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©FRANCK FIFE / AFP

Bonnes feuilles

La France des caïds : le bandit qui murmurait à l’oreille du RSI

Gérald Pandelon publie "La France des caïds" aux éditions Max Milo. Dans ce récit palpitant, l'auteur met en évidence la toute-puissance des grands bandits sur les milieux économiques, sociaux et politiques en France. Pour la première fois, un avocat nous raconte de l'intérieur la face cachée du crime. Extrait 1/2.

Gérald Pandelon

Gérald Pandelon

Universitaire, avocat à la Cour d'appel de Paris et à la Cour Pénale Internationale de la Haye, Gérald Pandelon est docteur en droit et spécialisé en sciences politiques, discipline qu'il a enseignée pendant 15 ans. Diplômé de Sciences-Po, il est également chargé d'enseignement. Il est l'auteur de L'aveu en matière pénale ; publié aux éditions Valensin (2015), La face cachée de la justice (Editions Valensin, 2016), Que sais-je sur le métier d'avocat en France (PUF, 2017) et La France des caïds (Max Milo, 2020). 

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Le monde mystérieux du grand banditisme n’est pas si mystérieux pour les grands bandits : entre gens du monde, tout se sait et beaucoup de chemins se croisent. Ainsi, Armand, que nous venons d’évoquer, a travaillé par le passé pour celui qui va nous occuper à présent et que j’appellerai Nisar. C’est une vedette du milieu à l’ancienne. Dans les années 1970, Nisar a été le pilier principal de la French Connection, entre Marseille et la Corse.

Pourtant, son souci peut sembler anecdotique. En 2013, il écrit un livre où il revendique d’être le cerveau du « casse du siècle » à cinquante millions de francs, commis en 1976 et imputé à Albert Spagiari et sa bande. L’objectif de Nisar est double : revendiquer son plus grand exploit ; et céder les droits du livre, qu’il espère conséquents, à la veuve désargentée d’un associé du casse.

En 2014, son avocat lui donne le feu vert pour publier l’ouvrage, postulant qu’il y a prescription. Or, à l’époque, le recel et blanchiment de vol aggravé ne sont jamais prescrits, car ce sont des infractions continues – par opposition aux infractions instantanées comme le vol, soumises, elles à la prescription. Fort de ses nombreuses condamnations préalables et de la gravité des faits qui lui sont reprochés, l’auteur part aussitôt en prison.

En 2015, il fait appel à mes services car, déçu par son conseil précédent, et il y a de quoi, il a besoin d’un avocat plus « technicien », selon ses termes, pour son procès qui approche. Juste avant que je ne le rencontre, il a fait l’objet d’une détention provisoire pour cette affaire. Il vient d’être remis en liberté sous caution, et il me fixe rendez-vous avec curiosité. Au fil des semaines (nous nous voyons de façon plus qu’hebdomadaire), j’apprends par d’autres membres du milieu qu’il est très satisfait des pistes que je lui donne à mesure que nous construisons ensemble une stratégie de défense en vue de l’audience sur le fond.

En 2016, nous voici au tribunal. Préalablement, j’ai soulevé une question prioritaire de constitutionnalité, une « QPC* », autour de deux arguments : d’une part, il est probable que mon client soit un mythomane ; d’autre part, la loi a changé. Désormais, les délits occultes et dissimulés sont prescrits au bout de douze ans. Or, le prévenu doit bénéficier de la rétroactivité in mitius – ce qui signifie qu’il doit être jugé selon la loi la plus douce, donc que le recel et le blanchiment sont prescrits.

J’obtiens pour partie gain de cause. Mon client est relaxé des faits de recel et blanchiment. Il n’est condamné que pour le surplus, dont abus de bien social et travail dissimulé. Pour Nisar, c’est le signe que je suis bel et bien un as – j’en accepte l’augure, mais ma modestie n’est pas dupe. Surtout, entre nous, se crée une relation de proximité qui le pousse, par moments, à m’appeler tous les jours pour solliciter mes conseils. Dorénavant, en un sens, je fais partie de ses proches.

Or, l’homme a le bras immensément long. Il gravite dans les plus hautes sphères du grand banditisme corse. Il possède un faisceau de relations impressionnant. Je le découvre puisque, à un avocat, un grand voyou à l’ancienne dit tout, quand il est en confiance. Par conséquent, grâce à Nisar, je comprends comment fonctionne le banditisme de l’intérieur. Il m’a laissé entendre que certains voyous connaissaient l’art d’approcher les hauts fonctionnaires de police, soit en nature, soit en espèces, afin que de gros dossiers soient enterrés. Impressionnant…

Grâce à Nisar, je découvre aussi, preuves à l’appui, l’étendue des relations plus que troubles entre hauts fonctionnaires, hommes politiques et gros voyous. Il est de notoriété publique que tel ou tel ministre de l’Intérieur né à Grasse fricotait de près avec le grand banditisme ; mais la proximité entre caïds et sommet de l’État ne se réduit pas à ce cas, puisqu’elle permet, à titre d’exemple, des financements occultes, l’approvisionnement en cocaïne de certains toxicomanes importants ou le trucage des règles fiscales.

