Halte à la méditation à toutes les sauces ? Des écoles aux entreprises, le recours à la concentration est devenu une espèce de remède miracle souvent illusoire | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Santé
La méditation doit être pratiquée avec un professionnel.
La méditation doit être pratiquée avec un professionnel.
©Sajjad HUSSAIN / AFP

Les pieds sur terre

Halte à la méditation à toutes les sauces ? Des écoles aux entreprises, le recours à la concentration est devenu une espèce de remède miracle souvent illusoire

La démocratisation de la méditation en Occident s'est accompagnée d'effets néfastes, notamment en entreprise où la méditation sert souvent à masquer des pratiques managériales dangereuses.

Joachim Vallet

Joachim Vallet

Joachim Vallet est instructeur certifié par l’École Française de Yoga (EFY) et membre de la Fédération Nationale des Enseignants de Yoga (FNEY).

Voir la bio »

Atlantico : Comment la méditation s’est démocratisée en Occident ?

Joachim Vallet, professeur de yoga : L'assise en silence est centrale des pratiques religieuses indouistes et bouddhistes, en Inde comme en Asie. Cette pratique nous est parvenue en plusieurs vagues tout au long du XXe siècle. Fin XIXe déjà, c’était la grande bourgeoisie et les diplomates qui aimaient l’exotismes des spiritualité orientales. Dans les années 1920, des universitaires, ethnologues et anthropologues ont aussi suivi les pas d’Alexandra David-Niéel qui avait enchanté les salons européens du récit de ses aventures au Tibet. Les Indes avaient déjà une histoire coloniale alors que Christophe Collomb découvrait par hasard l’Amérique, notre histoire commune avec les indiens est ancienne mais elle fut longtemps limitée au commerce transcontinental et aux diplomates. Le gout de la grande bourgeoisie pour un exotisme au parfum d’ésotérique permettait, entre deux guerres, d’exhiber quelque sage Indien dans les salons de Londres et de Vienne et quelques fakirs mangeur de verre en cristal dans les théâtres. On se délectait de mystères spirituels et lointains en fumant parfois même de l’opium.

Après-guerre, dans les années 1960-70, les Beatles et leur gourou Indien puis la vague hippie démocratisèrent le voyage en Inde, la consommation de substances psychédéliques et la méditation transcendantale. Ce cocktail ramené de voyage par des étudiants, à San Francisco notamment, alors que la contestation de la guerre du Viêt-Nam émergeait, eu des effets délétères sur une jeunesse en perte de repères et en proie au doute. Dans les années 70-80, ce sont des mouvements jugés plutôt sectaires comme celui de Maharishi Mahesh Yogi qui prônaient la pratique d’une méditation dite transcendantale. 

A partir de cette période, la France s’inquiétant de la montée sectaire, bien au-delà  de la question des pratiques de méditation, créa à partir de 1983 plusieurs observatoires interministériels des sectes (https://www.derives-sectes.gouv.fr/missions/historique). Une période de confusion et de peur qui vit les pratiques de méditation associées parfois à tort, parfois à raison à des pratiques sectaires. On parlait alors des dangers de la méditation sous cet angle, une suspicion planait à la simple évocation du mot.

Dans le même temps, le monde anglo-saxon réintégrait ses hippies, les gosses échevelés de la bonne société qui faisaient leurs études à San Francisco rentraient dans le rang. La culture actuelle, à la fois très conformiste et cool de la Silicon Valley vient de la part réussie de cette réinsertion. De ce cadre là naquit le mouvement désormais mondial de la méditation « mindfulness ».

A San Francisco, on a opéré une synthèse entre d’ancestrales pratiques orientales, le goût de l’exotisme, de la spiritualité et même le frisson sectaire transformés en produit safe, sans aucun danger, attrayant et facile à consommer.

L’universelle pratique spirituelle, basée en orient comme en occident, sur la retraite en ermitage, le pèlerinage au long de mille kilomètres parcourus à pieds et en mendiant prit des tours polymorphes au cours du seul vingtième siècle. Elle se mua en rêve bourgeois d’exotisme et de retrouver en orient une spiritualité religieuse perdue dans les ères modernes et post modernes. Le même rêve, vécu plus tard par quelques beatniks au risque de la dérive sectaire. Et encore le même rêve aujourd’hui devenu produit de consommation de masse par le biais de la « mindfullness » californienne qui déferle sur l’Europe depuis les années 2010.

Qu’est-ce que la méditation alors ?

La méditation consiste à s’assoir et à ne rien faire, ce qui n’est pas si facile à vivre pour chacun. Sans agir, les pensées se bousculent de façon désordonnée, on s’impatiente, on s’énerve, parfois même on s’angoisse ou à l’inverse, on s’endort. Autant de façons de fuir, de vouloir mettre fin à une expérience déconcertante.

A partir de cette expérience simple, facile à expérimenter mais déconcertante, la science ancestrale de yoga a déployé une sorte de psychothérapie qui vise à se mettre au clair avec ses conditions d’existence. Grâce à la présence d’un enseignant et d’un engagement dans la pratique, une phénomène de clarification psychologique opère. Il ne s’agit pas là de guérir de problèmes psychiques mais simplement de clarifier ses relations au monde, aux autres, à soi-même dans le but ancestral de clairvoyance.

