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Jean-Paul Gouvéritch : "La Méditerranée reste le champ clos des affrontements bien réels de nos civilisations"
©PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

Histoire millénaire

Jean-Paul Gouvéritch : "La Méditerranée reste le champ clos des affrontements bien réels de nos civilisations"

Dans son nouveau livre, Jean-Paul Gourévitch rappelle combien la Méditerranée a fasciné les conquérants et tous ceux qui rêvaient d'en faire un lac intérieur de paix et de prospérité. Mais aujourd'hui, elle pose des problèmes communs à tous les pays riverains : pollution, accès des populations à l’énergie à l’eau, à la santé et à l’éducation, mise en place d’autoroutes de la mer, migrations irrégulières...

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch est depuis 1987 consultant international sur l'Afrique, les migrations et l'islamisme radical. Il a enseigné à l'Université Paris XII Créteil. Écrivain, essayiste et formateur il est également spécialiste de la littérature de jeunesse.

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Atlantico : Votre livre, "La Méditerranée, conquête, puissance, déclin" (éditions Desclée de Brouwer) montre comment cette mer - sans nulle autre pareille - a toujours suscité des rêves d'unification. Tous ont tenté de la penser comme une "mare nostrum" autour de laquelle vivraient en harmonie les différentes rives, ce d'Ulysse à Nicolas Sarkozy et son Union Pour la Méditerranée. Aujourd'hui, que signifie pour nous ce rêve méditerranéen ?

Jean-Paul Gourévitch : On peut répondre de deux façons différentes à cette question.

Le première relève du devoir de mémoire. Depuis trente siècles les conquérants ont rêvé de faire de cette mer mitoyenne et médiatrice un lac intérieur sur lequel ils régneraient sans partage.  Les seuls qui ont réussi sont les Romains avec leur mare nostrum. D’autres ont nourri cette illusion:  l’Empereur Justinien , les musulmans, les royaumes francs , les Ottomans, l’Europe colonisatrice  et plus près de nous comme vous le soulignez l’Union pour la Méditerranée et d’une certaine façon l’Etat islamique. Retracer la chronique de ces épopées, c’est nous donner des clés pour appréhender le futur immédiat. Comme  dit la sagesse populaire, si tu veux savoir où tu vas, regarde d’où tu viens.

Mais le rêve méditerranéen c’est aussi aujourd’hui celui, plus populaire et si l’on ose dire démocratique, des amoureux de ses  rivages, de son soleil, de ses ports, de sa culture, de ses îles, qui y tiennent leurs assises ou la sillonnent en croisière et des migrants qui veulent la traverser, au péril de leur vie.  

Annexion de la Crimée dans la mer Noire, renforcement de pouvoirs autoritaires en Egypte, en Turquie, au Maroc, affaiblissement de l'Union européenne en Italie, en Grèce ou en France, crise migratoire, guerre de Syrie, conflit israélo-palestinien qui s'éternise, islamisme qui progresse, renouveau nationalistes corses et catalans... La Méditerranée semble bouillonner plus que jamais ces dernières années. Faut-il s'en inquiéter ?

Le paradoxe c’est que dans un univers mondialisé, cette mer qui a vu naître les trois religions du Livre qui chacune à leur manière ont glorifié la transcendance, reste le champ clos des affrontements bien réels de nos civilisations. C’est  ici que s’enfièvrent les conflits. Fractures économiques, fractures politiques, fractures religieuses, fractures culturelles. Les pays du littoral sud sont deux fois plus peuplés et dix fois plus pauvres (du moins par rapport au niveau de vie de leurs  populations) que ceux du littoral nord dont ils ne sont séparés que par quelques dizaines de kilomètres. Les frustrations sont trop violentes pour ne pas attiser les convoitises de ceux qui se sentent exclus et dont la doxa leur martèle qu’ils ont toujours été exploités.

Qu'est-ce qui fait que la Méditerranée reste malgré tout un espace qu'on idéalise comme cadre de vie ? Etre Méditerranéen, n'est-ce pas d'abord une utopie ?

