En usant de la contraception ou du droit à l’IVG, toutes ces femmes ont pris en main leur destin, n’acceptant pas que celui-ci soit dicté par la religion. Elles ont refusé d’être influencées dans leur choix d’avoir un enfant ou non, et par là même que leur soit imposée une vocation sociale prédéterminée, celle du rôle de mère.

Extrait du livre d’Alice, Biche, Nadège Hubert, Marika Bret et Claude Ardid, "Qui veut tuer la laïcité ?", publié aux éditions Eyrolles

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