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L’opinion publique craque parce que les grands projets politiques ne sont pas lisibles
©LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

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L’opinion publique craque parce que les grands projets politiques ne sont pas lisibles

L’illisibilité des projets de réformes explique le déficit de confiance de l’opinion publique. L’actualité nous en donne trois exemples : la réforme des rémunérations de fonctionnaires est trop compliquée, la politique de l’énergie est toujours aussi floue, le modèle social débordé.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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L’opposition a évidemment sa part de responsabilité. Mais la classe politique en général doit être allergique à la sphère economique, parce que dès qu’un responsable politique s’investit dans la gestion économique ou propose une réforme, il se heurte au scepticisme de l’opinion et s’avère très souvent incapable de convaincre de l’utilité de sa démarche. D’où d’ailleurs l’échec des réformes structurelles successives.

Les exemples d’illisibilité sont nombreux. L’actualité nous en sert trois exemples. 

1er exemple : le gouvernement a présenté hier une réforme qui a l’ambition de remettre à plat le système de rémunération dans la haute fonction publique. C’est vrai qu’il est affreusement compliqué et fouillé, c’est vrai que les rémunérations sont dissuasives pour ceux qui y travaillent… Les candidats à la fonction publique se raréfient d’ailleurs et comble, les non-fonctionnaires sont convaincus en plus que les agents de la fonction publique bénéficient d’avantages multiples perçus comme des privilèges (sécurité de l’emploi, niveau de retraite, horaires attractifs etc.). Tout cela est vrai.  Et le gouvernement s’est donc décidé à tout remettre à plat pour améliorer le niveau des rémunérations, simplifier les grilles d’évolution et introduire une part variable en fonction des résultats.

Dans le principe, c’est intéressant. Tout le monde a envie d’y voir clair et de savoir où on va. Vérifier que le système sera plus équitable et que le service rendu sera plus équitable. L’idée de rendre l’administration plus attractive est un moyen de s’attirer des gens de qualité. L’idée de les rémunérer en partie en fonction de leur résultat par rapport aux objectifs fixés est de bon augure. Évidemment.

Sauf que dans le projet, on ne voit pas quelle est l’ambition (plus ou moins de fonctionnaires et dans quels secteurs), on ne voit surtout pas quels objectifs seront fixés, et qui va le faire et en contrôler la réalisation. 

Le résultat est que la réforme est pour l’instant illisible pour l’opinion et même sans doute pour une majorité de fonctionnaires concernés.  On ne voit pas par qui elle sera soutenue et si les (différents) corps de fonctionnaires y adhèreront.  La discussion au parlement sera sans doute violente et partisane, les syndicats resteront corporatistes et le gouvernement finira par créer une commission d’étude pour enferrer le projet si les vagues sont trop hautes. 

2e exemple, la politique énergétique de la France suscite plus d’anxiété que de contentement. Nous étions le pays qui, dans le monde, avait sans doute l’infrastructure de production électrique la plus performante, la plus sécurisée, la plus décarbonée et la moins chère. Notre indépendance était fondée sur deux sources d’énergie : l’hydraulique et le nucléaire.  D'où la construction des barrages et des centrales. Cette infrastructure avait été conçue et développée à partir des années 1960. Pour des raisons politiques, son évolution a été freinée, puis hypothéquée depuis trente ans par les gouvernements successifs parce que les énergies fossiles semblaient abondantes (le pétrole et le gaz ;) et surtout parce que les courants écologistes se sont battus contre le nucléaire en utilisant la peur comme ressort d’opposition. Les courants écologistes, bien que minoritaires, ont gagné sur l’idée nécessaire d’utiliser un mix énergétique d’origine naturelle dont renouvelable (comme le soleil et le vent) et d’énergie fossile faiblement carbonée comme le gaz. Aujourd’hui, alors qu’on n’a plus de gaz russe, et que l’on sait que les énergies naturelles ne seront pas suffisantes, le soleil ne brille pas 24H sur 24 et le vent ne souffle pas en permanence, on redécouvre les qualités du nucléaire.  Mais pour combien de temps, avec quelle technologie, quels équipements et à quel prix, avec l’Europe ou sans l’Europe ? C’est encore a priori très flou. Il n’existe pas sur le marché politique, un responsable qui soit très clair et très cohérent pour dire, expliquer et décider de ce qu’il faudra faire.  S’il existe (et c’est possible), l’opinion publique ne l’a pas entendu. 

3e exemple : notre modèle social. Exemplaire pendant un demi-siècle, le modèle social est devenu obèse par sa générosité et en risque de faillite. Sur l’assurance maladie, la retraite, le chômage, les difficultés débordent de partout… Plus grave encore, le montant des dépenses publiques et sociales en France avoisinant les 55% du PIB, ça signifie qu’un individu normalement constitué (c’est-à-dire cherchant à optimiser sa situation individuelle), a tout intérêt à consacrer son énergie, ses efforts à récupérer des revenus de redistribution, plutôt que des revenus de production de richesse. Or, si l’État veut redistribuer de l’argent, il faut bien que le pays fabrique du PIB, c’est-à-dire de la richesse. 

Parce qu’il est obèse, le modèle social va asphyxier la capacité de production.  Parce qu’il est compliqué dans son fonctionnement, toute réforme est devenue illisible, et le débat se trouve préempté par les corporatismes et les lobbies.  

Les gouvernements au pouvoir depuis les années 1970, depuis la première crise pétrolière, depuis l'arrivée de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, ont tous leur part de responsabilité. Ils n’ont pas fait la pédagogie du changement.  VGE a essayé de la faire (on n’a pas de pétrole mais on a des idées) mais ses résultats n’ont pas été au rendez-vous. D’où l’arrivée de François Mitterrand en 1981, qui paradoxalement, est entré dans la maison par la porte de gauche avec l’aide du parti communiste qu’il a tué, pour s’installer deux ans plus tard avec ses amis social-démocrates et le Vademecum libéral et européen.  F Mitterrand a régné 14 ans en faisant de la politique, c’est-à-dire en obtenant de l’opinion qu’elle accepte d’assumer le mur des réalités économiques, la prospérité certes grâce à l’économie de marché, à la mondialisation et à la stabilité monétaire de l’euro et des garanties de l’Allemagne. En interne, la France avait donc les moyens de financer son modèle social. 

Les successeurs de François Mitterrand ont géré les affaires courantes grâce au sacro-saint modèle social, Nicolas Sarkozy a bien essayé de réveiller l’opinion publique, mais avec une crise financière mondiale sans précédent et un mandat de 5 ans, l’opinion a eu peur de ce qu’il n’avait à offrir : « Dusang, du labeur, des larmes et de la sueur » pour reprendre le mot de Churchill. 

Son successeur n’a pas fait de miracle, sauf à assister à l’effondrement de la classe politique ramassée en miettes par Emmanuel Macron. Qui se retrouve un peu dans la situation de VGE en 1974. Avec la possibilité de faire un deuxième mandat après s’être fait volé le premier par les gilets jaunes et la covid. La France a permis à Emmanuel Macron de rester à l’Élysée, parce qu’il n’y avait personne d’autres, disent les pessimistes. Ou alors pour qu' il puisse faire les réformes promises.

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