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Hervé Gourdel a été décapité ce mercredi.
Hervé Gourdel a été décapité ce mercredi.
©REUTERS/Patrice Massante

Comment nous faire peur

Hervé Gourdel, la mort qui nous fige : comment les djihadistes ont tout compris des secrets pour produire chez nous l’effroi maximum

Notre réaction face à la mort n'est pas la même dans toutes les situations, nous sommes tout particulièrement émus par celle du Français Hervé Gourdel, décapité ce mercredi 24 septembre, et même davantage que par des meurtres de masse tel que le génocide rwandais par exemple, et ça les djihadistes de l'Etat islamique l'ont bien compris.

Damien Le Guay

Damien Le Guay

Philosophe et critique littéraire, Damien Le Guay est l'auteur de plusieurs livres, notamment de La mort en cendres (Editions le Cerf) et La face cachée d'Halloween (Editions le Cerf).

Il est maître de conférences à l'École des hautes études commerciales (HEC), à l'IRCOM d'Angers, et président du Comité national d'éthique du funéraire.

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Atlantico : Après deux journalistes et un travailleur humanitaire, c'est au tour du Français Hervé Gourdel, enlevé en Kabylie alors qu'il faisait de la marche, d'être décapité par des djihadistes se réclamant de l'Etat islamique. Comment expliquer que seulement quelques morts, aussi tragiques soient-elles, génèrent davantage d'émoi que celle des milliers de Chrétiens et Yézidis massacrés par les djihadistes ?

Damien Le Guay : Un constat s’impose : tous les morts n’ont pas le même poids médiatique. Ils ne provoquent pas le même fardeau d’émotion ni les mêmes effets pour les opinions publiques. Nous pouvons le déplorer. Le dénoncer comme une rupture d’égalité devant notre commune humanité. Mais c’est ainsi. Et personne ne vient dire haut et fort qu’il y a là un "deux poids deux mesures", un "deux morts, deux effets médiatiques". Et pourtant, tel est le cas. Notre humanisme suppose que nous sommes tous, qui que nous soyons, "tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui" - selon la belle et idéale phrase de Sartre. Et si ces "valeurs humanistes", dont nous nous réclamons, étaient notre "bien le plus précieux", (selon la proclamation de nos responsables politiques), alors elles agiraient autant dans le monde des idées que dans le monde médiatique. Or, il n’en est rien. Zigouiller quatre otages occidentaux et massacrer des milliers de Yézidis ou de chrétiens d’Irak n’a pas le même impact, le même effet, les mêmes conséquences pour nous.


En toute rigueur d’analyse, constatons que trois conditions sont tristement "nécessaires" pour provoquer un impact de visibilité médiatique maximum.
D’une part, le meurtre de l’un de nos compatriotes. Comme si une nationalité similaire, une langue commune, une proximité géographique ajoutaient de la peine à la peine, par effet de solidarité, d’identification, de responsabilité patriotique. Dés lors, un chrétien d’Irak est d’abord, pour nous, un étranger avant que d’être un homme comme nous. Le français Hervé Gourdel était lui comme nous. Dés lors, nous pouvons être écœurés à juste titre par la mort de notre compatriote alors même que nous le sommes moins par celle d’un chrétien irakien – qui lui aussi à un nom, un prénom, une famille, une histoire et est un homme comme nous.


D’autre part, les conditions barbares du meurtre. Les deux journalistes et le travailleur humanitaire ainsi que Hervé Gourdel ont été décapités. Cette manière d’agir fait naitre en nous des sentiments d’indignation viscérale à la hauteur de ces pratiques "d’un autre âge". Tuer est une chose. Décapiter en est une autre. A la cruauté d’une exécution sauvage sans procès, sans raison, s’ajoute la cruauté d’un procédé ignoble – sans donc une certaine "noblesse" de comportements, d’attitudes et d’humanité. La décapitation procède non seulement du meurtre mais aussi de la vengeance ; non seulement de l’exécution lâche mais aussi de la dégradation d’humanité. Hervé Gourdel n’était-il pas, selon les mots de ses meurtriers, l’un de ces "français infidèles" que l’on peut "écraser" avec "des pierres" ou "contre une voiture".


Troisième condition : une visibilité médiatique. Cette manière de rendre visible, de photographier, de filmer et de diffuser toutes ces images conduit à une visibilité maximum. Ces images in-montrables sont montrés. Ces films dégelasses  nous sont livrés et entrent dans les tuyaux médiatiques, parcourent les ramifications informationnelles, stimulent les pulsations instantanées des "chaines en continus". Tout s’arrête devant l’horreur envoyée à la figure de nos écrans. Et nous ne pouvons rien faire d’autre que de nous indigner d’une indignation rageuse et impuissante, d’une peine infinie et instantanée.

Dans quelle mesure les djihadistes qui pratiquent ces exécutions publiques ont-ils compris les tenants et les aboutissants de notre sensibilité à la mort mise en scène ? Que cherchent-ils à toucher en nous en pratiquant cette stratégie macabre ?

