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Une statue de Napoléon Bonaparte.
Une statue de Napoléon Bonaparte.
©Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP

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L’histoire de France de Napoléon : des revers militaires à l’écroulement de l’Empire (1812-1814)

Camille Duclert a publié « L’Histoire de France de Napoléon » aux éditions Passés / Composés. Dans son testament dicté à Sainte-Hélène, Napoléon met la dernière touche à la geste impériale en commandant à Édouard Bignon, un de ses diplomates les plus fidèles, le récit de son règne. Dès 1829-1830 paraissent les six premiers tomes d'une Histoire de France qui en compte quatorze et se clôt en 1850. Extrait 2/2.

Camille Duclert

Camille Duclert

Archiviste paléographe, Camille Duclert est conservateur du patrimoine et directrice adjointe de la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine. Elle a consacré son doctorat d'histoire (Sorbonne Universités) à la figure d'Edouard Bignon : "Edouard Bignon (1771-1841), héraut de la gloire napoléonienne".

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Sous la poussée victorieuse des alliés qui débordent d’Allemagne, le territoire français est envahi au début de l’année  1814. Le système impérial finit de s’écrouler en Italie et en Espagne. En France, les manœuvres diplomatiques désespérées de Caulaincourt en 1813 puis à Châtillon-sur-Seine en février 1814 échouent à retarder l’avancée des ennemis, trop nombreux pour que les victoires de Napoléon ne les détournent de Paris. L’opposition intérieure aperçue lors de la session de décembre 1813 est habilement manœuvrée par Talleyrand : le Sénat proclame la déchéance de Napoléon le 2 avril. L’Empire a vécu.

À l’exception des développements diplomatiques, le récit de l’Histoire de France devient un long chant funèbre sur les dernières heures de Napoléon, abandonné et trahi par ses proches. Ernouf ne résiste pas au plaisir de suggérer à plusieurs reprises une histoire contrefactuelle voire uchronique, sans réel intérêt.

Vers l’invasion de la France

[…] L’invasion était le dénoûment de la crise à la fois le plus probable et le plus désiré. […] L’occupation de l’Allemagne permettait aux alliés de réunir sans délai toute la masse des moyens financiers et militaires de ce pays. […] [Ils] ne déployaient pas moins d’activités à paralyser la défense de la France, qu’à développer leurs moyens d’attaque. […] La première capitulation violée fut celle de Dresde.

[…] Portons maintenant nos regards sur la France. […] Le 15  décembre, paraît dans le Moniteur un décret qui augmente de trente centimes par franc la contribution foncière, celle des portes et fenêtres et des patentes de l’année ; double la contribution personnelle et la portion de la contribution mobilière qui se perçoit par rôles ; enfin établit un droit additionnel sur le sel. […] « Toute l’Europe marchait avec nous il y a un an, dit-il en répondant à la députation du Sénat, toute l’Europe marche aujourd’hui contre nous ». Cette phrase peint d’un trait la situation ; aucune mesure n’est au-dessus des dangers de la France. Trois cent mille hommes appartenant aux conscriptions de 1813 à 1814, sont rappelés sous les drapeaux par le sénatus-consulte du 15 novembre ; il est déjà trop tard. […] Gardant toujours (mais gardant seul) l’activité et l’énergie des plus beaux jours de sa fortune, l’Empereur faisait marcher de front toutes les mesures nécessaires pour l’armement des places fortes de l’ancienne France, pour la défense des frontières et de la capitale, pour l’équipement et l’instruction des nouveaux soldats.

[…] Le 11 novembre, M. de Saint-Aignan, beau-frère du duc de Vicence, est arrivé à Paris, apportant à l’Empereur la réponse des alliés aux propositions qui leur avaient été portées de sa part, dans la nuit du 16 au 17 octobre. […] [Elle] se réduit aux points suivants, bases fondamentales de tout arrangement possible :

1° L’union des puissances alliées est indissoluble ;

2° Elles ne veulent, par conséquence, pas d’autre paix qu’une paix générale ;

3° Elles sont d’accord pour laisser à la France ses limites naturelles, le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ;

4° L’indépendance absolue de l’Allemagne et le rétablissement de l’ancienne dynastie en Espagne sont deux conditions sine qua non ;