J’aurais tendance à évoquer le quatuor magique des  S (Sky, Sun, Sex and Sand) qui réveille les pulsions de l’homme contemporain. J’ajoute que le pastis marseillais, l’ouzo grec, l’arak libanais, le raki turc, l’anisette espagnole ou le mastic bulgare ont presque le même goût quand on s’attable en amis devant la Grande Bleue avec une carafe d’eau et un ravier d’olives. Evidemment cela relève d’un monde sécurisé et apaisé où les bombes et les poignards cèdent place aux échanges. Nous en sommes loin.

Qu'est-ce qui selon vous explique cette tendance qu'ont eu les peuples dans l'Histoire à vouloir penser la Méditerranée comme un tout et non pas comme une fracture naturelle qui séparerait différents "mondes" ?

La Méditerranée est au centre du dialogue ou, comme disent d’autres, du conflit Nord-Sud. Même les peuples qui n’y ont pas accès exercent une pression sur les Etats riverains. C’est t’explication de l’échec de l’Union pour la Méditerranée broyée entre les pays de l’U.E. qui ne se percevaient pas comme méditerranéens et l’Afrique subsaharienne qui se sentait exclue de ce grand marchandage entre les pays du littoral Nord, ceux du littoral Sud et ceux du littoral Est.

Si la Méditerranée a longtemps été le centre du monde connu, elle a aujourd'hui un rôle plus périphérique, par exemple en Europe. Pourquoi cette perte progressive de centralité ? Avec quels effets ?

Je n’en suis pas certain. La Méditerranée avait perdu de sa prépondérance  au profit de l’Océan Atlantique après la découverte de l’Amérique. Elle en a retrouvé une partie. Bien entendu nous avons tendance à faire de l’européocentrisme alors que l’avenir du XXI e siècle se joue aussi en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. Mais c’est autour du cercle  méditerranéen que s’inscrit majoritairement la géopolitique des menaces actuelles dont la circonférence est partout mais dont elle reste le centre.  

Quel projet serait aujourd'hui assez solide, assez attractif et assez réaliste pour répondre au défi que pose le XXIe à notre désir permanent de "rêve méditerranéen"? 

La Méditerranée pose des problèmes qui sont communs à tous les pays riverains :  la pollution, l’accès des populations à l’énergie à l’eau, à la santé et à l’éducation, la mise en place d’autoroutes de la mer, la lutte contre la piraterie, les catastrophes naturelles et les migrations irrégulières. Ces chantiers nécessitent une volonté commune qui fait aujourd’hui défaut.

L’Union pour la Méditerranée qui était un rêve fédérateur  est aujourd’hui immergée au plus profond des eaux et elle n’est pas prête de remonter à la surface. C’est pourtant la seule initiative qui ait réussi à asseoir à la même table les Syriens et les Libanais, les Grecs et les Turcs, les Israéliens et l’autorité palestinienne, Elle a été victime de sa bureaucratie,  du fait que les peuples n’ont jamais été associés aux vœux de leurs dirigeants, et que les rapports entre l’U.E. et ses partenaires étaient en fait ceux de prestataires à clients.

Je me défie de la futurologie mais je ne crois pas aujourd’hui à un nouveau rêve méditerranéen qui fédérerait les énergies des populations concernées. La seule chose que nous pouvons faire à notre niveau,  c’est d’essayer de réduire la fracture des mémoires pour permettre à ceux qui veulent solidariser des pays de cultures différentes de l’emporter sur ceux qui spéculent sur l’exacerbation des conflits. En tout cas c’est le sens de cet ouvrage qui s’inscrit dans la lutte, sans doute donquichottesque mais roborative,  que nous sommes quelques-uns à mener contre la désinformation d’où qu’elle vienne et quelle qu’elle soit.

"La Méditerranée, Conquête, puissance, déclin" de Jean-Paul Gourévitch, aux éditions Desclée de Brouwer

"La Méditerranée, Conquête, puissance, déclin" de Jean-Paul Gourévitch

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