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Jean-Luc Mélenchon créolisation de la société française Edouard Glissant
Jean-Luc Mélenchon créolisation de la société française Edouard Glissant
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Société française

La France se créolise-t-elle autant que le croit Jean-Luc Mélenchon ? L’analyse de 40 ans d’évolutions des valeurs des Français suggère que non

A l'occasion du lancement du think tank "l'Institut de la Boétie", Jean-Luc Mélenchon s'est exprimé sur la "créolisation" de la France, en référence au concept d'Edouard Glissant. Au regard de l'évolution des valeurs des Français, existe-t-il une inflexion dans ce sens ?

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Atlantico.fr : Lors du lancement du Think tank de son parti « l'Institut de la Boétie », Jean-Luc Mélenchon a salué la « créolisation » de la France. Il fait référence à l’idée d’Edouard Glissant selon laquelle la créolisation est un mélange inextricable de cultures dont on ne peut prédire les résultantes. Si on regarde l'évolution des valeurs des Français, peut-on dire qu'il y a une inflexion dans ce sens ? 

Guylain Chevrier : La créolisation est le processus d'intégration de plusieurs langues en une seule, et par métaphore, le mélange entre des cultures aboutissant à une sorte de métissage. Edouard Glissant, poète et philosophe, y voyait l’avenir du monde :« Il faudrait recenser tous les créoles des banlieues métissées » disait-il « en prenant l’exemple de la banlieue parisienne, ou chez les gangs de Los Angeles. ». Même aux Etats-Unis, précisément, où on croit pouvoir voir l’exemple du melting-pot, le niveau de fragmentation ethnico-culturel atteint un point assez aigu. De plus, il tient d’une réalité des classes sociales qui recouvre largement celle des différences communautaires. La communauté noire et la communauté hispanique sont les plus pauvres, rejointes par le bas du tableau des blancs abandonnés aussi par le système. Ce n’est pas le fait pour les gangs d’origines diverses d’avoir le rap comme chant de révolte en commun, qui puisse justifier de parler de créolisation... Ils ne s’entretuent pas moins. Rien à voir avec une telle révolution des cultures. 

Lorsque le leader de la France insoumise parle de créolisation de la rue, il confond les termes, et devrait bien plutôt parler de mélange. Ce qui n’a rien à voir avec un mix culturel, car ce mélange, justement dans notre pays, se fait grâce à l’égalité républicaine. En raison de se considérer d’abord comme des égaux on se mélange plus qu’ailleurs. Donc, c’est sur le fondement de valeurs républicaines partagées, à l’image du mariage civil, qui seul aux yeux de la loi à une valeur, et protège contre les dérives de certaines cultures ou/et religions, qui sont en matière de droit matrimonial défavorables aux femmes, que ce mélange se fait. Cette vision d’une société française emprunte de créolisation est plutôt à mettre au rang des arguments de vente d’un message politique, surfant sur la vague actuelle des revendications différentialistes, sensible au symbole d’un Edouard Glissant.

En réalité, si les études sur l’évolution des grandes valeurs qui structurent la société française montrent que des choses changent, c’est sous un régime de constantes assez résistantes à ce concept moins sociologique que folklorique. « Les valeurs des français : quarante ans d’évolution » sous la direction de Pierre Bréchon, Frédéric Gonthier et Sandrine Astor (presses universitaires de Grenoble), tend à observer la France de ce côté, sur une période longue, plusieurs dizaines d’années. On constate que dans les domaines de la vie qui comptent le plus pour les Français, il y a toujours et d'abord « la famille », bien que les valeurs familiales aient beaucoup évolué. Ce qui est valorisé aujourd'hui, c'est une famille fondée sur les sentiments et les relations bien plus qu'une famille conçue comme une institution, nous dit-on, avec des normes familiales qui se sont renouvelées. De la contraception (maitrise de la naissance), au divorce par consentement mutuel, jusqu’à une relative banalisation du choix de l’orientation sexuelle. « Le travail » comme valeur reste aussi dans le pôle de tête, la sociabilité de proximité (les amis, les relations) et les loisirs. Une forme de liberté inscrite dans les progrès d’un libéralisme moral, à l’aune de la réalisation de soi. Il y a un mouvement d’individualisation, selon l’étude, qui caractérise l’évolution dans tous les domaines. Mais on fait remarquer qu’il s’agit moins d’un individualisme que d’une individualisation, au sens de personnalisation des valeurs à partir d’un modèle commun. La vie privée en devient un domaine réservé sur lequel la société n’est plus censée avoir de droit de regard. Il faut bien distinguer individualisation et individualisme, car plutôt que l’égoïsme et le repli sur soi, ce sont les valeurs de tolérance et de solidarité qui progressent. En reprenant ce schéma, on pourrait du coup se dire tient, la voilà la créolisation, avec la poussée de la tolérance… Mais cette dernière ne propose nullement un mix, mais l’inclinaison devant un droit à la différence amenant à vivre les uns à côté des autres, voire à faciliter l’installation du multiculturalisme. Contre-argument, c’est également une France qui est très attachée à sa solidarité nationale, avec une fierté d’être français qui atteint, comme on le dit, des sommets : 51% de nos concitoyens déclarent être fiers d’être français aujourd’hui, contre 35% en 1990. Créolisation ? Rien ici qui ne nourrisse cet argument justifiant une VIe République, comme croit le voir le patron des insoumis.