5° L’Italie et la Hollande seront de même indépendantes de toute puissance prépondérante. Le mode de leur gouvernement sera discuté dans les négociations ainsi que les limites de la frontière que l’Autriche devra avoir en Italie ;

6° L’Angleterre est prête à faire les plus grands sacrifices pour la paix fondée sur ces bases, et à reconnaître la liberté du commerce et de la navigation à laquelle la France a droit de prétendre ;

7° Enfin ces principes généraux étant agréés par l’empereur Napoléon, on pourrait neutraliser, sur la rive droite du Rhin, tel point que l’on jugerait convenable, où les plénipotentiaires de toutes les nations belligérantes se rendraient sur le champ, sans cependant que les négociations suspendissent le cours des opérations militaires.

Telles sont ces bases sommaires de Francfort dont l’acceptation franche et immédiate pouvait changer encore les destinées du monde. […] Le duc de Vicence, plénipotentiaire déjà désigné, était prêt à se rendre au jour et au lieu qui seraient indiqués. L’Empereur proposait la ville de Manheim. Cet empressement ne suffisait pas pour les alliés ; il leur aurait fallu une adhésion formelle aux bases proposées. M. de Metternich, par sa lettre du 25 novembre, réclama cette adhésion comme une condition sine qua non. Le duc de Vicence, qui venait d’être nommé ministre des relations extérieures, fut autorisé alors à la donner ; mais il était trop tard. « Les alliés ont avoué depuis que si, dès l’instant où l’Empereur connut les bases de Francfort, il avait fait partir un plénipotentiaire, autorisé à les signer (comme l’avait proposé le duc de Bassano), ils n’auraient pas osé se rétracter, ou peut-être n’en auraient pas eu l’idée. Mais l’Empereur a perdu ce dernier moment favorable, il a donné aux ennemis le temps de connaître sa situation, et leur a fait naître l’envie d’en profiter. » […] Au 25  novembre, le parti de la guerre a déjà repris de la prépondérance ; et son triomphe est assuré par la réponse évasive du duc de Bassano. Le 1er  décembre, l’invasion est décidée dans un grand conseil tenu à Francfort, et la fameuse déclaration qui porte cette date paraît le 7 dans la Gazette de la ville.

[…] Un décret, rendu pendant la retraite même de Leipzig (Gotha, 26 octobre) avait convoqué les députés pour le 29 novembre ; mais les propositions de Francfort ont occasionné un délai de quelques semaines. […] L’Empereur attendait les meilleurs résultats de la communication des pièces [des négociations précédentes] au sénat et au Corps législatif. Cette mesure devait donner à leur adhésion un caractère plus énergique et plus spontané, de nature à exalter l’opinion publique. Le rapport de la commission du sénat fut tel qu’on pouvait le désirer ; mais il n’en fut pas de même au Corps législatif […] L’Empereur ne pouvait s’y tromper. Il fit arrêter l’impression, et convoquer de suite un conseil privé extraordinaire. Le duc de Bassano y lut le rapport [rédigé par Laîné] ; après une longue discussion, que l’Empereur résuma avec sa netteté ordinaire, tout le monde convint que la permanence du Corps législatif, ainsi disposé, ne pouvait être qu’un danger de plus, et la dissolution fut résolue et prononcée.

[…] Le 1er janvier 1814, deux cent mille ennemis étaient en France.

(…)

La campagne de France

[…] L’invasion de l’ancienne France a été définitivement résolue le 1er décembre, et les alliés ont lancé d’avance, comme un brûlot incendiaire, leur fameux manifeste de Francfort : « Ils ne font pas, disent-ils, la guerre à la France, mais seulement à l’Empereur ». […] Le plan d’invasion suivi par les alliés aurait été le comble de la témérité et de la folie, s’il n’eût été basé sur une connaissance exacte du peu de ressources militaires qui pouvaient leur être opposées. Employant au blocus des places fortes les milices de nouvelle levée, ils se hâtaient de pousser sur Paris leurs meilleures troupes. […] Chaque jour voit s’accroître les dangers de la France, et rend la présence de l’Empereur indispensable à l’armée. La régence a de nouveau été confiée à l’Impératrice ; il croit devoir lui adjoindre Joseph Napoléon, avec le titre de lieutenant général de l’empire. Les chefs de la garde nationale, nouvellement réorganisée, ont prêté à l’Empereur leurs premiers serments de l’année. C’est à eux qu’il recommande l’Impératrice et le Roi de Rome. Dans la fameuse séance du 23 janvier, sa dernière allocution leur arrache des acclamations et des larmes sincères. La nuit suivante, il quitte les Tuileries, où il ne rentrera que le 20 mars 1815 ! Et il vient d’embrasser pour la dernière fois l’Impératrice et son fils.