Ces barbares ont compris notre logique médiatique. Ils savent comment nous faire mal. Comment susciter notre indignation et se repaître de notre impuissance. Ils nous infligent des punitions collectives, des coups de fouets médiatiques pour mieux exister – et devenir ainsi les premiers de nos "adversaires" ce qui est, pour eux, un titre de gloire. Ils savent que pour nous provoquer il suffit d’agiter le chiffon rouge médiatique, de mettre d’horribles images devant nos écrans – qui sont nos yeux et nos oreilles grands ouverts sur le monde. S’ils "s’emparent" (et ils le font !) du système médiatique central, finissent par le mettre à leur tempo d’horreur (fait d’ultimatums et d’exécutions), ils savent, qu’ainsi, ils peuvent prendre en otage les opinions publiques. De ce point de vue-là, ils nous comprennent, savent comment nous fonctionnons, se servent de nos armes médiatiques et les retournent contre nous, pour nous mieux détester et se faire détester de nous.

Les guerres "modernes", nous le savons depuis l’effondrement des tours du World Trade Center (le plus grand événement médiatique de tous les temps), se "gagnent" sur un double terrain. Celui des armes et du sang versé. Terrain "traditionnel" et aux procédés archaïques. Celui aussi des images et des émotions sollicitées. Terrain virtuel, réactif, éruptif, obéissant à la seule logique émotionnelle. Et ces "djiadistes" agissent autant sur le terrain "militaire" que sur le terrain médiatique. Ils violent autant "l’art de la guerre" que "l’art médiatique". Ils n’agissent pas en militaire mais en terroristes ; ils ne "livrent" pas de l’information mais balancent des corps décapités au travers de nos vitrines télévisuelles. Cette double barbarie est voulue, souhaitée, planifiée et est conçue par eux comme une continuation de la haine par d’autres moyens. Il ne faut pas seulement "tuer" des "ennemis" mais surtout se faire reconnaitre comme tel par  cet ensemble indistinct d’un Occident "infidèle" et interconnecté aux divinités médiatiques.

Comment expliquer aussi que les morts provoquées par un crash aérien nous choquent plus que celles du quotidien ? Les accidentés de la route, ou les gens qui meurent seuls chez eux, sont bien plus nombreux...

Si l'image a un effet aussi traumatisant, cela veut-il dire que les médias devraient s'interdire de les rendre accessibles ? Sont-elles relayées uniquement par souci d'informer, ou un besoin morbide foncièrement humain est-il aussi à prendre en compte ?

Comprenons bien que ces djiadistes nous comprennent mieux que nous ne les comprenons. Ils ont la main sur nos systèmes médiatiques. Et de ce point de vue-là, ils réussissent. Ils savent que les jets continus d’informations déversés par tous nos écrans et nos radios sont autant une belle pulsation du monde que d’effrayants électrochocs. Il leur suffit d’augmenter l’électricité médiatique pour nous voir tous souffrir, tous nous lamenter, tous déplorer ces "gestes barbares". Ils ont la main sur le bouton du voltage cathodique et ne cessent, de décapitations en ultimatum, d’augmenter les décharges médiatiques.

Prenons bien conscience de la double nature des médias occidentaux. Ils sont une force collective, une manière d’exister dans un même espace-temps et de relier à la vitesse de l’éclair des individus éloignés les uns des autres. Mais en même temps, ces médias, régit de plus en plus par l’émotion, de plus en plus incapables de prendre du recul, aussi agités que l’agitation des informations déversées sans fin, ces médias peuvent de moins en moins mettre en forme, prendre le temps de la réflexion. Ce flux irréfléchi et gorgé d’émotions est devenu notre "talon d’Achille". Les terroristes savent qu’en l’attaquant, ils nous affaiblissent, nous livrent la guerre de l’intérieur de nous-mêmes et non uniquement sur les "théâtres extérieurs d’opération".

Est-ce à dire que les médias ont une forme de complaisance vis-à-vis des horreurs perpétrées par ces terroristes ? Oui. De toute évidence. Non pas une complicité idéologique, une complaisance personnelle,  mais une incapacité à ne pas rendre compte de l’horreur -  même si cette restitution est précisément ce qui est recherchée par les terroristes. Poussons le raisonnement jusqu’au bout (jusqu’à l’injustice) : est-ce à dire que les médias sont "responsables" de ces crimes sauvages ? Oui. Si l’on veut. Mais bien malgré eux. A leur corps défendant. Incapable de ne pas faire leur "nécessaires devoirs" et de se taire sur ce qu’ils voient et savent.
Et il parait difficile, pour ne pas dire impossible, d’imposer une "censure" ou une "autocensure", même si cela était "pour la bonne cause", sans mettre en péril le "devoir d’informer". Ce devoir est, pour nous, une exigence démocratique. Il donne au "peuple" la capacité de jugement, sans cet usum delphini qui, autrefois, considérait, que certains pouvaient savoir et d’autres rester dans l’ignorance.

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