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John Kennedy a été assassiné il y a 50 ans
John Kennedy a été assassiné il y a 50 ans
©Reuters

A l'épreuve des faits

L’Amérique a-t-elle été aussi orpheline de Kennedy que ce qu'en dit le mythe façonné par ses héritiers

Alors que le monde célèbre les 50 ans de la mort de John F. Kennedy, son neveu Robert F. Kennedy Jr. a publié une tribune dans laquelle il évoque avec intimité la vision de la paix qu’avait le 35ème président des Etats-Unis. Une thèse que la réalité historique contredit. Retour sur la construction d'un mythe.

François Durpaire

François Durpaire

François Durpaire est historien et écrivain, spécialisé dans les questions relatives à la diversité culturelle aux Etats-Unis et en France. Il est également maître de conférences à l'université de Cergy-Pontoise.

Il est président du mouvement pluricitoyen : "Nous sommes la France" et s'occupe du blog Durpaire.com

Il est également l'auteur de Nous sommes tous la France : essai sur la nouvelle identité française (Editions Philippe Rey, 2012) et de Les Etats-Unis pour les nuls aux côtés de Thomas Snégaroff (First, 2012)

 


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Atlantico : Alors que le monde célèbre les 50 ans de la mort de John F. Kennedy, son neveu Robert F. Kennedy Jr. a publié une tribune (lire ici) dans laquelle il évoque avec intimité la vision de la paix qu’avait le 35ème président des Etats-Unis. Que penser du portrait qu’il dresse de son oncle ?

François Durpaire : Tout d’abord, ce texte de Robert F. Kennedy Jr., un des membres de ce que l’on appelle "le clan Kennedy", montre une réalité médiatique actuelle. On commente un propos - c’est presque devenu une polémique aux Etats-Unis – à propos d’un président mort depuis 50 ans comme s’il s’agissait d’une actualité chaude. Aucun président américain ne pourrait susciter autant de polémique, ni ceux qui ont précédé ni ceux qui ont suivi. John F. Kennedy est donc plus qu’une personne, il est un mythe, en grande partie créé par son père Joseph, et qui se prolonge avec ses descendants.

Dans ce papier sont donc rapportées un certain nombre d’anecdotes à propos de John F. Kennedy qui servent à illustrer une vision de la paix : sa volonté d’une épitaphe disant "Il a maintenu la paix", qu’il voulait rester dans les esprits comme le président de "la paix à tout prix". Puis, Robert Kennedy Jr. y retrace tout le parcours de son président d’oncle en le présentant sous l’angle d’une vision de l’Amérique qui ne base pas sa puissance sur son armée mais sur sa capacité à créer l’égalité et à défendre la justice sociale.

Sur le plan de la réalité historique, c’est une thèse fausse, très manichéenne. Kennedy était surtout un grand pragmatique et si sa diplomatie n’était pas celle de "la guerre à tout prix", elle n’était pas non plus celle de "la paix à tout prix". Deux faits précis viennent contredire cette vision :

  • John F. Kennedy est celui qui a envoyé les "15 000 conseillers miliaires" au Vietnam, c’est lui qui a mis le doigt dans l’engrenage vietnamien et non pas Johnson comme on veut bien le laisser croire. "conseillers militaires" étaient un terme diplomatique pour désigner un engagement militaire réel
  • Par ailleurs, dans la crise des missiles de Cuba, c’est bien plus le sang-froid de son homologue soviétique Khrouchtchev que le sien qui a évité la troisième guerre mondiale.

Est-il pertinent de considérer que sa mort a eu un impact important sur la diplomatie américaine ?

Cette question amène à une branche de la recherche historique que l’on appelle "histoire alternative" qui consiste à imaginer ce qui se serait passé si quelque chose n’était pas arrivé, ou était arrivé. C’est comme cela que l’on peut juger de l’importance des conséquences de ce qui s’est réellement produit.

Première hypothèse, celle défendue par le neveu de John F. Kennedy : sans cet assassinat, l’Amérique se serait dirigée vers plus de paix, un voyage de Kennedy en URSS et la signature d’accords de paix fondamentaux. Et comme conséquences plus ou moins directes, pas d’engagement au Vietnam et donc des milliers de morts évités d’un côté comme de l’autre. Cette thèse amène à une lecture de l’assassinat de John F. Kennedy comme étant la conséquence d’un complot de grande ampleur du "complexe militaro-industriel", de la CIA ou bien des deux.