[…] [Du 9 au 14 février] les combats de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry et de Vauxchamps coûtaient à l’armée de Silésie dix-huit à vingt mille hommes. Pendant que l’Empereur obtenait ces brillants succès, la grande armée austro-russe avait fait des progrès alarmants. […] Jamais ses affaires n’avaient paru plus désespérées que dans les premiers jours de mars 1814 ; chaque dépêche qui lui parvenait sur un champ de bataille ou au bivouac, annonçait un désastre nouveau. Il avait appris coup sur coup la fatale capitulation de Soissons, la défaite de Soult à Orthès, la déclaration de guerre de Murat. […] Quinze jours seulement séparent la bataille d’Arcis de l’abdication de Napoléon ; mais ces quinze jours sont un siècle, et demanderaient à eux seuls toute une histoire.

Les dernières manœuvres diplomatiques : le congrès de Châtillon

L’étude du congrès de Châtillon pose la question de la sincérité de ses participants. Les Alliés voulaient-ils négocier la paix avec Napoléon à cette date ou seulement gagner du temps ? Ernouf incline vers la seconde option, fort de l’opinion de Talleyrand ; l’ancien ministre a plusieurs fois indiqué le refus des Alliés de cesser les combats. Cette version a surtout le mérite de justifier le ralliement de Talleyrand aux Bourbons : la paix étant devenue impossible sous le règne de Napoléon, l’intérêt de la France exigeait son abdication. Le débat reste ouvert, même si la réputation d’intransigeance de Napoléon a certainement prévenu les Alliés en sa défaveur.

[…] Depuis le 1er décembre 1813 jusqu’à la rupture du congrès de Châtillon, les dernières négociations des alliés avec l’Empereur ont été subordonnées sans réserve, au moins de leur part, aux événements de la guerre. […] Dans la pensée de l’Empereur, les progrès des alliés, l’invasion de la France, n’ont pas changé l’état de la question depuis les propositions faites en novembre ; il pose, comme condition sine qua non, nos limites naturelles qui ont été reconnues par les puissances à Francfort. […] « Il ne laissera pas la France moins grande qu’il ne l’a reçue. Si donc les alliés proposent les limites anciennes, il ne voit que trois partis : combattre et vaincre, combattre et mourir, ou enfin, si la nation ne le soutient pas, abdiquer ».

[…] Les alliés semblaient subordonner l’ouverture même des négociations aux événements militaires. Enfin, le 14 janvier, M. de Metternich avait prévenu Caulaincourt de se rendre à Châtillon-sur-Seine, lieu désigné par les souverains alliés pour l’ouverture des négociations. […] Les plénipotentiaires des alliés n’y arrivèrent que le 3 février, et quand le congrès s’ouvrit enfin, leurs armées étaient à quarante lieues de Paris. […] Déjà les noms des plénipotentiaires alliés étaient connus ; plusieurs n’étaient rien moins que rassurants. C’étaient, pour l’Angleterre, lord Aberdeen et M. Stewart, auxquels était adjoint lord Castlereagh; pour la Prusse, M. de Humboldt, le seul des nouveaux plénipotentiaires qui eût figuré à Prague ; pour l’Autriche, le comte de Stadion ; et enfin pour la Russie, le comte de Rasumowski. L’envoi de M. Rasumowski à Châtillon n’était pas moins injurieux pour la France que ne l’avait été, l’année précédente, celui de M. d’Anstett à Prague.

