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Les forces spéciales afghanes, en juillet 2017, dans leur centre d'entraînement à Kaboul. Les commandos sont au coeur d'un programme supervisé par les forces internationales dirigées par les États-Unis.
Les forces spéciales afghanes, en juillet 2017, dans leur centre d'entraînement à Kaboul. Les commandos sont au coeur d'un programme supervisé par les forces internationales dirigées par les États-Unis.
©SHAH MARAI / AFP

Retrait des troupes

L'aller-retour afghan : un désordre programmé

Malgré les demandes de ses partenaires européens, Joe Biden a maintenu la date du 31 août pour le départ des troupes américaines d'Afghanistan. Ce retrait suscite de nombreuses interrogations pour l'avenir de l'Afghanistan, sur le rôle de l'Occident et sur la stratégie de lutte contre le terrorisme.

Loïc Tribot La Spière

Loïc Tribot La Spière

Loïc Tribot La Spière est délégué général du CEPS.

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L’Afghanistan reste un territoire extrêmement singulier, qui n’a d’ailleurs jamais été un Etat au sens commun où l’on peut l’entendre.

Ce vaste espace géographique est, et a toujours été habité par une multiplicité de « clans » qui s’unissent et s’opposent en fonction des circonstances et qu’ont essayé en vain d’unir les britanniques, puis les russes et désormais la coalition menée par les américains. Constatons que la greffe n’a jamais prise. Considérons que ces événements sont en quelque sorte un retour aux sources.

Le retrait américain n’est pas le fruit du hasard. Il était voulu et souhaité et fit l’objet des accords « mal ficelés » de DOHA du 29 février 2020 entre les Talibans et les Etats Unis d’Amérique (sans concertation avec leurs partenaires, que ce soit les Membres de l’OTAN ou de l’ex gouvernement afghan, qui ne tenait d’ailleurs que grâce aux différents soutiens américains). Sous l’impulsion américaine ils furent approuvés par la Communauté Internationale sous l’égide des Nations Unies. Retardés et passés sous silence, confinement et crise sanitaire obligent, les opinions publiques non averties, ont découvert avec stupeur ce qui avait été, dans le fond prémédité, faisant voler ainsi totalement en éclats les grands idéaux mis en avant pour « libérer l’Afghanistan ».

En se retirant sans véritable solution d’avenir les Etats Unis d’Amérique reconnaissent implicitement que la préservation de la liberté, de la démocratie, du statut de la femme … ne sont plus dans le fond des priorités pour eux et encore moins à promouvoir et à défendre en Afghanistan et que la Charia dans sa version la plus rigoriste est humainement acceptable !

Dans le « deal » signé entre les Talibans et les Américains, la passation de pouvoirs devait se faire dans une « relative paisibilité ».

On ne peut désormais qu’espérer que les Talibans qui viennent de recevoir le pouvoir, fassent preuve d’un minimum de discernement et empêchent que puissent éclater une chasse humaine.

C’est en tout cas le pari que semblent avoir fait les américains.

Soyons précis et clairs, en pleine connaissance de cause, l’Amérique abandonne à son sort, une partie de la population afghane, qu’elle était venue en son temps, « sauver » d’elle-même !

Voir désormais afficher avec un cynisme déconcertant que l’intervention en Afghanistan n’avait pour objectif que de lutter contre le terrorisme islamique, désole mais malheureusement ne surprend pas.

La mission se résumait elle donc à envahir un Etat, à combattre des terroristes islamiques au mépris de l’ensemble d’un Peuple, et au final à l’abandonner à ceux que l’on était venu combattre ? C’est en tous cas ce qui semble avoir été approuvé par la Communauté Internationale sous l’égide des Nations Unies !

Pensons en ces instants à toutes celles et tous ceux qui ont laissé leurs vies, (près de 2500 soldats américains sont morts en Afghanistan, sans compter les morts déplorés au sein de l’armée régulière afghane, des forces alliées, (près de 460 morts du côté britannique), de la population civile, …)  au nom d’un idéal qui est désormais devenu, circonstances obligent,  incompatible avec l’Afghanistan.

N’oublions pas non plus toutes celles et tous ceux, qui ont au gré du temps, accordé leur confiance aux occidentaux, et qui parfois se sont même engagés à leurs côtés, au nom de certaines valeurs.

Tout cela pour rien que cela !

Cet abandon en « rase campagne » sonne le glas d’un engagement massif, (un « investissement » des Etats-Unis d’Amérique de 1000 milliards de dollars), déraisonnable, et dans le fond mené au seul profit des occidentaux !

En se retirant l’Occident et la Communauté Internationale gomment les valeurs qui avaient été mises en avant pour légitimer, justifier cette campagne menée au nom de la Liberté et du Droit Humain et abandonnent ceux qui y avaient cru. Cet événement pourrait redonner un certain souffle, entre autres à Al-Qaïda et … relancer la production massive d’opium.

Et l’avenir dans tout cela ?  

L’Europe va devoir gérer d’importants flux migratoires, avec parfois le risque d’accueillir d’éventuels terroristes. Quant aux relations entre l’Europe et l’Afghanistan, préconisons que chaque Etat essayera en vain de jouer sa partition.

Poser la question de ce que pourrais réaliser le G7 se heurte aux circonstances actuelles et à la division patente entre ses membres. Que pourra formuler, proposer l’Occident, dont la parole « ne porte plus » ?

L’abandon de l’Afghanistan va être un vrai viatique !

La Turquie, la Russie, la Chine mais encore l’Iran ont désormais entre leurs mains une nouvelle carte vis-à-vis de l’Occident et plus particulièrement vis-à-vis des Etats-Unis. Celle qui consistera à répéter inlassablement que la coalition a été incapable de gagner une guerre et d’honorer ses engagements. 

L’Union européenne et les Etats-Unis courent le risque d’être condamnés au « silence ».

Les Etats-Unis et l’Union européenne souhaiteraient-ils soutenir les Tadjiks et le Front Islamique du Salut de Massoud, rouvrir un nouveau conflit et froisser les talibans qu’ils ont porté au pouvoir ?

Pris dans leurs contradictions, les Etats-Unis vont devoir être « subtilement cyniques ». Dans ce dossier, les pays membres de la coalition n’ont plus la main !

L’Afghanistan, va en la circonstance, réunir tous ceux qui ne supportent plus les Etats-Unis.

Il est désormais urgent de veiller avec subtilité et conviction à la stabilité dans le Golfe. Mettons-nous en demeure de ne pas subir, les ingrédients d’un mauvais scénario sont presque déjà réunis. 

Quel bilan, quels enseignements humains, économiques, culturels, militaires … tirer de cet aller-retour ?

Un véritable carnaval stratégique.

Qu’est ce qui fait désormais, que l’on puisse raisonnablement faire confiance aux Occidentaux et aux Instances Internationales !

Mais surtout n’oublions jamais, que ce n’est pas parce que l’on décide de faire le bien, que l’on fait bien les choses !

Il serait grand temps, qu’entre autres, l’Amérique cesse de souhaiter faire le bien pour les autres et s’abstienne de considérer qu’elle serait détentrice d’une Conscience Universelle.

Les faits ne cessent de démontrer le contraire.

Un retour à l’Humilité et au bon sens s’imposent.

Loïc Tribot La Spière

Délégué général du CEPS

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