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"La croissance est le moteur de la création d’emplois ".
"La croissance est le moteur de la création d’emplois ".
©Reuters

Plouf, plouf, plouf...

L'Europe remonte, la France s'enfonce : pourquoi il est grand temps de s'occuper enfin de la croissance plutôt que d'emploi ou d'inégalités

Les derniers indices d'activité ont confirmé le décrochage de la France par rapport à ses voisins. Dans son discours du 31 décembre, François Hollande a indiqué que l'emploi restait la priorité absolue de 2014. Une orientation subtilement critiquée par David Cameron, qui a souligné les "effets désastreux" des politiques inspirées par la gauche sur les dernières années.

Nicolas Goetzmann : Depuis plusieurs années maintenant, les économies occidentales sont confrontées à un ensemble de problématiques qui sont devenues des priorités : inégalités, dettes, dépenses publiques etc. L’aspect perturbant de ces nouvelles priorités est qu’elles ne sont que les conséquences d’une seule et même cause, le manque de croissance. Et ce manque de croissance auquel sont confrontées ces économies est un bouleversement pour ceux qui ont été habitués à des rythmes de développement plus élevés. Mais fondamentalement, se poser la question des inégalités, du chômage, de la dette, des dépenses publiques, c’est se poser la question de cet affaiblissement de la croissance depuis le début des années 1980

Politiquement, le problème va plus loin. Car les politiques publiques sont aujourd’hui à l’œuvre pour lutter contre ces différents phénomènes, et ce sans vision globale, ce qui pose une question majeure : peut-on réellement résoudre un problème en ne traitant que ses symptômes, ou a-t-on encore le droit de ne pas renoncer à la croissance qui est nécessaire à nos économies ? Agir sur les seuls symptômes relève d’un quasi renoncement face à cette question, car cela suppose que nous ne pouvons rien pour la croissance et que nous sommes contraint de ne pouvoir agir qu’en pompier. Je refuse ce renoncement, et je refuse l’idée que la croissance serait une donnée ringarde. La croissance n’est pas qu’un cargo de pétrole, une ruine de la planète, c’est aux entrepreneurs d’inventer et de conduire ce que sera la croissance de demain. La croissance c’est le pari sur l’intelligence, sur la capacité de créer. Et c’est aux politiques de d’offrir les moyens de cette croissance.

L'Emploi 

Nicolas Goetzmann : L’économie est un processus dynamique. Pour qu’il y ait création d’emplois, il faut qu’il y ait une demande, et donc de la croissance. La croissance est le moteur de la création d’emplois mais nous avons tendance à oublier ce principe en ne se focalisant que sur les chiffres du chômage. Ce qui a eu pour conséquence de voir naitre les théories de la réduction du temps de travail et aujourd’hui de la poursuite des politiques d’emplois aidés. En effet, pour faire baisser le chômage, le gouvernement a choisi de recourir à cette méthode, c’est-à-dire qu’il compense le manque de croissance par une solution alternative. Un emploi aidé ne vient ainsi que corriger la « conséquence » qu’est la hausse du chômage plutôt que de traiter la « cause » qui est le manque de croissance. Ce type de politique n’est évidemment pas une solution car il ne s’agit que de traiter à court terme un problème plus profond. C’est un cache-misère. Le plus dangereux dans ce phénomène c’est que nous sommes allés si loin dans le processus que nous avons presque admis que la croissance serait faible à l’avenir. Nous mangeons notre pain noir, suite à nos excès passés. C’est en admettant cela que le Japon vient de traverser 20 ans de stagnation. Si on admet une chose, pourquoi essayer de lutter contre ?

Jean-Charles Simon : Comme beaucoup avant lui, ce gouvernement s’est surtout préoccupé d’artifices statistiques, d’abord au moyen des emplois aidés. Outre le flop du « contrat de génération », on est avec les « emplois d’avenir » si mal nommés dans le « traitement social » classique du chômage. Tout cela dans le cadre du pari inconsidéré de « l’inversion de la courbe », dont l’échec renforce le sentiment d’impuissance du politique. Le gouvernement mise par ailleurs à l’excès sur les usines à gaz des accords paritaires, comme celui de janvier 2013 sur l’emploi ou celui sur la formation professionnelle. Qui n’auront, au mieux, qu’un effet marginal et diffus en faveur des plus grandes entreprises. Enfin, même mal calibré, le CICE pouvait être positif. Mais sa construction est si alambiquée que son impact ne peut pas être au rendez-vous pour l’instant.

La gestion des inégalités

Jean-Charles Simon : Le gouvernement a cherché à cocher les cases de ses engagements de campagne. Quitte à trébucher à répétition, comme avec la taxe à 75 % ou les mesures sur les plus-values. Mais le ressenti a été désastreux pour les premiers concernés, parfois au-delà des conséquences réelles de ces mesures. Et a alimenté un sentiment global de défiance dans les milieux économiques, en France et à l’étranger. Tandis que le contexte d’ensemble de prélèvements en hausse pour tous (y compris du fait des mesures de la majorité précédente !) annihilait l’effet politique attendu auprès des classes moyennes et défavorisées. Qui voient d’abord les efforts supplémentaires qui leur sont demandés.