[…] Dès sa première conférence avec Floret [un des envoyés autrichiens], qui eut lieu le jour même de son arrivée, le duc de Vicence resta convaincu que les prétentions des alliés iraient au-delà des bases de Francfort, et dès lors il dut insister plus vivement que jamais, pour être mis en état de répondre dans cette hypothèse. […] Le duc de Vicence aurait voulu être autorisé à déclarer, dès la première séance, que l’empereur Napoléon était prêt à faire tels et tels sacrifices. […] La première conférence eut lieu le 5 février. […] Dès le début de la seconde séance, les plénipotentiaires alliés, continuant d’agir comme un seul homme, consignent au protocole la demande formelle que la France rentre dans les limites qu’elle avait avant la révolution, sauf quelques arrangements de convenance réciproque, et sauf les restitutions que l’Angleterre est prête à faire, sur les conquêtes qu’elle a faites pendant la guerre ; qu’en conséquence l’empereur Napoléon abandonne toute influence directe hors de ses limites futures, et renonce à tous ses titres de souveraineté et de protectorat sur l’Italie, l’Allemagne et la Suisse. […] Napoléon était encore à Nogent, quand il eut connaissance de la proposition des alliés. L’indignation qu’elle lui causa, et dont M. Fain nous a conservé l’expression éloquente, suffirait pour justifier la réserve de Caulaincourt. En lui donnant carte blanche [expression employée dans un de ses courriers de la veille], l’Empereur n’avait évidemment pas prévu que les alliés pousseraient si loin leurs prétentions ; il ne pouvait se décider « à laisser pour prix de tant d’efforts, de sang et de victoires, la France plus petite qu’il ne l’avait reçue ». […] Dès le jour de la bataille de Montmirail [11 février], l’Empereur était revenu à l’idée qu’il ne pouvait y avoir de paix que sur les bases de Francfort. Caulaincourt se retrouvait donc vraiment sans pouvoirs, le 17 février, ne sachant pas même s’il pourrait engager l’Empereur victorieux à faire quelque concession au-delà de ces bases.

[…] À l’époque où nous arrivons, c’est-à-dire, vers le 20 février, tout semblait confirmer dans l’esprit de l’Empereur l’opinion que les alliés ne voulaient plus traiter avec lui. Il en trouvait la preuve, et dans la teneur même des propositions du 17 février, et dans les refus qu’opposait à Paris M. de Talleyrand aux propositions réitérées que lui faisait faire Napoléon, d’aller à Châtillon seconder ou remplacer le duc de Vicence. La négociation était suspendue, et ne pouvait être reprise que par la remise d’un contre-projet français. […] L’extrême réserve des plénipotentiaires alliés empêchait le duc de Vicence de se procurer les informations qu’on lui demandait ; mais sa conviction, qu’il s’efforçait en vain de faire partager à l’Empereur, était toujours que la paix ne pouvait se faire sans l’abandon d’une partie de la Belgique. […] Le duc de Vicence regrettait vivement de n’avoir pas eu de contre-projet à présenter, ou du moins de n’avoir pas été mis à même de discuter le projet des alliés dès le 28  février. En rendant compte de cette séance [la quatrième] à l’Empereur, le 1er mars, il terminait ainsi : « D’après ce que je vois et ce que j’entends, je ne vois pas qu’il reste aucun espoir de faire la paix, quant à présent du moins, autrement qu’à des conditions bien différentes de celles de Francfort. » Il doutait même que les événements militaires pussent désormais avoir une grande influence sur les questions fondamentales de la paix ; trop d’explications et de pourparlers ayant eu lieu entre les alliés, pour qu’ils ne fussent pas complètement d’accord sur ces questions. Enfin il était autorisé à croire que les alliés, loin de se diviser, comme Napoléon l’espérait encore, s’unissaient plus que jamais. Le duc de Vicence avait raison. Au moment même où il écrivait cette lettre, les ministres de la coalition signaient à Chaumont un nouveau traité d’alliance [1er mars].

[…] Le traité de Chaumont, aux termes de son préambule, a pour double but d’assurer la continuation de la guerre, si le gouvernement français refuse les conditions qui lui ont été proposées par les alliés et de garantir l’ordre de choses qui aura été l’heureux résultat de leurs efforts. Il est composé de seize articles parents, et trois articles secrets.

