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A quel moment l'intermédiaire entre-t-il en scène ?
A quel moment l'intermédiaire entre-t-il en scène ?
©Reuters

Karachi

Les rétro-commissions expliquées à ma grand-mère

Sous couvert d’anonymat, un ancien fonctionnaire de la DGA (Délégation générale pour l’Armement) à l’époque des sous-marins de Karachi dévoile pour Atlantico les ficelles des rétro-commissions.

Georges D.

Georges D.

Georges D. est le pseudonyme d'un ancien fonctionnaire du ministère de la Défense, et notamment de la DGA (Délégation générale pour l'Armement).

 

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Atlantico : A quoi servent les intermédiaires ?

Georges D. : Quand un pays a des velléités de moderniser sa flotte de bateaux, il lance un programme. Son ministère de la Défense annonce un nouveau "plan d’équipement". Puis, on fait savoir que l’on va se ré-équiper. Dans les pays les plus développés, on publie pour cela un “Livre blanc”.

Aussitôt, tous les industriels des pays d'armement (Etats-Unis, France, Allemagne, Espagne, Italie et Grande-Bretagne) se manifestent ! C'est la lutte à couteau tiré. Et c’est là qu’on a besoin de personnes qui mettent votre dossier sur le haut de la pile. La première étape est d’arriver dans la “short list”, c’est-à-dire dans la liste des trois industriels choisis par l’État. 

A la fin, pour que le contrat soit obtenu, il faut vraiment bakchicher énormément ! C’est un travail de plusieurs années, parfois jour et nuit et le week-end ! Songez que, à l'époque, quand vous vendez un bateau construit par la DCN, à Lorient, vous voulez remplir à tout prix les carnets de commandes d'un chantier d'Etat armé par des fonctionnaires que vous payez qu'ils aient du travail ou non... On met donc tous les moyens possibles pour obtenir ces contrats.

Concrètement, à quel moment l'intermédiaire entre-t-il en scène ?

Généralement, pour les gros marchés, l'industriel – ou un représentant de son gouvernement - doit aller voir le Président, le Premier ministre ou le Roi acheteur. Et là, on ne se salit jamais les mains avec les commissions. Après la diplomatie et les discours du type : “je me réjouis pour nos deux pays...", le Directeur de cabinet ou un aide de camps aborde son homologue et lui glisse une carte de visite pour les “à côtés”. Il lui explique, par exemple, que “pour les détails de cette affaire, je vous recommande de voir M. Untel".

On appelle ça la tuyauterie, ou le graissage. Au moment de la vente des sous-marins au Pakistan en 1994, verser des commissions à des agents publics étrangers était légal. Ce n'est plus le cas depuis 2000. A l'inverse, à cette époque, le mécanisme des rétro-commissions était bel et bien illégal. Mais même illégal, ça continue. Le principe est vieux comme le monde et cela marche très bien comme ça.

L'industriel (ou son gouvernement) choisit son agent. Il lui demande pour ce privilège de lui reverser une part de son gain et de s’engager sur un contrat de retour de commission, un “kickback”. L’idée est simple, je donne à l’agent une commission dont je connais parfaitement le montant. Et l’agent s’engage à redonner 2, 3, 5 ou 10% de la somme reçue. Comme l’agent a reçu énormément, il reverse sans sourciller. Imaginez 5% de plusieurs centaines de millions ! Cela fait encore quelques millions...


Comment se fait-il payer ?

L’industriel paye une commission convenue par contrat. L'intermédiaire désigne un compte quelque que part en Suisse ou au Luxembourg.  Après, c’est un boulot assez difficile : le boulot de passeur. En effet, on peut transporter 10 ou 20 000 euros en liquide, mais pas des valises entières. L’avantage de la Suisse, par exemple, c’est que vous n’avez pas besoin de pièce d’identité pour accéder à un compte. C’est un simple numéro et une combinaison. Vous pouvez donc envoyer un homme de confiance qui va chercher une mallette de 100 000 euros et récupère 2 à 3% pour son travail.

On sait que pour quitter la Suisse, il y a des route par le Jura, peu contrôlées... Il faut leur faire confiance. D'un autre côté, dans ce métier, s’ils vous trahissent, c’est une balle dans la tête. 


Existe-t-il quand même un moyen de faire du business dans l’armement sans bakchich ?

Il y aurait zéro contrat si on ne promettait pas de commissions ! Les Américains, les autres pays, tout le monde fait pareil ! Même s’ils se permettent de nous faire la morale. En Suède, ils passent par des cabinets de consultants censés faire des études socio-économico-psycho-stratégiques... Mais c’est la même chose ! Ils leur présentent un rapport bien épais et ils empochent la commission.

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