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La dictature de la modération ? L’étude internationale qui montre que les centristes sont les plus enclins à se méfier de la démocratie
©FREDERICK FLORIN / AFP

Ni droite, ni gauche

La dictature de la modération ? L’étude internationale qui montre que les centristes sont les plus enclins à se méfier de la démocratie

Une étude menée dans une centaine de pays montre que les citoyens les plus sceptiques à l'égard de la démocratie et des institutions libérales seraient ceux qui se revendiqueraient du centre. Un paradoxe qui n'est pas totalement une surprise.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Selon une étude menée sur des données issues d'une centaine de pays, par le politologue britannique David Adler, les citoyens les plus sceptiques à l'égard de la démocratie et des institutions libérales seraient ceux qui se revendiqueraient du centre. Ainsi, en Europe, seuls 42% des "centristes" considèrent que la démocratie est un bon système, alors que la majorité des autres électeurs la jugent ainsi. Une situation que l'auteur appelle le "paradoxe centriste". Comment expliquer cette méfiance centriste à l'égard de la démocratie ? Comment analyser la situation française à cet égard ? 

Vincent Tournier : David Adler présente un résultat très original, troublant même tant il vient bouleverser la manière d’analyser la situation actuelle. Traditionnellement, on s’inquiète plutôt du déclin des valeurs démocratiques du côté des populistes ou des contestataires. Or, Adler montre que, s’il y a du souci à se faire, c’est plutôt du côté des électeurs modérés, ceux qui se placent au centre (pris ici au sens large, c’est-à-dire incluant le centre-gauche et le centre-droite). Les plus éloignés de la démocratie ne sont donc pas ceux que l’on croit. Adler parle du « paradoxe centriste » : les électeurs dont on pense qu’ils sont les mieux intégrés dans le système démocratique sont au contraire ceux qui y croient le moins.

Ce paradoxe n’est pas totalement une surprise. On sait depuis longtemps que les électeurs qui se situent au centre sont généralement peu politisés, peu intéressés par la politique, souvent hostiles envers le système politique. Ce sont des gens peu intégrés socialement et politiquement. Ils ont des connaissances politiques rudimentaires ; ils n’ont pas toujours un avis sur les grands sujets de société et, du coup, ils ont du mal à se situer sur une échelle gauche-droite. Bref, comme le dit Adler lui-même, ce sont souvent des « apathiques ». On parlait autrefois du « marais » pour désigner le fait que, parmi les centristes, il y a à la fois de « vrais » centristes (des électeurs politisés) et des gens qui se classent au centre par défaut. Du coup, il n’est pas très surprenant de constater, comme le fait Adler, que cet électorat est plus faiblement attaché aux valeurs démocratiques.

Mais Adler va plus loin. Il montre que cet éloignement à l’égard des valeurs démocratiques ne s’explique pas seulement par la proportion d’apathiques parmi les centristes. Le même résultat se retrouve si on isole les personnes qui sont intéressées par la politique. Autrement dit, même parmi les personnes politisées, ce sont encore les centristes qui expriment le plus faible soutien pour la démocratie. On est donc face à une situation très originale : le désamour pour la démocratie concerne les individus qui sont au cœur du système, qui sont socialement intégrés et occupent souvent des positions de responsabilité et de pouvoir. Ce sont des gens qui bénéficient du système actuel et qui ont intérêt à son maintien. Leur désaffection pour la démocratie est difficile à expliquer, mais on peut se demander si elle ne vient pas du sentiment que, du moins pour une partie des élites, la démocratie a cessé d’être perçue comme le meilleur moyen pour assurer la préservation de ses intérêts. Si on utilisait un langage marxiste, on pourrait dire qu’il y a une disjonction entre les intérêts des élites et le moyen par lequel elles entendent préserver ceux-ci. Jusqu’à présent, la démocratie était un bon moyen, mais aujourd’hui, c’est un peu moins vrai car la volonté populaire ne va pas dans le bon sens. Par exemple, une grande partie des élites actuelles est acquise à l’idée que les frontières doivent être le plus ouvertes possibles, mais ce souhait est loin d’être partagé par les opinions publiques.

De la même façon, ces électeurs centristes seraient, après ceux représentés sur la droite de l'échiquier politique, les plus enclins à soutenir un pouvoir autoritaire. Pourtant, ne peut-on pas voir ici, ou supposer, une différence de nature entre un pouvoir autoritaire souhaité par la droite, et un pouvoir autoritaire souhaité par les centristes ? 