[…] Notre plénipotentiaire avait défendu pied à pied le terrain ; il avait combattu jusqu’au dernier moment, à Châtillon, les exigences avides et tyranniques des alliés, et cette animosité persévérante qui s’accroissait de nos revers et même de nos victoires. Au quartier général français, il avait lutté incessamment aussi, mais sans plus de bonheur, contre la ténacité de l’Empereur, contre ses élans de confiance et de fierté, fruits de retours de fortunes éphémères, et surtout contre l’opinion que la paix n’était plus possible à Châtillon, opinion qui a exercé une influence décisive sur les déterminations de l’Empereur. […] Nous croyons, nous, avec Napoléon et M. de Talleyrand, qu’à Châtillon la paix était devenue impossible. M. de Talleyrand a plus d’une fois répété à M. Bignon qu’à aucune époque de la négociation les plénipotentiaires n’avaient eu le pouvoir de conclure ; le plénipotentiaire français eût-il montré la plus grande docilité pour souscrire à tous les sacrifices, ils devaient en référer à leurs cours. M. de Talleyrand avait dès lors la certitude que ni l’empereur Alexandre ni le roi de Prusse ne voulaient plus faire la paix avec Napoléon, et nous avons peine à croire que lord Castlereagh et M. de Metternich eussent jamais pu faire prévaloir une pensée pacifique sur l’animosité des deux souverains. […]

La dernière séance du congrès de Châtillon avait eu lieu le 18 et le 19 mars. […] Les puissances alliés avaient publié, sous la date du 25 mars, une déclaration sur la rupture du congrès de Châtillon. […] Plusieurs passages de cette pièce dénotent un parti pris pour le renversement de Napoléon. Elle se termine par le vœu que la cause de l’Europe triomphe du seul obstacle qui lui reste à vaincre.

Chute de Paris et déchéance de Napoléon

La situation militaire se dégradant rapidement, les intrigues politiques se multiplient. Aveuglé par sa passion pour Napoléon, Ernouf les dépeint avec une grande partialité : il évoque ainsi le défaitisme des élites, la trahison et la lâcheté et des maréchaux, la corruption des royalistes par le parti de l’étranger…

La situation de l’empereur Napoléon, rejeté sur la rive droite de l’Aube par la seconde bataille d’Arcis [21 mars], semble plus désespéré que jamais. Le congrès de Châtillon vient d’être dissous, et l’arrêt de la politique ne peut plus être réformé que par les armes. Pris entre deux masses ennemies dont chacune est assez forte pour accabler sa dernière armée, Napoléon sent qu’il n’y a plus d’avantage pour lui à se heurter tour à tour contre Schwartzenberg ou Blücher. Il se refuse également à tout commettre au hasard d’une bataille, en se rejetant entre Paris et les alliés. Manœuvrer sur leur base d’opérations lui semble le seul parti que comportent les circonstances présentes. Les avantages de cette résolution sont si évidents, qu’ils obtiendront, en dépit des événements, l’approbation de la plupart des écrivains militaires. L’Empereur se mettait ainsi en communication avec les départements foulés par l’ennemi, et y encourageait l’insurrection […], [et il] devait croire qu’à cette époque Paris était en mesure de résister assez longtemps pour que, dans toute hypothèse, il pût arriver à temps au secours.

