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L’Irak va-t-il sombrer dans le chaos ?
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Transition

L’Irak va-t-il sombrer dans le chaos ?

Alors que les derniers soldats américains ont quitté le pays, l'Irak s'enlise dans une crise gouvernementale qui le paralyse. Comment le pays pourra-t-il retrouver son unité nationale ?

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche est Visiting Fellow au Washington Institute et ancien directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient.

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Les premiers jours de l’Irak post-américain sont marqués par une série d’attentats meurtriers à Bagdad et une crise gouvernementale, le premier ministre chiite Nouri al Maliki ayant écarté le vice-président sunnite Tarek al-Hachemi pour « soutien et financement d’actes terroristes » ; la communauté arabe sunnite par la voie du vice-premier ministre, Saleh al-Motlaq, accuse le premier ministre de vouloir instaurer un pouvoir chiite à la tête de l’Irak. La guerre de religions semble réactivée en Irak, elle pourrait replonger le pays dans le chaos si les puissances régionales décidaient d’y régler leurs différents comme cela s’est produit au Liban dans le passé.

L’Irak est un pays multiethnique et multiconfessionnel ; au sein des différentes communautés, les tribus et les clans constituent l’ossature d’une société où toute autre forme de mobilisation politique n’a jamais guère eu l’occasion de s’exprimer. Une fois l’écran de fumée de l’idéologie baathiste dissipée, on se rend compte que la société irakienne n’est jamais sortie du tribalisme. La lutte contre la dictature de Saddam Hussein donnait l’impression qu’il existait une opposition politique structurée selon les principes modernes de la politique et qui n’aspiraient qu’à la démocratie. En fait il s’agissait seulement de remplacer une assabiyya[1] par une autre.

Quel est le ciment de l'unité nationale ?

La lutte contre l’occupation américaine a enfin fournit un prétexte d’unification partagé par la population et transcendant les clivages traditionnels mais aujourd’hui que les Etats-Unis ont évacué l’Irak quel est le ciment de l’unité nationale ? Les Kurdes construisent leur Etat et s’émancipent de la tutelle de Bagdad. Les Arabes sunnites contestent l’hégémonie des Arabes chiites. Ces derniers, ont la légitimité du nombre pour s’imposer dans ce nouvel Irak où le véritable facteur d’unité nationale est la rente pétrolière. Mais il s’agit aussi du principal objet de litige, car celui qui la redistribue détient les leviers du pouvoir et peut asservir les autres.

C’est pour cette simple raison que les partis kurdes soutiennent le gouvernement arabe chiite de Nouri el-Maliki qui en échange leur offre 18% des revenus pétroliers du pays. Quant aux Arabes sunnites, soutien majeur au régime de Saddam Hussein et principale opposition à l’armée américaine ils sont marginalisés. Certes, elle est minoritaire en Irak mais elle ne peut se résoudre à accepter la loi du nombre et le gouvernement de faux musulmans, car pour les sunnites les chiites sont des faux musulmans, considérés comme pire que les chrétiens et les juifs dans nombre de fatwa, qui plus est dans le pays où l’Iman Hussein, fils d’Ali et petit fils de Mahomet, objet de dévotion pour la communauté chiite, fut assassiné lors de la bataille de Kerbala, au VIIème siècle de notre ère. La fête chiite de l’Achoura commémore chaque année le martyr de l’Imam Hussein et rappelle la traitrise des sunnites. Ce conflit séculaire se perpétue au XXIème siècle avec la rivalité entre l’Iran, seul Etat musulman où l’Islam chiite est religion d’Etat, et l’Arabie Saoudite, protectrice des lieux saints de l’Islam et championne du sunnisme,

Mercredi 20 décembre, le sommet du Conseil de Coopération du Golfe, qui regroupe les six pétromonarchies sunnites du Golfe, a accusé l’Iran d’ingérences dans leurs affaires intérieures et d’attiser les conflits confessionnels. Le Conseil de Coopération du Golfe fait allusion à la révolte à Bahreïn au printemps 2011 et plus celle de novembre dans le Hassa saoudien, peuplés en majorité par des chiites. Le communiqué fait référence également au Liban où une coalition dominée par le Hezbollah chiite pro-iranien a fait tomber le gouvernement sunnite de Saad Hariri pro-saoudien en janvier 2011, mais c’est surtout l’influence grandissante de l’Iran sur l’Irak qui inquiète les émirs du Golfe.

