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Seringue servant à donner la mort.
Seringue servant à donner la mort.
©Reuters

Où fixer la limite ?

L'autre visage de l'euthanasie : les médecins hollandais tirent la sonnette d'alarme face au triplement du nombre de malades mentaux dont la vie a été abrégée

Entre 2007 et 2013, le nombre d'euthanasies aux Pays Bas a augmenté de 151% et le nombre d'euthanasies sur des personnes atteintes d'une maladie mentale a triplé entre 2012 et 2013. Un chiffre qui poussent les médecins à alerter l'opinion et nous interroge sur les limites du "droit à mourir".

Damien Le Guay

Damien Le Guay

Philosophe et critique littéraire, Damien Le Guay est l'auteur de plusieurs livres, notamment de La mort en cendres (Editions le Cerf) et La face cachée d'Halloween (Editions le Cerf).

Il est maître de conférences à l'École des hautes études commerciales (HEC), à l'IRCOM d'Angers, et président du Comité national d'éthique du funéraire.

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Atlantico : Aux Pays Bas en 2013, le nombre d'euthanasies sur des patients atteints d'une maladie mentale a triplé relativement à l'année précédente pour atteindre les 42. L'ensemble des morts par euthanasie aux Pays-Bas représente 3% des morts, soit une augmentation de 151% en 7 ans. Des médecins néerlandais ont d'ailleurs commencé à tirer la sonnette d'alarme. Ces données témoignent-elles selon vous d'une dérive de cette pratique ?

Damien Le Guay : Les statistiques sont toujours difficiles à établir en cette matière, surtout sur des chiffres aussi petits – à savoir 42 morts au lieu de 14 en 2012 qui souffriraient de "graves problèmes psychiatriques" et auraient eu recours à l’euthanasie en Hollande. Notons tout de même certaines évidences. Les Pays-Bas furent les premiers, en Europe, à avoir autorisé, en 2001, l’euthanasie et le suicide assisté. Le nombre d’euthanasie augmente d’année en année – même s’il ne dépasse pas les 3% des décès du pays. Certains, pourtant s’alarment et craignent que le nombre d’euthanasie augmente d’une manière considérable.

Mais, en cette matière, il faut considérer deux changements de taille – même s’ils peuvent sembler accessoires pour les partisans de l’euthanasie. D’une part, quand l’euthanasie est acceptée, qu’elle est inscrite dans la loi, elle s’inscrit dans la palette des soins, dans cette relation entre le corps médical et les malades. Certes des garde-fous existent comme, au Pays-Bas, l’existence de "souffrance insupportable et sans perspective d’amélioration" dans le cadre "d’une maladie incurable" qui permettent d’enclencher, sous le contrôle du médecin (et avis d’un second médecin), un processus d’euthanasie. Mais, l’option euthanasique est là. Et plutôt que d’être extérieure à l’hôpital, à cette hospitalité médicale, elle est désormais "proposée" par les médecins eux-mêmes qui, jusqu’alors, faisaient tout pour lutter pour la vie et contre la mort- et non l’inverse. Tous ceux qui, en France, accompagnent et soignent des personnes en fin de vie disent que ce changement d’attitude est radicale – au sens où il s’inscrit dans la racine de la relation entre les médecins et les patients. C’est pour cela que les infirmiers et les médecins, en France, ne cessent de manifester leur opposition ferme quant à l’introduction de l’euthanasie dans notre arsenal législatif et donc dans leur arsenal de soins. Ils soulignent que cette possibilité est de nature à susciter la méfiance des patients, d’immenses craintes, une attitude plus restrictive à l’égard de ce qu’ils pourraient dire à leurs médecins.

Second changement : l’extension des "ayant-droits" à l’euthanasie. Nous avons vu cela au Pays-Bas. Nous le voyons en Belgique. Quand le principe est accepté, les parlements ne cessent, d’années en années, d’étendre les catégories capables d’y avoir recours. Au début de l’année, le parlement Belge vient d’autoriser les mineurs, sans limite d’âge, à demander l’euthanasie. Quand la limite est franchie, un processus de libéralisation des procédures se met en place. Il semble même impossible de fixer de nouvelles limites, tant elles sont repoussées sans cesse, comme s’il était impensable de justifier des "exclusions" au bénéfice de l’euthanasie. Nous passons alors d’un principe d’exceptions limités à une sorte de course effrénée à l’universalité d’un "droit à mourir". 

L'euthanasie pour des personnes atteintes de troubles mentaux doit-elle être considérée différemment ?

Tous les cas sont différents. Toutes les catégories sont particulières. Pourquoi ceux-ci ? Pourquoi ceux-là ? Des discussions infinies peuvent avoir lieu. Mais elles sont vaines à partir du moment où l’idée que nous nous faisons de la "dignité" passe par l’euthanasie. Qui pourrait alors restreindre le "droit à la dignité" ? Qui pourrait mesurer, définir ou préciser ces "souffrances insupportables" mise en avant ? Alors, cette alliance de la dignité par l’euthanasie, de la "souffrance insupportable" (de nature physique, sociale, psychologique, affective ?) et d’un "droit à l’euthanasie", nous fait entrer dans une logique implacable. Plus rien ne peut justifier que ce droit soit "permis" pour les uns et refusé aux autres. Il nous faut donc mesurer le double risque de l’euthanasie.

