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Un logo de l'application Zoom est affiché sur un smartphone. L'application de réunion vidéo et de chat Zoom est utilisée par des millions de personnes.
Un logo de l'application Zoom est affiché sur un smartphone. L'application de réunion vidéo et de chat Zoom est utilisée par des millions de personnes.
©Olivier DOULIERY / AFP

Utilisation prolongée

La fatigue Zoom n’est pas qu’une impression. Des chercheurs de Stanford l’ont identifiée

Comme ils ont identifié 5 manières d’y faire face.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : Une étude de Jeremy Bailenson, directeur du Laboratoire d'interactions humaines virtuelles de l’université de Stanford, indique qu’il existerait une « fatigue » due à l’utilisation de Zoom, quelle est-elle et quels en sont les symptômes et facteurs ?

Stéphane Gayet : C’est l’occasion de dire quelques mots sur la mythique université Stanford. Stanford n’est pas le nom d’une ville, c’est celui du fondateur de cette université hors du commun. Elle se situe en Californie, dans la « Silicon Valley » (la « Vallée du silicium », c’est-à-dire du métalloïde qui sert à fabriquer des semi-conducteurs qui sont à la base de l’électronique), au sud de San Francisco. La Silicon Valley est riche en universités. Mais Stanford est unique en son genre, par son histoire, son fonctionnement et son excellence. Son nom complet est « Leland Stanford Junior University ». Elle a été fondée par Leland et Jane Stanford en 1891, en mémoire de leur fils Leland Stanford Junior décédé d’une fièvre typhoïde. Elle a ouvert ses portes en 1891 avec trois principes : gratuité, mixité et liberté (sa devise est « Le vent de la liberté souffle »).

Cette université n’est bien sûr plus gratuite aujourd’hui, mais l’esprit en a été préservé et elle est un vivier d’excellence. À Stanford, on peut pratiquement étudier ce que l’on veut, faire des recherches sur ce que l’on veut. C’est ainsi que des études souvent originales y sont réalisées, dont certaines sont remarquables et largement diffusées dans le monde.

Le professeur de communication Jeremy Bailenson, directeur et fondateur du « Stanford virtual human interaction Laboratory » (VHIL : laboratoire des interactions humaines virtuelles), a examiné les conséquences psychologiques du fait de passer des heures par jour sur les plateformes de communication virtuelle, telles que la célèbre application Zoom. Zoom est donc cette application vedette de réunion virtuelle en vidéoconférence (on distingue en principe la visioconférence qui est déjà un peu ancienne, utilisant des lignes téléphoniques numériques, de la vidéoconférence qui est beaucoup plus récente, utilisant des connexions internet à très haut débit). Zoom a essentiellement une vocation professionnelle, elle se distingue en cela de Skype. Elle est puissante, polyvalente et assez facile à utiliser ; il existe une version gratuite, basique, et plusieurs versions payantes destinées aux entreprises. Zoom fonctionne sur ordinateur, sur tablette et téléphone mobile de type smartphone. On peut en apprendre plus en se rendant sur cette page.

Force est de reconnaître que le développement informatique de Zoom est une réussite, d’où son succès qui s’est amplifié de façon phénoménale avec la CoVid-19 ; à telle enseigne que « Zoom » est pratiquement devenu un nom commun : « On organise un zoom, on se voit sur zoom, etc. ». Mais c’est encore quelque chose de contre nature, qui génère des effets indésirables. Au-delà de cette application hégémonique devenue emblématique qu’est Zoom, c’est d’une façon générale la pratique intensive de la vidéoconférence et de la vidéoréunion qui est en cause dans cette étude.

L’expression « réunion virtuelle » paraît adaptée pour désigner l’ensemble des utilisations de Zoom et autres applications. C’est une véritable explosion du nombre de réunions virtuelles à laquelle on assiste depuis un an : il y en aurait des centaines de millions chaque jour dans le monde et de très nombreuses personnes y passent quotidiennement des heures et des heures.

Bailenson a identifié quatre composantes dans ce qu’il appelle la « fatigue du Zoom ».

1. Les contacts visuels se font de près et de façon trop intense.

La quantité de contacts visuels que nous avons, ainsi que la taille des visages sur les écrans, ne sont pas naturelles. Dans une réunion présentielle, les gens regardent l'intervenant, prennent des notes ou regardent parfois ailleurs. Mais dans les réunions virtuelles, tout le monde regarde tout le monde tout le temps. Les contacts visuels sont considérablement augmentés. De plus, il s’agit d’images numériques sur écran brillant, lumineuses et fatigantes pour les yeux.

2. Se voir constamment à l’écran en temps réel est fatigant.

La plupart des plateformes vidéo vous montrent l’image de ce à quoi vous ressemblez devant la caméra. Mais ce n'est pas du tout naturel : dans le monde réel, si quelqu'un vous suivait constamment avec un miroir dirigé vers vos yeux - de telle sorte que, pendant que vous parlez aux gens, prenez des décisions, donnez des informations, recevez des commentaires, vous vous voyiez en permanence -, ce serait tout simplement insupportable et carrément fou. Personne n'y a jamais songé.