[…] Avant de poursuivre le récit des opérations militaires, nous devons dire ici quelques mots des intrigues qui s’agitaient alors au sein de cette capitale, et de l’état de l’opinion publique. […] On était las de la guerre, et l’on croyait que l’Empereur ne voulait pas de la paix. Sans cette double conviction profondément enracinée dans les classes aisées, même parmi certains officiers supérieurs de l’armée, jamais les faibles intrigues des partisans de la régence et du petit nombre des royalistes qui ne craignirent pas de se mettre en avant, jamais l’habileté même de M. de Talleyrand n’aurait suffi pour assurer le triomphe de l’étranger. […] Hâtons-nous d’ajouter, pour l’honneur de nos pères, que la majorité du peuple français n’était pas atteinte de cet engourdissement déplorable ; les sophismes des mécontents n’avaient pas accès sur les classes inférieures. L’admirable instinct des masses ne voyait, dans les souffrances que leur imposaient les réappels des conscriptions et les accroissements d’impôts, qu’un mal nécessaire, dû à l’acharnement des monarchies absolues contre la révolution française. […] La célérité de l’invasion a été, sans contredit, l’une des principales causes du succès des alliés ; toutefois cette cause n’aurait sans doute pas suffi, si les mesures prescrites par l’Empereur n’avaient pas été paralysées par le découragement, la pusillanimité, l’inertie, le mauvais vouloir, et enfin la trahison avérée de certains fonctionnaires. Le nombre des mécontents de l’ordre de choses établi n’avait fait naturellement que s’accroître depuis la rupture du congrès de Prague. Trois partis principaux se dessinaient. Les membres de la minorité opposante du sénat, attribuant tous les malheurs de la France depuis 1812 à l’ambition immodérée du chef de l’État, prétendaient arriver à le maîtriser par une constitution forte. […] Ce premier parti n’était pas dangereux par lui-même ; mais nous verrons comment un homme habile sut tourner son influence au profit des Bourbons. Le second parti était celui de la régence [de Marie-Louise], dont le duc d’Otrante fut l’un des plus fervents apôtres à l’étranger, en France et jusque dans l’armée. L’histoire sera sévère pour cette coterie. […] Enfin, le troisième parti était, on le devine, celui des royalistes, dont les plus modérés, malheureusement en petit nombre, voulaient aussi une constitution. […] C’est à dessein que nous n’avons pas fait figurer M. de Talleyrand dans l’énumération des partis hostiles à l’Empereur. La conduite de ce personnage, que l’on doit envisager comme l’auteur principal de la Restauration, demande à être expliquée par des motifs d’un ordre supérieur. […] Associé longtemps à la politique de l’Empereur, M.  de Talleyrand avait jugé et condamné ce plan vaste et sublime qui se réduisait, dans sa plus simple expression, à fonder l’avenir du monde sur la grandeur et la suprématie de la France. Dès ce moment, la pensée du célèbre diplomate se trouva naturellement amenée au rétablissement des Bourbons, puisque le maintien de Napoléon était inconciliable avec les idées d’équilibre européen communes à M. de Talleyrand et aux cabinets absolus ; et qu’une régence n’aurait sûrement été, dans le grand drame de l’Empire, qu’une sorte d’entracte, après lequel Napoléon aurait reparu plus terrible que jamais. […] Trois hommes partagent avec

M. de Talleyrand, quoiqu’à un degré inférieur, l’honneur, ou, si l’on veut, la responsabilité du rétablissement des Bourbons : ce sont MM. de Dalberg, Louis, et M. de Pradt […].

Le double désastre de Fère-Champenoise [25 mars] n’a précédé que de quelques jours l’apparition des alliés sous les murs de la capitale. […] Le 28 mars, les alliés sont en force à Meaux  : l’approche d’une forte colonne ennemie est de notoriété publique dans la capitale. Un conseil de régence s’assemble dans la soirée, et se prolonge au-delà de minuit. Deux questions y sont agitées : Paris sera-t-il défendu ? L’impératrice doit-elle y rester ? […] Le départ a été fixé pour huit heures [le 29 mars]. Les ministres, les grands dignitaires qui doivent accompagner l’impératrice arrivent aux premières lueurs du jour ; la douleur et l’anxiété se peignent sur tous les visages. […] Bientôt les lourdes voitures s’ébranlent, et le convoi funèbre de l’Empire a franchi le guichet des Tuileries. Paris est ouvert à l’ennemi. […] Les débris de l’armée des maréchaux, quelques milliers de gardes nationaux qui ont pu avoir des armes, en tout trente mille hommes, vont, non pas défendre la capitale, cela n’est plus possible, mais payer honorablement, sous ses murs, un dernier tribut à la patrie.

[…] Ce fut pendant cette nuit funeste [après la journée de combat du 30 mars] que fut signée la capitulation de Paris. […] Bientôt les premières lueurs du jour montrèrent aux alliés leur conquête. « Il fallait voir, dit un témoin oculaire, il fallait voir la grande cité, le matin du 31 mars ! Les troupes françaises n’y étaient plus ; les étrangers n’y étaient pas encore. Veuve de ses défenseurs, elle allait accueillir ses ennemis. » […] Cinquante mille Autrichiens, Prussiens et Russes, défilent sur les boulevards, ayant à leur tête l’empereur Alexandre et le roi de Prusse. Leur apparition est le signal d’un mouvement royaliste préparé depuis quelques jours. Ça et là des cris de Vive le roi ! Vivent les Bourbons ! se font entendre ; on distribue une proclamation qui parle de joie, de délivrance, de la reconnaissance due aux monarques alliés et à leurs braves armées, si lâchement calomniées.

