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La France est-elle un protectorat américain ?
©Tatyana ZENKOVICH / POOL / AFP

"American Way of Life" VS "Art de vivre à la française"

La France est-elle un protectorat américain ?

La dépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis a-t-elle évolué depuis l'arrivée au pouvoir du "couple" Trump - Macron ? Les Français semblent être, en tous les cas, de plus en plus américanisés.

Atlantico : Lors de son discours prononcé à la conférence des ambassadeurs, ce lundi 27 août, Emmanuel Macron a pu déclarer "L'Europe ne peut plus remettre sa sécurité aux seuls Etats-Unis. C'est à nous aujourd'hui de prendre nos responsabilités et de garantir la sécurité et donc la souveraineté européenne". Derrière cette idée d'émancipation, comment mesurer la dépendance française globale, au-delà des questions de défense, à l'égard des Etats-Unis ?

Laurent Chalard : Si, depuis la politique d’indépendance nationale menée par le général de Gaulle, qui s’est traduit concrètement par le départ des troupes militaires américaines stationnées sur le sol hexagonal, les Français s’imaginent être une puissance indépendante des Etats-Unis, dans les faits, cela relève plus du mythe que de la réalité. Pendant la Guerre Froide, la France était pleinement sous l’ombrelle de Washington, qui lui sous-traitait la gestion d’une partie du continent africain pour contrer les velléités d’implantation communistes. Notre pays ne disposait d’aucune marge de manœuvre politique et sur le plan économique, dans un premier temps, le plan Marshall, puis, dans un second temps, les transferts de technologie ont contribué à la croissance française. Depuis la fin de la Guerre Froide, non seulement la situation de dépendance ne s’est pas réduite, mais s’est, au contraire, accentuée, la France adoptant toutes les politiques néolibérales d’inspiration anglo-saxonne alors que la culture et du mode de vie américain triomphaient dans sa population. En effet, en termes politiques, la France appartient à toutes les institutions internationales pilotées par les Etats-Unis et sa politique étrangère, à quelques exceptions près (comme le refus de participer à l’intervention militaire américaine en Iraq en 2003), est totalement alignée sur celle de Washington. Par ailleurs, la défense de la langue française a été abandonnée par une élite fière que ses enfants s’expriment dans la langue du « dominant » : l’anglais.

Dans son dernier livre "Civilisation" Régis Debray décrivait "comment nous sommes devenus américains", notamment d'un point de vue culturel. Comment expliquer un constat qui peut paraître évident, mais qui est rarement perçu comme tel ? 

Plus qu’américains, les Français sont devenus américanisés, dans le sens que le pays conserve quelques spécificités culturelles, mais, comme l’écrit à raison Régis Debray, l’américanisation de notre société est tellement profonde que la plupart des Français ne s’en rend pas compte. Prenons deux exemples pour illustrer notre propos : la musique et l’alimentation. Concernant la musique, jusqu’en 1945, la quasi-totalité de chansons diffusées en France étaient en français, les oreilles de nos concitoyens ne supportant pas la langue anglaise. Puis, après 1945, suite à la pression de Washington, les chansons anglaises ont été diffusées massivement sur les ondes hexagonales, ce qui a permis aux jeunes enfants de s’habituer à cette langue et de finir par l’apprécier. Aujourd’hui, la majorité des Français ont des idoles de la chanson anglo-saxonnes et non françaises, ce qui est probablement le symbole le plus frappant du phénomène d’acculturation qu’a subi notre pays. Concernant la nourriture, il en va de même. En 2018, de plus en plus de restaurants, y compris gastronomiques, proposent des « burgers », qui étaient au départ cantonnés au fast-food, que l’on retrouve, par ailleurs, partout sur le territoire français, dont ils contribuent à la défiguration du paysage. Loué pour son « repas gastronomique », classé au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, il n’en demeure pas moins que dans la réalité de nombreux foyers, c’est le modèle américain, qui s’est imposé, chacun mangeant de son côté en se servant dans le réfrigérateur. 
Si les Français semblent avoir accepté, ou tout du moins s’être résigné, au processus d’américanisation, la situation témoigne avant tout de la trahison des élites, qui ont pensé qu’être allié des Etats-Unis signifiait les « singer » en tout...

Comment faire la part des choses entre apports réels de cette situation, et ses désagréments ? 

La dépendance vis-à-vis des Etats-Unis a des bénéfices indéniables, qu’il ne faut pas sous-estimer, malgré ses désagréments. Le premier est indiscutablement l’existence d’un parapluie militaire, qui a permis à la France de vivre en paix depuis 1945, grâce à la pax americana instaurée en Europe occidentale. Etant donné l’histoire tumultueuse de notre continent, ce n’est pas rien ! Le second est que l’alliance avec les Etats-Unis permet à notre pays d’appartenir au camp du plus fort, ce qui sous-entend que la France continue de jouer un rôle international bien plus important que ne le laisserait penser sa simple taille, les Etats-Unis lui sous-traitant certaines opérations. Un troisième intérêt est économique, les Etats-Unis étant la première puissance économique et technologique mondiale, la France bénéficie pleinement des liens privilégiés qu’elle entretient avec ce pays, à travers des transferts de technologie, même si la concurrence entre les entreprises privées est parfois rude.
Cependant, les inconvénients de cette dépendance ne sont pas négligeables. Le premier, que nous avons mentionné dans la réponse à la question précédente, relève du domaine culturel. En effet, cette dépendance ne s’est pas faite sans conséquence, la France ayant troqué sa culture historique pour une culture à dominante anglo-saxonne de plus en plus multiculturelle,  à l’origine d’une crise identitaire sans précédent dans notre pays, qui contribue, parmi d’autres éléments, à la montée du populisme. Une large partie de nos concitoyens est complètement perdue face au processus d’acculturation, ne se retrouvant pas dans le modèle multiculturel qu’il lui est proposé, sans avoir réellement la force de revenir à la culture de ses ancêtres. Un deuxième inconvénient est que la France étant totalement suiviste dans sa politique étrangère, elle subit les contrecoups des revers de la géopolitique états-unienne, en particulier au Moyen-Orient. Perçu comme un allié de poids, elle fait partie des Etats les plus honnis par les terroristes islamistes. Enfin, un dernier élément, qui n’est pas des moindres, est l’impossibilité pour la France de maîtriser son destin, étant donné sa position de vassal, ce qu’exprimait déjà en son temps François Mitterrand en privé. Les grandes décisions internationales sont prises ailleurs : à Washington, à Pékin ou à Moscou. Le temps de Louis XIV et de Napoléon est bien loin !

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