3. Notre mobilité habituelle est considérablement réduite.

Les conversations en mode audio seul par téléphone permettent aux humains de se déplacer, ce qui est naturel. Mais avec les réunions virtuelles, il devient difficile de se déplacer : soit l’on s’absente de la réunion, ce qui est malséant et mal perçu, avec le risque de manquer quelque chose d’important ; soit l’on se déplace avec la caméra, ce qui est perturbant pour tout le monde. Les mouvements sont ainsi limités d’une manière non naturelle : on sait aujourd’hui que, lorsque l’on se déplace, les performances cognitives augmentent (on cite souvent des hommes célèbres qui dictaient leurs textes en marchant).

4. La tension cognitive est beaucoup plus élevée en réunion virtuelle.

Lors d’une réunion présentielle, la communication verbale et celle non verbale s’effectuent naturellement et sans faire de gros efforts, parce que c’est ce que nous avons l’habitude de faire. Chacun fait de façon spontanée les gestes et mimiques qui lui sont habituels, de la même façon qu’il interprète la communication non verbale des autres ; cela se fait de façon plus ou moins subconsciente. Alors que lors d’une réunion virtuelle, il faut faire nettement plus d’efforts pour faire passer des messages ; parce que c’est artificiel et que l’image aplatie en deux dimensions d’un écran est très réductrice. De plus, il faut s’assurer que sa tête soit bien cadrée, que l’éclairage soit bon, que son visage ait l’apparence voulue, en plus de la qualité du son que l’on envoie. Si l’on veut montrer à quelqu'un que l’on est d'accord avec lui, on doit faire un signe de tête exagéré ou bien lever les pouces. Tout cela génère une tension particulière, c’est énergivore.

Quelles sont les solutions envisagées par l’étude pour lutter contre cette fatigue ? Y en a-t-il d’autres ?

1. Les contacts visuels se font de près et de façon trop intense.

Solution : on peut recommander de désactiver l'option « plein écran » et de réduire la taille de la fenêtre par rapport au moniteur, afin de réduire la taille du visage, et d'utiliser un clavier externe pour permettre d'augmenter l’espace qui nous sépare de l’écran et prendre ainsi de la distance.

2. Se voir constamment à l’écran en temps réel est fatigant.

Solution : on peut recommander de désactiver l’option qui consiste à montrer à chaque participant sa propre image, étant donné qu'il suffit de l'envoyer aux autres, une fois que l’on a vu que son visage apparaissait correctement dans la vidéo.

3. Notre mobilité habituelle est considérablement réduite.

Solution : on peut recommander de réfléchir davantage à la pièce dans laquelle on participe à la réunion virtuelle, à l'emplacement de la caméra et de se demander si certains accessoires pourraient contribuer à donner de la souplesse. Par exemple, une caméra externe éloignée de l'écran permet de suivre la réunion tout en gribouillant comme on le fait lors des réunions réelles. Il est bon également de couper périodiquement sa propre vidéo, afin de se sentir libre et de se donner un « repos de communication non verbale ».

4. La tension cognitive est beaucoup plus élevée en réunion virtuelle.

Solution : pendant les longues réunions, on peut recommander se s’accorder des pauses « audio uniquement ». Il s’agit alors non seulement de désactiver sa propre caméra, mais aussi de détourner son regard et même son corps de l'écran, afin que, pendant quelques minutes, on puisse évacuer cette tension qui est induite par ce type de réunion artificielle.

En ce qui me concerne, je pense que, pour souffrir le moins possible des effets néfastes de ce type de réunion, il faut s’y préparer matériellement et physiquement avec soin. Cela me paraît vraiment important : bien étudier et adapter son matériel vidéo et audio (caméra externe, microphone externe…), soigner son installation et surtout son ergonomie et son confort, améliorer l’éclairage, se réserver une possibilité de mobilité, etc. Sur le plan physique, je conseille de faire de l’exercice physique peu de temps avant la réunion virtuelle, afin de bien préparer son corps et son esprit, et d’accroître son énergie.

Alors que l’utilisation de la vidéoconférence a drastiquement changé la manière dont on pouvait travailler auparavant et s’est systématisée, comment éviter la pérennisation de cette fatigue Zoom dans le monde du travail ?

Je pense que tout un chacun doit se battre pour retrouver des réunions présentielles. Ce confinement derrière un écran est en train de nous détériorer la santé psychique et physique. C’est une véritable aliénation.

Il faut se battre pour diminuer à la fois le nombre et la durée des réunions virtuelles. Elles ne sont ni une fatalité, ni une bonne chose, mais une solution séduisante à une situation d’exception.

Comme je l’ai dit plus haut, il faut se donner du mal pour que ces réunions se déroulent bien ; cela demande de la réflexion et beaucoup de préparation ; souvent quelques investissements, mais pas forcément très coûteux : un micro-cravate ou de bureau, des écouteurs ouverts, un clavier externe, un siège confortable… sont des éléments d’équipement qui rendent la réunion virtuelle beaucoup plus confortable.

Je crois qu’il est particulièrement important de s’éloigner de l’écran : cette distance est salutaire. Ce paramètre a été assez bien étudié : nous sommes passés de l’écran de cinéma à la télévision, de la télévision à l’écran d’ordinateur de bureau, de l’écran d’ordinateur de bureau à celui d’ordinateur portable et de ce dernier au smartphone. À chaque évolution, les yeux se rapprochent un peu plus de l’écran et l’on sait pertinemment que c’est délétère (mauvais pour la santé).

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