Pari américain

Les Iraniens sont les grands vainqueurs de l’intervention américaine en Irak, puisqu’elle les a débarrassé de leur pire ennemi, Saddam Hussein, et favorisé par la démocratie l’arrivée au pouvoir de la communauté chiite. Georges Bush junior avait-il envisagé ce scénario ? En fait le pari américain était que le clivage entre arabe et perse soit plus fort que la solidarité religieuse entre chiites, préservant ainsi l’Irak de l’influence iranienne. L’Irak à majorité chiite devait ainsi devenir un pôle chiite concurrent à l’Iran au sein du monde arabe. Sans doute les stratèges américains s’inspiraient-ils du divorce entre l’URSS et la Chine, en 1958, qui avait permis de créer une concurrence au sein du monde communiste. Par ailleurs les Etats Unis pensaient pourvoir réaliser dans l’Irak post-Saddam Hussein la même politique que dans l’Allemagne et le Japon de 1945 : la débaathification utilisant les mêmes méthode que la dénazification. Mais, la théorie du chaos rédempteur trouve ces limites en Irak, car nous sommes dans un contexte historique et culturel complètement différent.

L’Allemagne et le Japon de 1945 sont des Etats-nations, l’Irak est un Etat-territoire  qui a été créé par la France et la Grande-Bretagne lors du partage de l’Empire Ottoman après la première guerre mondiale. La majorité de la population est arabe musulmane (80%) mais divisée entre les deux branches rivale de l’Islam, les sunnites (20%)  et les chiites (55%). Les minorités kurde (20%) et turkmène (3%) sont elles aussi divisées entre ces deux confessions mais à dominante sunnite. Enfin la communauté kurde compte également des adeptes du Yézidisme, popularisée sous le qualificatif « d’adorateur du diable ».

Identité kurde puissante

Si l’identité kurde est puissante et transcende les clivages tribaux, en revanche les Turkmènes s’identifient davantage à la communauté arabe et dans leur immense majorité n’éprouve aucun sentiment irrédentiste à l’égard de la mère patrie. L’importante communauté juive irakienne a quitté le pays dans les années 1950. Les trois quart des chrétiens (arabes et assyriens) ont fui le pays à partir de 2003 et ne représentent plus qu’un 1% de la population irakienne. En période de trouble les minorités chrétiennes et juives ont toujours été les cibles privilégiées des violences car incapable d’assurer leur protection. Au fil des décennies, l’Irak a donc perdu une partie de sa diversité confessionnelle. Cette lente épuration ethnique s’est accélérée à partir de 2003. Elle a provoqué des transferts de population massifs qui rendent plus homogène sur le plan ethnico-confessionel les trois principales entités territoriales : les Kurdes dans le nord avec la majorité des Chrétiens qui demeurent en Irak, les Arabes sunnites au centre – ouest et Arabes chiites dans le sud.

Les minorités turkmènes résident essentiellement à Mossoul et Kirkouk, zones disputées entre le Gouvernement Régional Kurde et le gouvernement central. Bagdad demeure mixte à l’échelle de la ville mais en fait les différentes communautés résident dans des quartiers homogènes sur le plan ethnique et religieux, seule garantie de sécurité. Les enlèvements et les attentats ont eu raison des plus téméraires ou des idéalistes, qui croyaient encore au dépassement des identités communautaires, à travers le nationalisme irakien. Cette situation rappelle étrangement celle qui a prévalu durant la guerre civile libanaise. En fait nous sommes en Irak dans le même processus historique décrit par Georges Corm dans son ouvrage de référence : Le Proche-Orient éclaté : de la balkanisation à la libanisation. L’historien libanais explique la guerre civile dans son pays et plus généralement les difficultés des Etats du Proche-Orient à devenir de véritables constructions nationales en raison notamment de la fragmentation des sociétés locales, pour lesquelles l’idée de nation n’a pas le sens occidental que nous lui connaissons, comme l’a très bien expliqué le géographe Xavier de Planhol dans Les nations du Prophète. Le Liban n’a pas éclaté en cantons communautaires à la suite de la guerre civile car il paraît « trop grand pour être avalé et trop petit pour être divisé » ; ce qui n’est pas le cas de l’Irak.

