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Jean-Claude Juncker.
Jean-Claude Juncker.
©Reuters

Parce que je le vaux bien

Jean-Claude Juncker vaut-il une crise européenne ?

Le Premier ministre britannique David Cameron ne veut pas de Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission européenne, et il le fait savoir haut et fort. Entre réelle menace et intox, il joue une partie de poker dont on connaîtra l'issue du premier round vendredi, à l'issue d'un sommet européen convoqué à Bruxelles.

Olivier Costa

Olivier Costa

Olivier Costa est directeur de recherche au CNRS au Centre Emile Durkheim de Bordeaux et directeur d’études au Collège d’Europe. Il a publié avec Nathalie Brack Le fonctionnement de l’Union européenne aux Editions de l’Université de Bruxelles, 2° édition, 2013

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Atlantico : Le Premier ministre britannique David Cameron n'en démord pas,  il s'oppose à la nomination du chrétien-démocrate Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission européenne, qui devrait se faire vendredi 27 juin. Au vu du consensus de la plupart des chefs d'Etat, Cameron a-t-il la moindre chance d'obtenir gain de cause ?

Olivier Costa : A priori non, mais tout dépend de ce qui est mis dans la balance. Les traités sont très clairs, le président de la Commission européenne est désigné à la majorité qualifiée par le Conseil européen, aucun veto de la part d’un Etat membre ne tient. Ce mode de désignation a été conçu pour que les plus réticents vis-à-vis de la construction européenne ne puissent s’opposer à la nomination de candidats jugés trop pro-européens, comme cela avait été le cas par le passé avec l’ancien Premier ministre belge Jean-Luc Dehaene, qui s’était vu barrer l’accès à la présidence de la Commission. Un tempérament plus docile avait été choisi en la personne de Jacques Santer.

Au titre des nouveaux traités il n’y a plus de veto qui tienne, néanmoins dans le secret de la délibération il est toujours possible de proférer des menaces pour tirer la couverture à soi. Des dirigeants présents dans la salle, impressionnés par l’importance de la  menace en question,  comme par exemple l’organisation par Cameron d’un referendum sur la sortie de l’UE, pourraient éventuellement être influencés. On n’est jamais à l’abri d’une surprise.

Le rôle du président de la Commission est-il vital au point de créer une crise au sommet ? Quelles sont ses attributions ?

Le rôle du président de la Commission européennes est entouré d’un certain mystère. Il n’a pas le pouvoir d’un Premier ministre en ce sens que la Commission prend en principe toutes ses décisions au travers d’un vote. Dans la pratique, José-Manuel Barroso s’enorgueillit de ne jamais avoir procédé à un vote à la Commission, ce qui signifie que le président bénéficie d’une réelle autorité politique qui lui permet de concevoir une politique générale, sous réserve de parvenir à créer un consensus autour de lui.

Il faut savoir que le traité de Nice a renforcé le rôle du président de la Commission. Il est aujourd’hui associé au choix des commissaires, alors que par le passé il se les voyait imposer par les Etats. Aujourd’hui les commissaires sont choisis au cours de négociations à huis-clos, et si le président de la Commission a du caractère, il peut se permettre de dire que certains profils ne conviennent pas. C’est aussi lui qui attribue les portefeuilles, alors qu’avant le traité de Nice cela se faisait aussi au travers de négociations entre les Etats. Il a pour responsabilité de définir la politique générale de la Commission, et il peut aussi contraindre un commissaire, avec une majorité simple, à démissionner.

Tous ces éléments donnent par conséquent au président de la Commission une capacité de leadership forte, qui dépend ensuite de ses orientations politiques, de son rapport à l’Europe et de sa personnalité. David Cameron a peur que Jean-Claude Juncker, en tant que fédéraliste et vieux routier de la politique européenne a priori peu impressionnable, ait une capacité de leadership trop importante, et développe une politique européenne qui déplaira aux Britanniques.

Des désaccords sont latents sur les orientations de l'Europe. Cette crise déclenchée par David Cameron peut-elle être salvatrice en jouant le rôle de révélateur de ces dissensions ?