[…] On le sait, la Restauration est sortie du conseil tenu chez M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin, à l’issue de la revue du 31 mars. […] Du moment où la faction royaliste proprement dite se crut assez sûre du triomphe définitif de la coalition pour relever enfin la tête, il y eut en faveur du rétablissement des Bourbons deux actions essentiellement distinctes, et souvent contradictoires. M. de Talleyrand, et les hommes que des considérations d’intérêt privé ou qu’un patriotisme mal entendu plaçaient sous son influence, ne séparaient pas les Bourbons d’une constitution. […] Mais contrairement à ses inspirations et à ses vues, nous voyons se manifester, dès les premières heures du nouvel ordre de choses, chez les ultra-royalistes, cette tendance vers un passé dont nous séparaient des abîmes, cet esprit de réaction absolutiste, que combattront incessamment et vainement les partisans éclairés des Bourbons. […] Le 1er avril, soixante-quatre membres du sénat se réunissent : M. de Talleyrand leur soumet ou plutôt leur notifie le choix des membres du gouvernement provisoire. […] Dans la même séance, les sénateurs arrêtèrent les bases sommaires de la future constitution. […] Rassemblés pour la seconde fois le 2 avril, les sénateurs, que faisait agir M. de Talleyrand, décrétèrent la déchéance de Napoléon et l’abolition de l’hérédité dans sa famille. […] Le décret de cette déchéance fut publié le 3  avril, et précédé, sous forme de préambule, d’un véritable acte d’accusation, rédigé à la hâte par M. Lambrechts.

Les adieux de Fontainebleau

L’histoire de France devient celle de l’empereur Napoléon : Ernouf l’accompagne jour par jour à Fontainebleau, de son arrivée aux adieux en passant par la grande scène des maréchaux puis de l’abdication. Lieux communs de la geste napoléonienne, ces instantanés témoignent de la ferveur dont Ernouf entoure l’empereur.

[…] [À l’annonce de la prochaine bataille de Paris], le premier mouvement de l’empereur est de continuer sa route, et d’aller défendre ou reconquérir Paris, avec les troupes qui en sortent, ou même seulement avec la garde nationale et la population insurgée. On lui fait abandonner, non sans peine, ce projet audacieux, mais dont le succès n’était vraiment pas impossible. […] La journée du 31 mars se passe à donner des ordres indispensables pour la réorganisation de l’armée ; les troupes ramenées de Champagne prennent position entre l’Essonne et Fontainebleau. […] L’Empereur a puisé dans les communications de Caulaincourt [revenu de Paris le 3  avril] une énergie nouvelle. Le 3, il passe en revue sa garde fidèle.

[…] Le 4 au matin, l’ordre est donné de transférer le quartier général de Fontainebleau à Ponthiéry. Après la parade de midi, les maréchaux reconduisent l’Empereur dans ses appartements, non plus, hélas ! pour le féliciter ou prendre ses ordres. […] Alors s’élève une discussion, dont les détails, peu honorables pour quelques-uns des maréchaux, ne seront jamais bien connus. L’Empereur voit qu’il s’est trompé en croyant pouvoir compter sur eux. Le parti de l’étranger a su exploiter la lassitude, l’égoïsme, l’attrait des intérêts privés, toutes les mauvaises passions qui peuvent en ce moment avoir accès dans les âmes ; il a égaré leur jugement et leur conscience. Le salut du pays, la gloire même de Napoléon leur paraissent exiger qu’il abdique en faveur de son fils. L’Empereur fléchit sous cette résistance inattendue et fait son abdication conditionnelle. […] Caulaincourt, Ney et Macdonald sont chargés d’aller défendre à Paris les intérêts de Napoléon  II, de l’armée, de la France surtout. L’Empereur leur a recommandé de voir en passant le duc de Raguse, qui les accompagnera s’il ne juge pas sa présence indispensable à son corps d’armée. En recevant cette communication, Marmont parut visiblement troublé. […] Il convint que des négociations étaient entamées entre Schwartzenberg et lui, mais il ajouta qu’il n’y avait rien de consommé ; tandis qu’en réalité il se trouvait lié par l’acceptation de sa déplorable proposition, à laquelle plusieurs de ses généraux avaient préalablement adhéré. […] Quoiqu’il en soit, cet incident capital [la défection de son corps] détruisait l’argument le plus efficace qui pût être allégué en faveur de la régence, l’attitude unanime de l’armée française. Alexandre, triomphant, s’empressa d’exiger l’abdication absolue de Napoléon. […] Une impulsion fatale a été donnée ; le parti de l’étranger a pris définitivement de la consistance : la prolongation de la lutte pourrait devenir un signal de guerre civile. Devant cette considération, Napoléon ne saurait hésiter ; il rédige et signe son abdication absolue, conçue en ces termes : « Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’Empereur, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d’Italie, et qu’il n’est aucun sacrifice, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France. » […] L’Empereur signe son abdication, sans arrière-pensée ; il est résigné à vivre et à mourir dans l’exil, si le bien de la France l’exige.

