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Il a fallu attendre 2011 pour que se tiennent les premiers championnats du monde féminins de saut à ski
Il a fallu attendre 2011 pour que se tiennent les premiers championnats du monde féminins de saut à ski
©REUTERS/Vegard Grott/NTB Scanpix

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JO : on corrige peut-être une injustice sexiste en autorisant les épreuves féminines de saut à ski… mais rend-on vraiment service à la santé des athlètes (y compris masculins) ?

Alors que les femmes ont accédé à la discipline olympique du saut à ski 90 ans après les hommes, cette décision en faveur de l'égalité des sexes met en lumière des interrogations sur la dangerosité de ce sport extrême.

Gérard Dine

Gérard Dine

Gérard Dine est professeur de biotechnologies à l’École Centrale de Paris, président de l'Institut Biotechnologique de Troyes et chef du service d'Hématologie et d'Immunologie de l'Hôpital des Hauts-Clos de Troyes.

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Atlantico : Il a fallu attendre 2011 pour que se tiennent les premiers championnats du monde féminins de saut à ski. Cette discipline s'ouvre pour la première fois aux Jeux Olympiques, à Sotchi en février prochain, alors que les hommes la pratiquent depuis près de 90 ans déjà. Comment expliquer que les femmes aient été pendant si longtemps privées de saut à ski ?

Gérard Dine Premièrement, ma réponse ne va pas être médicale mais culturelle. Il faut rappeler que le créateur des Jeux Olympiques considérait que les femmes n'avaient rien à faire aux Jeux. Il a fallu attendre trente ans pour voir des femmes disputer la course olympique du marathon (1984, ndlr) car l'épreuve d'endurance intense était considérée comme trop difficile pour la physiologie des femmes. Vis-à-vis du saut à ski c'est la même approche culturelle basée sur une réflexion scientifique et physiologique : vu la dangerosité du saut à ski, on pensait que les femmes n'étaient pas capables d'en faire.

Ainsi, il n'y a jamais eu d'argumentation solide du point de vue médical et scientifique. Les arguments utilisés étaient là pour masquer une volonté de ne pas permettre aux femmes de s'exprimer sur le même terrain sportif que les hommes.

Ensuite, le saut à ski a évolué techniquement sur les trente dernières années. Les sautoirs, le matériel et les combinaisons ont progressé et le gabarit des sauteurs a été modifié avec une accélération sur les quinze dernières années. Avant, les sportifs étaient relativement forts et lourds car il fallait maitriser le matériel et le sautoir. Avec les progrès de la glisse, leur gabarit a changé : ils sont désormais grands, longilignes et légers pour améliorer l'espace de vol. On est passé d'un concept de saut à ski athlétique à un concept de vol à ski. Cette évolution physico-technologique laissait donc de la place pour que les filles arrivent au sein de la discipline car on ne pouvait plus argumenter qu'il fallait être grand et costaud.

Enfin, il existe également un argument d'ordre psychologique : il faut un courage mesuré, calculé et entrainé, certes, mais beaucoup de courage quand même pour aller sur un sautoir de 90 ou de 120 mètres – sans parler des sautoirs géants ! Le machisme ambiant dans le sport était probablement en difficulté par rapport au fait qu'on pouvait admettre que les filles puissent avoir ce même courage d'un point de vue culturel et aller sur des sautoirs comme  les garçons.

En conclusion, c'est cette interaction entre les réalités techniques, physiques, physiologiques et les réalités culturelles et psychologiques qui ont fait qu'il y a eu un tel retard de l'apparition des filles sur les sautoirs.

Gian-Franco Kasper, président de la Fédération Internationale de Ski, expliquait cette différence de traitement par le risque que faisait peser ce sport sur l'utérus : "'il ne faut pas oublier que sauter d'une telle hauteur plusieurs milliers de fois par an n'est pas conseillé aux femmes d'un point de vue médical". Que penser d'un pareil postulat ? Au-delà de cette information, n'y a-t-il pas de réels dangers à pratiquer ce sport ?