Son autorisation de principe et son extension pratique à l’infinie. Les deux vont ensemble. Les deux se suivent  par un effet démocratique de lutte contre les "discriminations" - à savoir ce qui pourrait être refusé à certains à l’encontre du droit de tous les individus à avoir les mêmes droits. Et ceux qui pensent qu’il est possible d’accepter des "exceptions d’euthanasie" plutôt que l’euthanasie nous trompent. Ceux qui pensent qu’il faut accepter l’euthanasie avec un encadrement massif et des garde-fous puissant nous trompent. Ceux qui croient qu’il est possible de faire des expérimentations limitées, des tentatives restreintes nous trompent. Ils ne veulent pas prendre en considération la pente naturelle des droits qui détricotent sans cesse les corsets mis en place. Les pays étrangers nous le montrent : existe un inévitable effet "boule de neige" de l’euthanasie qui augmente les ayant-droits d’années en années.     

Où fixer la limite lorsqu'une personne n'est pas jugée en pleine possession de ses facultés mentales ? Qui peut juger et sur quels critères si une vie vaut la peine d'être vécue ?

Toute la question est là, en effet surtout pour des personnes qui ne peuvent plus s’exprimer, n’ont plus "les idées claires" ou sont écrasés sous d’effrayantes angoisses. Soit nous considérons qu’il y a un droit à la différence, à la faiblesse, à la fragilité, aux capacités mentales altérées et qu’il nous faut faire avec. Que nous devons prendre soin d’elles et aménager des lieux réservés, des médecines adaptés. Soit nous considérons qu’il y a un "droit à l’euthanasie" qui s’instaure au dessus de tous les autres droits. Mais ce droit pourrait devenir une obligation, une manière sociale de juger si la vie "vaut la peine d’être vécue". A coté de l’euthanasie-liberté existe, pas très loin de la première, l’euthanasie-sociale,  quand le "cout" d’une personne handicapées devient excessif, quand une personne devient "à la charge" de tous – et que cette charge est très lourde.      

Cette perspective est éloignée de nous et, en même temps, elle n’est pas loin de nos conceptions. Et s’il fallait trouver un récit emblématique de ce monde a-venir (pas forcément désirable), pensons au film : La Ballade de Narayama. Dans ce village reculé, au Japon, par solidarité (une sorte de solidarité inversée), les "vieux", au-delà de soixante-dix ans, doivent aller rejoindre la "montagne aux chênes" pour y mourir seuls. Ils sont devenus un "poids", une charge insupportable. Et la loi sociale impose cette sorte d’euthanasie programmée et obligatoire à laquelle personne ne doit se soustraire. Est-on en droit de penser que nous allons vers une ballade obligatoire vers le sommet de la montagne de Narayama ? Cette perspective est aujourd’hui impensable. Mais tous ceux qui, sans toujours le savoir, militent pour une réduction de l’homme à son corps et du corps à une masse biologique sans âme, détricotent le monde commun – cette enveloppe invisible qui nous tient les uns aux autres et nous conforte dans une forte solidarité humaine.

Faut-il y pour autant en conclure qu'une pratique comme l'euthanasie est impossible à contrôler ?

Posons cette question autrement : s’il est possible de contrôler l’euthanasie, en circonscrire son champ d’application et les cas spécifiques où elle pourrait intervenir, est-il possible de restreindre, pour le futur, la conquête des droits toujours plus grande qui s’opère dans nos démocraties ? Autant je crois que les législateurs sont suffisamment intelligents pour poser un système d’euthanasie équilibré, autant je crois que personne ne peut garantir que la démocratie s’arrêtera là, qu’elle acceptera cet équilibre une fois pour toute. Nos démocraties sont travaillées par cette quête "du droit a avoir les mêmes droits que les autres", à n’être pas restreints dans ses droits propres. Et rien ni personne ne peut juguler ce tropisme égalitaire, cette quête-là.

Ainsi, il nous faut considérer que l’interdit de l’euthanasie est une position éthique, une frontière anthropologique, une frontière. Franchir cette frontière nous conduit dans des régions inconnues qui nous conduiront inévitablement là-même où nous ne voulons pas aller. Tenir cette frontière (et donc, dans le cas français tenir la "loi Léonetti") est la seule façon de "contrôler" l’euthanasie – en aménageant des pratiques en amont qui permettent d’aller jusqu’à "la mort douce" aménagée par les équipes médicales en concertation avec les familles.

Le philosophe Damien Le Guay, que nous interrogeons, fait paraitre cette semaine, sur ces questions d’euthanasie et de soins palliatifs, un livre : "le fin mot de la vie – contre le mal mourir en France" aux éditions du Cerf.

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