Toute crise est salvatrice à partir du moment où elle emprunte les voies institutionnelles. La crise actuelle peut permettre deux choses intéressantes :

-        Clarifier le positionnement des différents Etats sur ce qu’ils attendent de l’intégration européenne, des institutions et des politiques européennes. Cela ne fait pas toujours l’objet de discussions, puisque le Conseil européen se réunit à huis-clos, dans une ambiance souvent policée, et les vrais débats ne sont pas mis sur la table.

-        Mettre le futur président de la Commission européenne au pied du mur quant à ses choix, pour bien faire entendre le fait que certains Etats ne sont pas satisfaits du fonctionnement actuel des institutions européennes, et d’une certaine manière l’appeler prendre position. Car s’il y a un point sur lequel le consensus se fait, c’est sur la nécessité de mener des réformes. Chacun voit la chose à sa manière, bien évidemment, mais il ne peut qu’être salutaire de faire bouger les lignes. Jean-Claude Juncker est un homme du sérail européen, en ce sens il n’est pas l’homme politique le plus à même de proposer de grands changements. Par conséquent la pression qui émane de certains Etats va l’obliger à prendre position et faire des propositions.

Si le président de la Commission n’est pas élu à l’unanimité par la faute de David Cameron, quelles seraient les conséquences ?

Si Cameron obtient un vote, et que Juncker est élu contre l’avis des Britanniques, ceci impliquera des rétorsions de la part du Royaume-Uni dont on ignore encore la nature. Mais il est aussi possible que Cameron fasse reculer un certain nombre d’Etats membres et force ainsi Herman Van Rompuy à sursoir à la nomination de Juncker. Ce ne serait pas la première fois que les négociations traînent sur la composition de la Commission.

Dans un tel cas, les conclusions du Conseil européen mentionneraient un constat de désaccord entre les Etats membres et la volonté politique de trouver une position consensuelle. Cela signifierait un redémarrage des négociations pour quelques mois. On peut tout à fait imaginer qu’à terme Juncker soit élu à la tête de la Commission, mais avec un programme de réformes intégrant des concessions à David Cameron, ce qui permettrait à ce dernier de sauver la face auprès de ses concitoyens. N’oublions pas non plus que d’autres postes sont dans la balance : celui de Président du Conseil européen, celui de Haut représentant de l’Union et, bien entendu, ceux des 27 autres commissaires. Il y aura probablement une négociation globale. Le choix de Juncker s’accompagnerait de celui de responsables moins europhiles.

Jean-Claude Juncker vaut donc une crise européenne ? Cette dernière n’est pas exagérée au regard des enjeux ?

Ce n’est pas inutile, car beaucoup de choses se jouent : l’avenir de l’Union européenne dans son contenu politique  (car si le Conseil fait machine arrière ce serait une façon de donner raison à Cameron), le modèle politique vers lequel on se dirige à l’échelle européenne (si Juncker n’est pas nommé ce serait un échec pour les membres du Parlement européen qui voulaient faire le choix du président de la Commission),  etc.

Nous nous trouvons dans une configuration complexe, où les multiples paramètres qui interviennent ont trait aux institutions, aux rapports entre les Etats membres, aux enjeux de politique interne… Comme toujours en matière européenne, c’est une partie de poker menteur, personne ne sait trop jusqu’où l’autre est prêt à aller et ce qu’il a dans sa main. En l’occurrence David Cameron cherche à faire croire qu’il peut déclencher une crise politique de grande ampleur, mais bien malin celui qui pourra dire s’il est prêt à en payer le prix.

D'après le camp britannique, les dirigeants européens ne diraient pas la même chose en privé, reconnaissant le besoin de réformer l'Europe (projet que ne porterait pas Juncker, selon eux). Là aussi, la crise actuelle pourrait-elle pousser les membres du Conseil européen à jouer davantage cartes sur table ?

Le fait de dire que les autres tiennent un double discours est une technique de négociation habituelle. Quand le patronat négocie avec les syndicats, c’est la même chose. Cameron essaye de lézarder le front des soutiens à Jean-Claude Junker, pour montrer que certains leaders ne sont pas forcément enthousiastes, ni par rapport au fait que ce soit le Parlement qui choisisse le président de la Commission, ni par rapport au profil de Juncker en tant que personne ou porteur d’un programme. Tout le monde sait que c’est un dossier explosif et personne ne veut dévoiler son jeu : les membres du Conseil européen vont donc tous être prudents dans leurs discours et dans la négociation. Je ne m’attends pas à un grand déballage sur cette question.

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