L’autre hypothèse est celle selon laquelle si John F. Kennedy n’avait pas été assassiné, il serait aujourd’hui un vieil homme, peut-être même pas réélu pour un second mandat, et avec un bilan contestable. On dirait de lui qu’il est l’homme de "la baie des cochons"- véritable fiasco, de la rencontre ratée avec Khrouchtchev à Vienne et que malgré ses promesses électorales, il a fait peu de choses sur les droits civiques.

Dans cette tribune le Robert F. Kennedy Jr. évoque la lutte qui opposait JFK aux grandes agences de sécurité du pays et leur vision militariste. John F. Kennedy a-t-il été le dernier des présidents américains à mener ce combat ?

Une fois encore, la thèse de cette tribune vise à maintenir un mythe. Il est facile de dire que tous les problèmes de l’Amérique, de l’assurance santé aux écoutes de la NSA, n’existeraient pas si John F. Kennedy n’avait pas été assassiné, mais c’est là une vision assez illusoire de la réalité.

Des orgies aux liens avec la mafia, la réalité du personnage de John F. Kennedy est bien loin de l’image qui fait encore de lui l’un des personnages les plus populaires dans les enquêtes d’opinion, même après tout ce temps. Ce mythe tient à deux choses : il a incarné un moment de l’Amérique qui tient à cœur aux Américains. En effet, les décideurs politiques et économiques actuels du pays avaient dix ans à ce moment-là. JFK rompait avec l’Amérique conservatrice des années 1950, ainsi il incarnat dans son martyre tout ce que l’Amérique allait devenir, avec les droits civiques,  la prise de pouvoir culturel de la jeunesse, une tolérance progressive.

L’autre point c’est qu’il entre dans la légende à la manière d'un héros grec, comme Achille, Hector ou Patrocle il réunit les trois qualités essentielles du héros homérien : le courage, la beauté et la mort. Il est adoré pour sa beauté, il va à Dallas en refusant la sécurité maximale et il meurt jeune. Mort qui devient le premier évènement médiatique mondial, en tout cas de cette manière-là. La fin de la Seconde Guerre mondiale l’avait été avant mais il avait fallu 50 millions de morts pour cela. Là, c’est un seul homme qui attire le regard de toute la planète. Edgar Morin avait dit de cet évènement : "c’était une télé-tragédie planétaire", qui a pris la tournure d’un roman policier avec l’assassinat de Lee Harvey Oswald (elle aussi photographiée) : on a tous "télé-assisté" et même "télé-participé" à la tragédie. De Joseph le père qui a voulu créer un mythe jusqu’à la défense de son oncle par Robert Kennedy Jr., on a là une construction mythologique que l’on doit à une famille qui veut prendre et conserver le pouvoir aux Etats-Unis.

Qui porte encore cette vision quelque peu fantasmée de l’Amérique ?

Le lien avec Obama pose évidemment tout de suite question. Si Obama préfère se référer à Lincoln et à d’autres de ses prédécesseurs, on a fait le comparatif pour lui et un certain nombre d’éléments y invitent. D’une part, ils sont tous les deux de jeunes présidents élus, 46 ans pour l’un, 43 ans pour l’autre. Ils appartiennent tous les deux à des minorités, religieuse pour Kennedy, raciale pour Obama. Deux fois dans l’histoire des Etats-Unis, on a une famille jeune à la Maison-Blanche, avec des enfants en bas âge. Ce sont deux hommes de gauche, qui ont fait reposer leurs carrières politiques sur la vision d’une Amérique plus égalitaire et un rôle réaffirmé de l’Etat fédéral. Et enfin, qu’on les aime ou qu’on les déteste, ils sont déjà entrés dans l’histoire pour des raisons extérieures à leurs bilans, parce qu’ils ont porté une image de cette nation. Deux dates marquantes de l’histoire américaine leur sont liés, mais transcendent leur personne, leur corps physique : d’une part le 22 mars 1963 : l’assassinat de Kennedy qui traumatise le pays et marque le monde entier ; et d’autre part, le 4 novembre 2008 : l’élection du premier président noir dans un pays longtemps déchiré par les tensions racistes. 

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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