Le sacrifice est consommé. Ney, Macdonald et Caulaincourt retournent à Paris traiter, sur la base de l’abdication absolue, du sort de Napoléon et de sa famille. […] Prêt à quitter la France pour un exil sans doute éternel, il n’a pas cru qu’il lui fût permis de laisser échapper cette dernière occasion d’assurer ou d’adoucir le sort de quelques braves, de quelques fidèles serviteurs dont le dévouement et les besoins lui sont connus. […] Pour prix de sa renonciation aux trônes de France et d’Italie, Napoléon obtenait l’île d’Elbe, la reconnaissance des titres de souveraineté dans sa famille, les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla pour Marie-Louise et son fils […]. Caulaincourt rapportait le traité à Fontainebleau le 11 avril. Mais pendant cet intervalle Napoléon a conçu et mûri un projet héroïque et sinistre. […] Mais ne nous y trompons pas : le suicide n’est pas de sa part un acte de désespoir, mais d’abnégation et de dévouement paternel. Cet homme, qu’on a voulu représenter comme absorbant tout dans un immense égoïsme, a su ou deviné que sa vie est le seul obstacle sérieux à l’établissement de la régence de Marie-Louise […] Pendant toute la journée du 12, il refuse de ratifier le traité que lui soumet Caulaincourt. Dans la nuit suivante, il essaye de mettre fin à ses jours avec du poison qu’il portait toujours sur lui depuis la retraite de Moskou : mais ce dernier ami le trahit […].

Napoléon quitta Fontainebleau le 20 avril. Son allocution aux braves de sa garde, héroïque débris de tant de combats et de gloire, est encore présente à tous les cœurs : c’est une des scènes les plus touchantes, les plus grandioses de notre histoire. […] « Soldats de ma vieille garde, je veux vous faire mes adieux. Depuis vingt ans, je vous ai constamment trouvés sur le chemin de la gloire et de l’honneur ; vous vous êtes toujours conduits avec bravoure et fidélité ! Encore dans ces derniers temps, vous m’en avez donné des preuves. Avec vous, notre cause n’était pas perdue ; j’aurais pu, pendant trois ans, alimenter la guerre civile ; mais la France n’en eût été que plus malheureuse, sans aucun résultat. Les puissances alliées présentaient toute l’Europe liguée contre moi. Une partie de l’armée m’avait trahi ; des partis se formaient pour un autre gouvernement. Je sacrifie tous mes intérêts au bien de la patrie… Je pars… Vous la servirez toujours avec gloire et avec honneur, vous serez fidèles à votre nouveau souverain. Je ne puis pas vous embrasser tous… Je vais embrasser votre chef… J’embrasserai aussi le drapeau… Approchez, général Petit… faites avancer le drapeau… Que ce baiser passe dans vos cœurs ! Je suivrai toujours vos destinées et celles de la France !!! » L’Empereur pleurait en embrassant le drapeau, et ne pouvait plus prononcer que des phrases entrecoupées. Son émotion avait gagné tout le monde ; les officiers baisaient leurs épées, les soldats sanglotaient. […] La scène homérique des adieux écrase toutes les petitesses de la réaction royaliste, du triomphe de l’étranger : le coup de tonnerre de Fontainebleau vaut celui d’Austerlitz.

Extrait du livre de Camille Duclert, « L’Histoire de France de Napoléon », publié aux éditions Passés / Composés

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