C’est l’autre résultat important de David Adler : il montre que, non seulement les centristes sont moins sensibles aux valeurs démocratiques, mais qu’en plus ils sont davantage demandeurs d’un pouvoir fort. Les centristes ne sont donc pas seulement éloignés de la démocratie ; ils ont bel et bien des velléités autoritaires. Cet attrait pour l’autoritarisme peut s’expliquer par une forme d’incompréhension par rapport aux élections : c’est le sentiment que le peuple ne suit pas, donc qu’il faut le ramener dans le droit chemin. On voit bien, depuis quelques années, que les résultats des urnes sont jugés décevants par une partie des élites. Le peuple vote mal. C’est un argument qui est ancien en France puisqu’il est apparu lorsque le FN a commencé à s’imposer dans le jeu électoral : dès les années 1980, des observateurs se plaisaient à rappeler qu’Hitler l’avait également emporté dans les urnes, argument qui n’est pas tout à fait exact. Depuis, cette suspiciona pris de l’ampleur. Elle s’est affirméeen 2005 lors du référendum sur la Constitution européenne, puis en 2009 lors du référendum suisse sur l’interdiction des minarets, et plus récemment lors duBrexit et de la victoire de Trump. Le succès des partis populistes confortent régulièrement cette méfiance. Les électeurs sont accusés de ne pas être fidèles aux valeurs démocratiques. Or, si on suit l’analyse d’Adler, c’est justement tout le contraire : c’est au nom de la démocratie que les électeurs se détournent des partis de gouvernement. C’est pourquoi le diagnostic sur la situation actuelle n’est pas très satisfaisant : régulièrement, on voit des observateurs qui s’insurgent contre les poussées populistes, les accusant de brader les valeurs démocratiques, comme l’a encore fait récemment Le Monde à propos de l’Italie, alors que le moteur de ces contestations est plutôt de nature démocratique face à des gouvernements qui ignorent les volontés populaires. Et curieusement, ces mêmes observateurs n’adressent pas la même critique aux institutions européennes alors que celles-ci ne sont guère satisfaisantes du point du vue des standards démocratiques.Bref, c’est toujours la faute des électeurs, jamais celle des élites. Pourtant, dans une entreprise, si un produit ne se vend pas, on ne va pas s’amuser à dire que c’est parce que le client n’est pas à la hauteur.

Quelles sont les conséquences d'une telle situation, notamment du point de vue des extrêmes ? Si l'érosion d'une perception favorable de la démocratie ne provient pas des extrêmes, mais du centre, comment analyser la situation française à cet égard ? 

Le risque est d’abord de faire de mauvais diagnostics, voire des contresens. On assimile les électeurs qui votent mal à des fascistes en puissance alors que nombre d’entre eux aspirent au contraire à faire prévaloir les principes démocratiques. Or,plaquer une étiquette infâmante sur des électeurs démocrates n’est pas la meilleure manière de résoudre les problèmes.

L’autre risque, plus important, est de discréditer la démocratie. La situation est assez cocasse : ce sont les partis contestataires qui se revendiquent de la démocratie (il suffit de voir le FN ou la France insoumise, lesquels ne cessent de réclamer des référendums) alors que les partis de gouvernement hésitent à utiliser le mot, préférant dénoncer le populisme et la démagogie. Le risque est que le terme de démocratie devienneun gros mot, un label infâmant. C’est un peu ce qui s’est produit en France avecla laïcité : jusqu’à une date récente, la laïcité était défendue par les élites et par les gens modérés, mais depuis quelques années, on a assisté à un basculement qui fait que celle-ci est désormais défendue par des acteurs plutôt périphériques, voire par le Front national, alors que les partis de gouvernement la délaissent ou la considèrent franchement comme un problème.Dans le cas de la démocratie, on peut craindre une évolution comparable. Faut-il s’attendre à voir émerger un discours officiel, avec le soutien des médias et des institutions culturelles, expliquant que, tout compte fait, la démocratie, ce n’est pas vraiment formidable ?On n’y est pas car, pour l’heure, les électeurs continuent d’y croire. Mais la situation deviendrait assurément beaucoup plus compliquée s’ils venaient à changer d’avis.

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