Si on regarde les populations d’origines immigrées, quelle est la part de ceux qui sont plus enclins à respecter les valeurs républicaines et à l’heure du séparatisme la part de ceux qui revendiquent le clash et la rupture ? 

Malgré le côté rassurant de ce genre d’enquête, qui entend nous convaincre que les constantes sont bonnes, les tensions qui traversent notre pays sont bien réelles. Se dessine aussi derrière les évolutions du temps un choix de modèle, sous le signe d’un libéralisme individualiste qui encourage un « chacun pour soi » tolérant, qui néglige ce qui fait notre lien social. Il y a bien un risque de perte de sens commun, laissant la voie libre à des affirmations identitaires qui visent une société des tribus, bien loin de toute rêverie de créolisation.

Les difficultés dont nous parlons, recouvrent des réalités que l’on entend évoquer à travers le terme de « séparatisme ». On connait le problème, c’est celui propre à ces franges de notre population qui entendent porter leur différence au-dessus de la loi commune, et revendiquent qu’on leur octroie le statut de minorité reconnue, en considérant cela comme un dû. Il y en a toute une série, des communautaristes islamiques, en passant par les racialistes qui ne cessent d’opposer noirs et blancs, aux évangélistes rejetant la théorie de l’évolution et entendant vivre uniquement selon la bible. Des groupes résolus à casser tout cadre commun pour imposer leurs vues.

On aura une attention particulière bien sûr, pour un communautarisme islamique qui est le phénomène le plus marquant en nombre, dans ce domaine, qui fait, depuis de nombreuses années, des dégâts importants dans notre cohésion sociale. On sait depuis l’étude de l’Institut Montaigne sur « Un islam français est possible », que près de trente pour cent de musulmans en France portent la charia au-dessus de la loi commune et qu’autant considèrent leur religion comme un instrument de révolte contre la société. Aussi, le phénomène qui doit inquiéter aujourd’hui, c’est la radicalisation, autour duquel se fabrique le risque d’un point de rupture. C’est la manifestation d’un état d’effritement de notre société où s’agrègent le poison de l’islamisme, le hors la loi de la supériorité de la loi religieuse sur tout, et le hors la loi d’une délinquance qui y trouve l’excuse sinon la vertu de ses ruptures avec la République, et plus largement, avec la société. Un mélange explosif qui prolifère, et nous promet des réveils douloureux, alors que le procès des attentats de janvier 2015 bat son plein, et que les menaces qui pèsent encore sur Charlie Hebdo contraignent la DRH Marika Bret d’être exfiltrée par la police de son domicile en grand danger.

Voyons ce que sera cette loi dite contre « le séparatisme », car elle doit protéger tous nos concitoyens contre ce risque, et particulièrement une large majorité de nos concitoyens de confession musulmane qui le craignent, pouvant conduire à un moment donné à leur soumission à un ordre religieux non choisi, et à l’affrontement.

Les certificats de virginité, qui sont sur la table des débats sur la loi contre le « séparatisme », sont une illustration éloquente d’un apartheid sexuel qu’on a laissé fructifier dans certains quartiers, sous prétexte de « tradition » ou/et de « liberté » religieuse. Ils sont en général le reflet de pratiques de mariages arrangés, avec parfois le seul mariage religieux, et même l’application de la charia en matière d’héritage, la femme ne bénéficiant que de l’équivalent de la moitié de la part dévolue à l’homme dans le partage, en cas de séparation (répudiation). Tel que cela était rapporté par la note interministérielle préparant le déplacement à Mulhouse sur ce sujet, en février dernier, du Président. 

On voudrait que soient respectées les valeurs républicaines. Mais quel exemple en donne-t-on ? On voit, depuis les dernières élections municipales, des élus s’afficher sur leur matériel électoral avec des femmes voilées aussi banalement que s’il s’agissait du commerce de savonnettes. Ils jettent la confusion pour le moins sur la séparation du religieux et du politique, qui fonde notre République et toute idée de l‘intérêt général.

Ayons donc à l’esprit que ceux qui, immigrés, vivent en France ou vont y arriver, peuvent devenir des citoyens modèles ou partir dans le décor, selon ce que l’on entend leur proposer comme modèle. Il ne suffit pas de garantir cette forme d’individualité tant vantée qu’on vient dans notre pays chercher, qui est le plus facile, mais d’assurer l’intégration à une communauté nationale fondée avant toute autre chose sur un contrat social, celui des droits et des devoirs.

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