Nicolas Goetzmann : Barack Obama a récemment déclaré que les inégalités étaient le plus grand défi de notre temps. Je ne le crois pas. Encore une fois, l’explosion des inégalités est un phénomène qui s’explique assez bien en regardant les conséquences d’une croissance faible : chômage élevé, développement du temps partiel, baisse du niveau de participation au travail de la population etc. et de l’autre côté, une protection anti-inflation qui vient protéger les capitaux. Le résultat est assez net, faible ou inexistante progression des revenus des plus démunis, et forte progression des gains en capitaux. Encore une fois, les inégalités ont commencé à s’accroitre sérieusement à partir du moment où les taux de croissance ont commencé à se calmer. C’est-à-dire au début des années 1980, comme a pu le montrer l’économiste Thomas Piketty dans son dernier ouvrage. Je partage ce constat, au moins le constat. 

Pour lutter contre les inégalités, c’est une politique de plein emploi qu’il faut déployer. Lorsque Barack Obama ou François Hollande parlent des inégalités, ils devraient se préoccuper des causes plutôt que de tenter de réparer les conséquences, notamment par la voie de la fiscalité.

Les dépenses publiques

Nicolas Goetzmann : Ici encore, les Etats occidentaux ont commencé à parler de problèmes de dépenses publiques dès les années 1970, et surtout dans les années 1980. Ces Etats étaient habitués à des taux de croissance nominale très élevés (c’est-à-dire en tenant compte de l’inflation), ils pouvaient dépenser assez librement sans trop de contrainte. A partir du moment où la croissance nominale a commencé à chuter, ce qui est arrivé au début des années 1980, les dépenses sont devenus un problème. L’habitude de la dépense n’était plus compensée par une forte croissance et il allait falloir changer les habitudes. La France, comme beaucoup d’autres, n’a pas réussi à changer cette mauvaise habitude et à s’adapter à cette nouvelle donne. Ce sujet est devenu emblématique en France car il est le symbole de l’impuissance politique. Mais en réalité la hausse des dépenses publiques n’est rien d’autre que la compensation de la croissance perdue par l’Etat. C’est-à-dire que les politiques ont voulu « faire croire » que la croissance était toujours là, qu’elle n’avait pas disparue, en dépensant de plus en plus. Nous en arrivons toujours au même point, avec plus de croissance, un Etat a moins besoin de dépenser. Enfin, s’il se montre responsable…

Jean-Charles Simon : C’est le grand échec à ce stade, et un point d’interrogation majeur pour l’avenir. Jusqu’à présent, on a tout juste ralenti la hausse sur l’ensemble de la sphère publique. Et il est à craindre que comme ses prédécesseurs, ce gouvernement soit incapable de faire un véritable travail de réforme sur les missions publiques à supprimer, à réduire drastiquement ou au contraire à revitaliser. Du coup, les économies se font d’abord au détriment des plus dociles, comme les armées, ou de manière uniforme, y compris sur des services déjà paupérisés et défaillants. Tout ça pour essayer d’absorber la hausse sans fin des dépenses sociales, de loin le plus gros morceau à environ 32,5% du PIB.

Le niveau de la dette

Jean-Charles Simon : C’est pour moi la principale clé de lecture des choix effectués. L’angoisse première de cette majorité, c’était un scénario à l’italienne voire à la grecque : hausse violente des taux et mur de refinancement. Ne sachant agir en profondeur sur la dépense, le gouvernement augmentait donc fortement les impôts pour limiter le déficit et rassurer les marchés. Mais avec pour résultat la défiance des agents économiques, une croissance en berne et des rentrées fiscales décevantes. En fait, ce gouvernement a voulu être trop bon élève à ce sujet… Alors que plus cyniquement, il aurait pu stabiliser les impôts et laisser filer un peu plus le déficit. La Commission européenne aurait râlé, mais les marchés étaient anesthésiés par la décision de la BCE à l’été 2012, qui arrimait solidement les taux français aux taux allemands.

Nicolas Goetzmann : La dette est le résultat des dépenses publiques. Mais c’est là que nous pouvons arriver à donner une idée de ce qui passe effectivement dans notre économie. Nous devons considérer que la France est assujettie à une règle de 3% de déficits et de 60% de dettes, qui sont les principes de Maastricht. Ces règles viennent s’ajouter à celle qui a été donnée à la Banque centrale européenne : 2% d’inflation maximum. Il ne faut pas oublier que ces chiffres (3% de déficits et 60% de dettes) ont été établis en prévision d’une croissance nominale européenne de l’ordre de 5%... et c’est l’absence totale de croissance depuis 2008 qui rend la tenue des objectifs impossible… Personne n’y arrive, même pas l’Allemagne qui est aujourd’hui  au niveau de 81% de dette sur PIB. C’est bien l’absence de croissance qui a contraint les Etats à dépenser plus, et il est assez facile de se rendre compte que cette croissance nominale  « perdue » de 5% s’est simplement transformée en dette supplémentaire pour les Etats. Parce qu’il est évident qu’un pays ne peut pas s’adapter à un différentiel aussi important en si peu de temps.