Par exemple, en juin 2006, il m’a été rapporté que, dans une villa du Var, un haut fonctionnaire de la police nationale, considéré comme un parangon de vertu morale, de déontologie inaltérable, de droiture professionnelle, de rectitude familiale et d’éthique intellectuelle, rencontre un des grands parrains du milieu corso-marseillais. 50 000 € en espèces lui sont remis ; en contrepartie, il étouffera les affaires qui concernent son donateur. Il fera sa part, en effet. Le parrain ne sera jamais inquiété judiciairement. Quatre ans plus tard, néanmoins, il tombera sous les balles de ses concurrents (a priori).

Dira-t-on que c’est un exemple très limité d’une pratique absolument généralisée ? Ceux qui fréquentent les cénacles du Grand Orient ou de la Grande Loge Nationale Française doivent sourire en lisant cette hypothèse banale. Chacun sait que, dans les lucarnes nocturnes, les grands commis de l’État côtoient les caïds, à telle enseigne que certains se demandent si certaines fraternelles ne sont pas devenues la vitrine légale du grand banditisme. Certes, pour être maçon, il est généralement séant de n’avoir pas de casier. Mais s’il faut un faux… À l’aéroport, de bons faux passent ; alors, en loge, imaginez !

Bref, un jour de 2016, Nisar vient à mon cabinet et s’asseoit devant mon bureau. En discutant de rien pour amorcer les confidences, on boit un café quand, soudain, je le vois froncer les sourcils. Il me lance :

– Maître, vous êtes ennuyé par le RSI ?

Je suis son regard et tombe sur une relance de cet organisme qui traîne sur ma table de travail. Je soupire :

— Bah, comme tous les entrepreneurs qui ont oublié une échéance parce qu’ils ont la tête dans le guidon…

Immédiatement, nous passons à autre chose – en l’occurrence, l’affaire dans laquelle mon client est mis en cause. Après quoi, j’oublie l’incident… jusqu’à ce que, deux mois après, mon téléphone vibre. Au bout du fil, un responsable du RSI me déclare :

— Maître, nous sommes navrés d’avoir commis une erreur en votre défaveur. Nous avons refait les calculs, et vous ne nous devez rien.

— Ah bon ? Parce que j’ai entamé des démarches pour obtenir un échéancier élargi, j’ai commencé à provisionner, j’ai…

— Il n’y a rien à provisionner puisqu’il n’y a rien à régler, au contraire : nous avons constaté qu’il y a même un trop-versé de votre part.

Estomaqué, je prends le temps d’intégrer l’information, puis je reprends :

— Écoutez, c’est la meilleure nouvelle de la journée. Pourriez-vous me la confirmer par écrit ?

Dans la minute, je reçois le document par fax. Je n’en reviens pas.

La lumière ne m’arrive que six mois plus tard. À l’occasion d’un nouveau rendez-vous avec Nisar, à Aix-en-Provence, nous revenons sur son dossier. La consultation matinale durant plus longtemps que prévu, je lui propose que nous déjeunions ensemble. L’homme, affable, accepte. Nous passons un moment joyeux et utile puis, à l’instant de nous séparer, le caïd me lance :

— Maître, dites-moi, votre affaire de RSI, ça s’est arrangé ?

Sans comprendre où Nisar veut en venir, je lui raconte le « truc incroyable » (ce sont les mots que j’emploie) qui m’est arrivé : l’annulation de ma dette. Mon interlocuteur se met à rire, me salue et s’en va. Son comportement m’interloque… mais jamais l’homme ne revendiquera d’être intervenu auprès du directeur du RSI, lequel se trouve être un de ses bons amis. Il me faudra rencontrer une relation commune pour que mes yeux se dessillent et que le making of miracle m’apparaisse.

À ce stade du récit, en tant qu’avocat, je dois préciser deux choses. D’une part, je n’ai jamais sollicité l’intervention de Nisar en ma faveur, ni explicitement, ni implicitement : cet arrangement a été conclu dans mon dos. De plus, en réalité, je n’ai jamais oublié de régler mes cotisations au RSI, puisqu’un courrier me prouve que je n’ai jamais rien dû à cette institution. D’autre part, dès que j’ai revu mon client, je lui ai demandé de ne plus jamais me mêler à de tels tripatouillages, certes très pratiques mais encore plus gênants. À quoi l’homme m’a asséné les trois arguments attendus :

• Maître, vous payez déjà tellement de charges…

• Vous savez bien que tout le monde croque !

• Enfin, n’oubliez jamais que c’est vous qui les faites vivre, ces gens-là.

À l’époque, Nisar et moi entretenons une relation de confiance et presque de proximité. Je suis donc certain que son geste n’implique aucun désir de souiller mon intégrité ou de me montrer sa puissance. Pour lui, c’est une manière presque banale de me signifier sa reconnaissance pour mon travail ; et c’est cette banalité-là, certes profitable à court terme, qui peut légitimement inquiéter quant à la porosité entre les caïds et les institutions censées assurer les bases d’équité et de redistribution propres à notre nation.

Peu après cet incident, les affaires judiciaires de Nisar se sont tassées, nous nous sommes perdus de vue. Je crois qu’il a tourné la page et vit aujourd’hui en paix.

Extrait du livre de Gérald Pandelon, "La France des caïds", aux éditions Max Milo

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