Si les Kurdes peuvent disposer de pétrole sans passer par Bagdad, ils n’auront guère de raison de demeurer en Irak, si le retour de la centralisation se concrétisait. Les Arabes et les Turkmènes sunnites sont coincés entre la pression kurde, sur Kirkouk et Mossoul, et leur marginalisation dans les nouvelles institutions. Ils sont privés de l’accès direct à la rente pétrolière et doivent se soumettre pour en bénéficier. Traités en citoyen de seconde zone, ils ont tendance à verser dans le terrorisme et demander un soutien aux pétromonarchies du Golfe, qui n’attendent que cela pour affaiblir le gouvernement pro-iranien de Nouri al-Maliki.

Quant aux chiites, ils défendent l’unité du pays puisqu’ils en sont les nouveaux maîtres, mais ils demeurent divisés sur la stratégie à adopter avec les Arabes sunnites. Nouri al-Maliki souhaite les marginaliser sur le plan politique, comme ils l’ont fait avec les chiites depuis la création de l’Irak, tandis que son rival Iyad Allaoui veut les intégrer au pouvoir. Nous sommes face à deux conceptions de l’Etat et deux positions dans le jeu régional. Nouri al-Maliki souhaite un Etat centralisé autour de la communauté arabe chiite avec le soutien de Téhéran, au risque de devenir un satellite de l’Iran. Quant à Allaoui, il milite pour un Etat fédéral, inspiré du modèle américain, et prône un rapprochement avec les pétromonarchies du Golfe, dont il sait pourtant le peu d’estime qu’elles possèdent pour les chiites.

Marge de manoeuvre restreinte

La marge de manœuvre du gouvernement irakien est donc restreinte et la géopolitique régionale incite plus à la radicalisation qu’à l’apaisement sur le terrain,  condition indispensable pour permettre un redémarrage de l’économie irakienne et l’affaiblissement des tensions internes. Les attentats vont donc se poursuivre à Bagdad et autres zones mixtes telles que Mossoul et Kirkouk. Des interventions militaires dans la zone arabe sunnite sont prévisible pour arrêter les opposants mais aussi, de la part des peshmergas kurdes, pour s’emparer d’un maximum de territoires avant que les frontières du Gouvernement Autonome Kurde ne soient définitivement tracées.

Cependant l’Irak ne sombrera pas dans un nouveau chaos, comparable aux années 2005-2008, car l’alliance stratégique entre les Arabes chiites et les kurdes, les opprimés d’hier, contre les Arabes sunnites devrait durer encore plusieurs années. Par ailleurs, l’appareil étatique a été reconstitué, qu’il s’agisse de l’administration mais aussi de l’armée et de la police, lesquelles avait quasi disparu à la veille de la grande insurrection contre l’armée américaine de 2005.

L’Irak évolue vers un fédéralisme bi-national : un Etat kurde autonome et une entité arabe avec une région sunnite sous perfusion de Bagdad : « pétrole contre allégeance politique » et le nouveau foyer national irakien dans le Sud chiite, Bagdad y compris. Ce fragile équilibre ne serait remis en question que si un conflit éclatait entre le Gouvernement autonome du Kurdistan et le pouvoir chiite à Bagdad, ce qui plongerait réellement l’Irak dans le chaos. Toutes les spéculations sont possibles, y compris un embrasement général du Moyen-Orient après un bombardement des installations nucléaires iraniennes. Mais dans l’état actuel de la géopolitique régionale nous pouvons être relativement optimiste sur la stabilisation de l’Irak, moins sur la démocratie et son alignement sur l’Occident.


[1] Concept tiré d’Ibn Khaldoun et qui définit un groupe de solidarité fondé le plus souvent sur les liens du sang pour s’emparer du pouvoir.

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