Ce postulat n'est pas vérifié. De plus, il est évident que les filles qui font du saut à ski sont des athlètes. Elles sont entrainées et ont les muscles nécessaires là où il faut.

Globalement, l'impact de ce sport chez les filles peut être comparé au saut à la perche. Dans cette discipline, les filles sont également venues tardivement pour les mêmes raisons : elles n'avaient, pensait-on, pas la capacité car c'était trop dur physiquement. Donner comme argument que ce sport peut mettre en péril la fertilité pour des raisons mécaniques n'est pas un argument qui a été démontré. On sait aujourd'hui que les principales différences entre hommes et femmes – comme le stress de l'entrainement, la charge de celui-ci – sont à considérer au niveau biologique. L'entrainement intense perturbe la régulation hormonale, notamment gynécologique chez les femmes, avec des variations selon les disciplines sportives : plus les femmes sont endurantes, plus les variations sont importantes. Si on veut avancer l'argument de la reproduction, il faudrait parler de perturbation de la régulation hormonale plutôt que pour des raisons mécaniques.

Evidemment qu'il y a d'autres dangers : tous les sports dans lesquels on met l'organisme humain en position tridimensionnelle dans l'espace sans contrôle absolu sont dangereux. Automatiquement, il y a le problème de la chute, mais qui se pose aussi bien pour les garçons que pour les filles (en effet, rien ne prouve que les filles tombent plus que les garçons). C'est de la technique de saut qui peut être maitrisée par les garçons comme par les filles. On peut certes noter une différence en termes de résistance osseuse et articulaire mais les femmes qui font de la gymnastique ou du saut à la perche sont dans la même situation. Si malencontreusement, pour une raison technique, il y a une chute, le problème de la disparité ne se pose pas car le danger pour les garçons et pour les filles est comparable

Ainsi, au lieu de prôner l'égalité hommes-femmes par l'ouverture de cette discipline olympique aux femmes, n'aurait-il pas fallu la fermer aux deux sexes de par les risques encourus ?

Il faut bien comprendre que le saut à ski est un sport nordique très ancien et inscrit dans la culture. Il parait compliqué de dire qu'on va arrêter la discipline chez les garçons et qu'on ne va pas l'autoriser chez les filles pour éviter les accidents.

Quand on regarde les statistiques d'accidents de saut à ski sur une période conséquente, on s'aperçoit que ce sport n'est pas du tout en tête des sports les plus dangereux, ramené au pourcentage de la population qui le pratique. A contrario, le kite-surf, l'équitation, le deltaplane sont en tête dans les classements au niveau des assurances couvrant les fédérations. On n'arrête pas l'équitation pour autant ! D'ailleurs, les femmes y sont souvent majoritaires en termes de compétitrices. Il est évident que le saut à ski est un sport à risque absolu comme tous les sports de glisse d'hiver mais je pense que ce n'est pas parce qu'il y a des chutes qu'il faut imaginer interdire aux filles de le faire et empêcher les garçons de continuer.

Cette pratique est une vraie religion dans certains pays du nord. Entre noël et le jour de l'an, il y a eu la "tournée des quatre tremplins" chez les garçons. Durant cet événement, une dizaine de milliers de personnes viennent regarder des skieurs sauter sur des supers tremplins de vol à ski (on n'en dénombre que 4 ou 5 en Europe) et qui vont à plus de 200 mètres. La Fédération Internationale de Ski a d'ailleurs limité la taille des super tremplins car la dangerosité devenait non contrôlable. Pour les tremplins olympiques, il existe une réglementation pour limiter le saut par rapport à la vitesse et à la direction du vent mais un accident peut toujours arriver.

En conclusions, les femmes ont leur place aux Jeux olympiques, le spectacle va être grandiose et elles sont très courageuses.

Propos recueillis par Marianne Murat

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