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Hommage aux Invalides : le discret double discours d’Emmanuel Macron
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Masque national

Hommage aux Invalides : le discret double discours d’Emmanuel Macron

Dans son poignant discours d’hommage au colonel Arnaud Beltrame, le président s’est élevé au-delà de son habituel mélange de catéchisme centriste et de vocabulaire managérial. Mais que penser alors de ses autres discours, ceux qu’il tenait durant sa campagne et qu’il continue de tenir aujourd’hui en d’autres occasions ? Est-ce bien le même Emmanuel Macron qui nous vantait la “start-up nation”, et qui nous parle aujourd’hui de l’attachement à la France éternelle, celle qui va “de Jeanne d’Arc au Général De Gaulle” ?

Emmanuel Macron a su trouver les mots. Dans son poignant discours d’hommage au colonel Arnaud Beltrame, le président de la République s’est élevé au-delà de son habituel mélange de catéchisme centriste et de vocabulaire managérial. Il a donné à sa parole la hauteur et la coloration nationale que méritait l’événement. Il a, enfin, renoué avec les grands orateurs de la République. Quand on l’entend déclamer : “Soudain se levèrent obscurément dans l’esprit de tous les Français les ombres chevaleresques des cavaliers de Reims et de Patay, des héros anonymes de Verdun et des Justes, des compagnons de Jeanne et de ceux de Kieffer”, on songe à la fameuse et exaltante énumération d’André Malraux devant les cendres de Jean Moulin : “À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées…

Pour une fois, Emmanuel Macron n’a pas hésité à nommer l’ennemi. “Hydre islamiste” : enfin, avec force et clarté, le mot terrible est prononcé. A cet égard, il va plus loin qu’il n’avait jamais été dans ses discours précédents : “Ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daesh, les imams de haine et de mort que nous combattons. Ce que nous combattons, c’est aussi cet islamisme souterrain [...] qui, sur notre sol, endoctrine par proximité et corrompt au quotidien.” On peut applaudir des deux mains ; jusqu’ici, seul Manuel Valls peut-être avait osé décrire cette réalité dans un discours officiel. Il était temps.

Il faut saluer, enfin, le bel hommage personnel qu’il rend à Arnaud Beltrame. Il savait, dit-il, que “son destin ne lui appartenait pas tout à fait, qu’il avait partie liée avec quelque chose de plus élevé que lui-même,” c’est-à-dire le service de la France. Dans une société toujours plus amollie par l’extension indéfinie des droits et libertés individuels, il est bon d’entendre dire qu’il existe aussi, parfois, des devoirs envers la patrie.

Oui, cette fois, Emmanuel Macron a su trouver les mots. Les mots de nation, de devoir, d’islamisme, de patrie. Mais que penser alors de ses autres discours, ceux qu’il tenait durant sa campagne et qu’il continue de tenir aujourd’hui en d’autres occasions ? Est-ce bien le même Emmanuel Macron qui nous vantait la “start-up nation”, et qui nous parle aujourd’hui de l’attachement à la France éternelle, celle qui va “de Jeanne d’Arc au Général De Gaulle” ? Est-ce bien le même qui incitait les jeunes à suivre leur “propre voie” et à “devenir milliardaires”, et qui nous parle aujourd’hui d’un destin qui, sans nous appartenir, renvoie à plus élevé que nous-même, le service de la patrie ? Est-ce bien lui qui nous parle aujourd’hui de lutter fermement contre l’islamisme, mais nous affirmait hier à peine que la solution se trouve tout entière dans une “école de la bienveillance” ?

Alors on reprend le discours, et on lit entre les lignes. Derrière le discours de fermeté, de grandeur national, il y a un autre discours. Emmanuel Macron nous parle d’islamisme, mais il nous parle surtout d’un meurtrier “avide de néant”. “Adeptes du néant,” vraiment, ces francs-tireurs de l’Etat islamique si pénétrés de leur foi, de leurs convictions, de leur idéologie qu’ils sont prêts à mourir pour elles ? L’Etranger d’Albert Camus, peut-être, était “avide de néant,” lui qui assassinait un homme un peu par hasard, “à cause du soleil”. Ceux qui nous massacrent aujourd’hui ne le sont pas : ils sont remplis d’un fanatisme convaincu qui n’a rien à voir avec le néant.

Emmanuel Macron proclame que “les atours religieux dont [l’islamisme] se pare ne sont que le dévoiement de toute spiritualité” ; comme si la partie religieuse du djihadisme était une simple couverture, sans lien avec l’acte lui-même. Implicitement, habilement, sans en avoir l’air, le président revient au vieux mantra du “ça n’a rien à voir avec l’islam.” Il oublie volontairement que l’islamisme ne peut surgir que de l’islam. Penser que le terrorisme islamiste n’est issu que d’une pulsion de mort nihiliste, c’est reposant, parce qu’alors personne n’est responsable. Reconnaître qu’il plonge ses racines dans les quartiers islamisés de France, voilà qui serait plus difficile à avouer.

Mais qu’importent les débats sur la cause, si nous avions au moins une réponse à apporter au djihadisme ? Malheureusement, c’est la grande absente du discours présidentiel. Emmanuel Macron n’a pas de solution. Sa seule réponse, c’est la patience. “Nous l’emporterons grâce au calme et à la résilience des Français,” par la confiance “dans le triomphe ultime du droit et de la justice,” assure-t-il. Beaux sentiments en apparence, mais que signifient-ils au fond ? Que rien ne va changer. Notre droit ne sera pas adapté à la menace islamiste, et les Français devront simplement souffrir en silence, en attendant que “ça” passe. Emmanuel Macron ne peut que s’adresser aux potentiels islamistes, à ces “jeunes” à qui il faisait auparavant miroiter la vie de milliardaire, et faire appel à leur bonne volonté : plutôt que de devenir islamistes, devenez gendarmes. Il n’est pas certain que la requête soit entendue.

Le président réalise donc l’exploit de tenir un double langage dans le même discours. A travers certains mots, certaines expressions, il s’est permis des audaces qui vont dans la bonne direction, celle de la fierté nationale et de la fermeté dans la lutte. Mais au fond, rien n’a changé : entre les lignes, à voix basse mais avec clarté, il nous dit qu’il ne s’attaquera jamais frontalement à l’islamisme, alors que c’est précisément là qu’il faudrait mener le combat.

On comprend alors pourquoi, sachant parfois trouver les mots, Emmanuel Macron ne trouve jamais les actes. Depuis son arrivée au pouvoir, il a demandé à ses préfets et aux services de renseignement de faire le maximum en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme. Mais le meilleur préfet du monde ne peut donner que ce qu’il a. Le président ne leur a donné aucun nouveau moyen, ni matériel, ni législatif. Contre le terrorisme, notre administration roule en deux chevaux. Le président lui demande d’accélérer, mais sans changer de voiture. Or devant la menace islamiste, aucun discours, aussi poignant soit-il, ne pourra jamais lutter contre la montée inexorable de la réalité.

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