La fiscalité

Nicolas Goetzmann : La fiscalité est le pendant de la dépense publique. L’Etat tente de compenser la faible croissance par plus de dépenses et se finance sur le contribuable, ce qui vient encore réduire la croissance et ainsi de suite. Il y a un moment où le processus s’arrête car le supplément d’impôts ne permet plus une progression des revenus. C’est ce que constate notre gouvernement aujourd’hui avec le trou de 11 milliards dans les caisses. On ne peut pas faire saigner une pierre. C’est le signe que nous sommes au bout du bout. Il s’agit encore une fois de la même logique, les Etats se prennent au piège de leur manque de réflexion sur le seul problème réel : pourquoi la croissance est-elle si faible ? 

Jean-Charles Simon : Le gouvernement a tiré tous azimuts pour essayer, en vain, de remplir ses engagements budgétaires européens. La croissance rechutait partout en zone euro fin 2012, et le gouvernement a donc encore accru l’effort fiscal. Avec une facture si lourde, s’ajoutant aux mesures votées auparavant, l’effet sur les entreprises est apparu délétère. D’où l’idée baroque du CICE : rendre en partie aux entreprises les hausses d’impôt récentes, avec un dispositif à plus de 20 milliards par an ! Mais pour éviter l’impact budgétaire immédiat d’une baisse de charges, on invente un crédit d’impôt, à effet décalé. Et on le finance plus tard, en partie avec la hausse de TVA de ce 1er janvier. Cousine de la fameuse « TVA sociale » critiquée et abrogée après l’élection, sans être jamais entrée en vigueur. Si on ajoute l’écotaxe, héritée des prédécesseurs, les multiples censures et les couacs à répétition en son sein, la fiscalité est un vrai cauchemar pour ce gouvernement. Et pour beaucoup, le symbole de son absence de boussole.

Si la croissance avait été considérée comme objectif prioritaire, quelles mesures aurions-nous mis, ou dû mettre, en œuvre pour cela ?

Nicolas Goetzmann : Il y a deux axes majeurs. Commençons par le second. Il s’agit de libérer l’économie de toutes ces mesures qui ont permis de compenser le manque de croissance lui-même et qui ont transformé l’économie française en une économie de protection plutôt qu’en une économie d‘ambition. Fiscalité élevée pour contrer les dépenses publiques, pour contrer les inégalités, les différentes allocations de soutien à l’emploi… Toutes ces mesures ne sont utiles que parce que nous n’avons pas de croissance, et donc du chômage, des niveaux de pauvreté importants. L’ensemble de ces mesures sont un poids énorme sur le potentiel  de développement. 

Mais pour que cela soit possible, il faut que la croissance soit rétablie au niveau qui était admis lors de la construction européenne, c’est-à-dire une croissance nominale constante (croissance + inflation) de 5% pour l’Europe. Et ça c’est le rôle d’une politique monétaire. Depuis le début des années 1980, le consensus monétaire a établi un dogme absolu, plus l’inflation est faible mieux c’est. Le problème c’est qu’inflation et croissance sont les deux faces de la même pièce, et qu’une faible inflation est synonyme de faible croissance. En rétablissant un objectif de 5% en nominal pour la Banque centrale européenne, nous nous préservons d’une trop forte inflation et nous nous préservons contre une croissance trop faible. Ce constat qui peut apparaître simpliste a émergé aux Etats-Unis voici 5 ans… Il est encore loin de faire consensus en Europe mais il serait peut-être temps de s’en préoccuper. Lorsque nous constatons que le plein emploi est un objectif de la Réserve fédérale américaine, nous devons peut être admettre que ce n’est pas simplement pour faire joli, mais parce qu’elle en a les moyens. 

Jean-Charles Simon : L'idéal aurait bien sûr été d'engager des réformes structurelles majeures, en commençant par le périmètre de l'action publique. La France a 5 à 10 points de PIB de dépenses publiques en trop, en particulier du fait de transferts sociaux qui gonflent à l'excès prélèvements et dépenses. Les marges de manœuvre dégagées auraient pu alors être utilisées pour alléger fortement les prélèvements les plus nuisibles à l'emploi et à la croissance, les cotisations sociales sur les salaires, sans avoir à chercher d'improbables impôts de substitution. Contrairement au choix du CICE, il faudrait d'ailleurs abaisser les charges sur l'ensemble de l'échelle des salaires et non accentuer encore la progressivité des cotisations, qui nous éloigne un peu plus du profil de coût du travail de nos voisins selon le niveau de rémunération. Et la compression de la sphère publique entraînerait mécaniquement rationalisation et simplification des structures et des normes qui pénalisent ménages et entreprises.

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