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Le suicide d’un octogénaire qui a tué dimanche son épouse atteinte d’un cancer incurable dimanche dans un hôpital de Boulogne-Billancourt relance le débat sur l’euthanasie.
Le suicide d’un octogénaire qui a tué dimanche son épouse atteinte d’un cancer incurable dimanche dans un hôpital de Boulogne-Billancourt relance le débat sur l’euthanasie.
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Gare à la dérive

Il tue sa femme octogénaire malade puis se suicide : non, ça n’est pas d’une nouvelle loi sur l’euthanasie dont la France a besoin

Le suicide d'un octogénaire qui avait tué sa femme avant de retourner son arme contre lui a suscité de nombreuses réactions, et a notamment ravivé la question de l'euthanasie et de son encadrement législatif. Un drame qui pose certes de nombreuses questions, comme celle de la formation des personnels soignants peu préparés à la question de la sédation pré mortem, mais pas directement celle de la modification de la loi Leonetti.

Jean-Marie Faroudja

Jean-Marie Faroudja

Médecin, président de la section éthique et déontologie du conseil national de l'Ordre des médecins.

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Atlantico : Le suicide d’un octogénaire qui a tué dimanche son épouse atteinte d’un cancer incurable dimanche dans un hôpital de Boulogne-Billancourt relance le débat sur l’euthanasie. La loi Leonetti du 22 avril 2005, relative aux droits des malades et à la fin de vie, est-elle pertinente ? Permet-elle notamment aux malades de mourir dans la dignité ? En ce sens, est-il réellement opportun de modifier cette loi ?

Jean-Marie Faroudja : La loi Leonetti est une loi de portée générale qui a permis en 2005 de faire un pas en avant. Elle autorisait l’interruption des traitements jugés inutiles et permettait de mettre un terme à l’acharnement thérapeutique. Elle prévoyait aussi que dans des circonstances particulières une décision collégiale pouvait interrompre un traitement. Cette loi Leonetti ne pourra jamais répondre à toutes les questions posées mais c’est toujours une très bonne loi méritant d’être un peu plus précise sur certains points. On se rend compte 10 ans après son entrée en vigueur qu’il y a beaucoup d’hésitation de la part du corps médical pour l’appliquer et que la population la méconnait.

Le conseil national de l’ordre des médecins refuse absolument le principe de l’euthanasie et celui du suicide assisté, et restera fidèle à ce principe remontant au serment d’Hippocrate. Nous sommes là pour soigner et soulager les gens avec tous les moyens dont on dispose, ce qui peut aller jusqu’à la sédation, c’est-à-dire d’endormir les gens le temps que la mort arrive. On ne peut en effet pas laisser des douleurs insupportables, mais il n’est pas question de donner délibérément la mort.

Depuis 2013 le conseil national de l’ordre des médecins s’est positionné sur la sédation profonde. Cette mesure a d’abord été un peu critiquée mais elle a fait son petit bout de chemin. Il faudrait que cela soit inscrit dans la loi. La sédation profonde pourrait être une solution quand la situation est telle que l’on n’a plus rien d’autre à proposer au patient.

La Belgique est devenue le premier pays du monde à légaliser l’euthanasie pour les mineurs. Une mesure qui a divisé les partis politiques et qui a provoqué la colère de 160 pédiatres. En quoi peut-on dire que cette mesure n’est pas sans danger ?

La légalisation et la dépénalisation de l’euthanasie présentent des dangers certains. Aujourd’hui, certains responsables belges commencent à se poser des questions sur la portée de cette loi, notamment pour les enfants qui la réclamerait. Ce sont des demandes extrêmement particulières. La demande d’euthanasie reste toutefois relativement rare chez les patients.

Au Pays Bas cette fois, le nombre d’euthanasies a augmenté de 151 % entre 2007 et 2013, tandis que le nombre d’euthanasies sur des personnes atteintes de maladie mentale a triplé entre 2012 et 2013. Peut-on parler de dérive ?

Ces chiffres doivent faire réfléchir. Il faut évidemment craindre les dérives quand on dépénalise l’euthanasie. Si l’on commence à répondre positivement à tous ceux qui réclament le droit de mourir cela sera ensuite autorisé pour les gens handicapés, comme c’est déjà le cas aux Pays Bas, et ensuite pour les malades atteints d’Alzheimer.

Lire également : L'autre visage de l'euthanasie : les médecins hollandais tirent la sonnette d'alarme
face au triplement du nombre de malades mentaux dont la vie a été abrégée

 

Au-delà des aspects juridiques édictés dans la loi Leonetti, la France est-elle confrontée à des problèmes importants concernant le manque de formation du personnel médical pour les soins palliatifs, notamment éthique ? Sous quelles conditions la donne pourrait-elle changer ? Quelles mesures permettraient une meilleure formation des personnels soignants ?

Il faudrait que le maillage du territoire soit beaucoup plus régulier. Il n’est pas normal que l’on ne puisse pas offrir à certains citoyens les mêmes choses avant la mort parce qu’ils habitent dans un endroit déshérité. Deux aspects sont importants : d’abord l’information de la population et du personnel médical, afin de rappeler que l’euthanasie n’est pas une réponse à la souffrance des patients.

Il faut ensuite former le personnel de santé. Encore faut-il se donner les moyens avec une formation spécifique autant sur le plan technique qu’éthique et déontologique qui pourrait être délivrée à tous les étudiants en médecine. Pour l’instant elle est nettement insuffisante. Il faut donner aux équipes soignantes les moyens de pouvoir mener à bien leur tâche et leur mission. L’information se fait surtout entre le médecin et le patient dans les cabinets mais il faudrait une information à plus grande échelle. Au lieu de parler d’euthanasie et de suicide assisté on devrait parler de prise en charge efficace pour calmer les douleurs insupportables.

Les médecins sont tous confrontés un jour ou l’autre à cette question difficile de la fin de vie, et il serait normal qu’ils puissent passer dans des services spécialisés au cours de leurs études afin de comprendre. Beaucoup d’entre eux se forment actuellement eux-mêmes. On peut expliquer ce retard par des moyens budgétaire limités alors qu’il faut une volonté des pouvoirs publics.

Les soins palliatifs peuvent aussi bien se pratiquer dans des hôpitaux qu’au domicile ou dans des lieux de vie, notamment dans des maisons de retraite. Comment permettre à davantage de malades de se faire soigner chez eux, un souhait important pour certains d’entre eux ?

70 % des patients souhaiteraient mourir à domicile, alors que 70 % d’entre eux décèdent à l’hôpital selon les chiffres cités dans l’Observatoire de la fin de vie. L’hospitalisation à domicile est tout à fait en mesure de prendre en charge les patients, mais pour cela il faut du personnel et des moyens.

Dans certains coins de France cela se passe remarquablement bien avec des petits moyens. Il faudrait généraliser cette prise en charge à tous les citoyens quel que soient leurs moyens et leur lieu d’habitation. Il y a des grandes disparités structurelles en France. Ce qui compte c’est la prise en charge globale du patient.

 

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