Passer plusieurs semaines en ermitage, seul dans la montagne, à éprouver sa condition de petit humain soumis au vaste ciel et à la Terre est une expérience de voyage immobile fort intéressante mais éprouvante. Traditionnellement, il y a un accompagnement, il y a un cadre et il y a le soutient d’enseignants hautement qualifiés. La situation le demande et le mérite.

A la fin du XIXe siècle, la psychologie moderne, la psychothérapie, la cure psychanalytique, Sigmund Freud et plus tard Carl Gustav Jung avaient très bien fait le rapprochement entre les pratiques spirituelles orientales et leur art de la psychiatrie en devenir. C’est bien parce qu’il y a un rapport de nature étroit entre psychothérapie et pratique de méditation qu’il est nécessaire de s’engager et de manier cela avec sérieux. Nous touchons à l’être humain, ses conditions existentielles, son devenir.

Quels sont les dérapages possibles ?

Il y a le dérapage visible sur YouTube et reproduit à des milliers d’exemplaires, où chacun pense être yogi ou thérapeute depuis son salon. On trouve bien sûr des milliers de musique “méditative” sans rapport avec la pratique et bien pire, des propositions de formations, de stages et d’expériences diverses en ligne ou en présentiel.

Sur YouTube, chacun monte sa petite auto-entreprise de gourou de la méditation, c’est dans l’air du temps quel que soit le sujet alors la méditation n’échappe pas à la règle. Une micro-économie se déploie par ce biais et sans aucune régulation. Des systèmes de vente pyramidale venus des USA font un tabac sur le web. On devient instructeur « qualifié » de méditation online ou en présentiel en quelques semaines, on devient formateur « qualifié » en quelques semaines de plus. 1 000, 2 000, 6 000 euros sont investit là dans des start-up très bien structurées et qui font rêver le futur coach à sa propre futur start-up, c’est vraiment basé sur le modèle économique de vente pyramidale propre à Tupperware.

Aux USA toujours, la mode de la méditation mindfullness est liée à la psychologie positive et à des techniques de management entrepreneuriales qui se diffusent par le biais d’agences conseil en ressources humaines. Alors en France, on pratique également la méditation en entreprise par le biais du coaching.

Dans le monde hyper productiviste qui est le nôtre, un commercial qui n’arrive pas à atteindre ses objectifs et qui est au bord de péter un câble, on va lui dire « tu es stressé ? Pratique la méditation ». C'est d'une violence ! Dans le coaching en entreprises, on retrouve aussi des néo-gourous qui jouent le jeu des managers en donnant des « outils » psychologiques et performatif à des employés en difficulté. Le danger sera alors de faire un burn-out plus tardif et bien pire pour s’être encore boosté au-delà de sa limite « grâce » à l’outil méditatif utilisé hors de contexte.

Encore plus choquant à mes yeux, en milieu scolaire, on cherche à « calmer » par la méditation, des enfants qui sont déjà assis à leur bureau 8 heures par jour. Il y a une grande violence à persuader des enfants que l'alpha et l'oméga du bonheur c'est de se tenir tranquille coûte que coûte. Le bon sens montre qu’ils auraient peut-être besoin de bouger plus, de faire du sport !

Pratique et enseignement de la méditation sont-ils suffisamment contrôlés ?

Un bon exemple est celui de la méditation « pleine conscience », la version francisée de la mindfullness californienne. Elle a été créée par quelqu'un de respectable, Jon Kabat-Zinn, mais malheureusement plusieurs entreprises américaines ont repris le concept pour en faire de la vente pyramide. On devient instructeur de méditation de pleine conscience en quelques semaines et après on transmet un peu tout et n'importe quoi à un apprenant, qui lui-même instruit quelqu’un d’autre, et ainsi de suite. C’est le phénomène de vente pyramidale et d’uberisation décrit tout à l’heure où chacun s’auto-proclame compétent.

De tels agissements étaient impensables jusque dans les années 2010. Les instances régulatrices comme la Miviludes mais aussi comme l’ordre des médecins ou tout simplement le fisc veillaient à la qualification des entreprises professionnelles. Tous ces gens auraient été inquiétés mais aujourd'hui ça ne dérange personne, quelque chose a vraiment changé dans la société.

Par exemple, on peut devenir professeur de yoga en 200 heures et formateur en 500 heures par le biais de l’association américaine Yoga Alliance qui fait aussi de la vente pyramidale de « certificats » de profs de yoga. Alors qu’il fallait plutôt 1 000 heures de formation étalées sur trois ou quatre ans en passant par une des fédération françaises de yoga.

Ce que je décris ne relève plus du tout de la dérive sectaire dans le sens où l’entend la Miviludes. On a plutôt basculé dans l'excès inverse, complètement mainstream, consumériste et sans relation éthique. Pourtant ces pratiques de yoga, de méditation sont extraordinairement aidantes et intéressantes pour peu qu'elles soient honnêtement transmises, ce qui est rarissime.

A-t-on tendance à remplacer un soin médical ou thérapeutique par de la méditation ?

Vraiment je ne pense pas que nous en soyons là, heureusement ! Je suis inquiet qu'on dénature une pratique qui a un intérêt certain pour travailler sa relation au monde, aux autres et à soi-même. Psycho-thérapeutiquement parlant, l'assise silencieuse est évidement intéressante et proche du travail de cure analytique mais il faut alors qu’elle soit initiée par un véritable thérapeute.

Il ne faut pas tout confondre. Moi, j’enseigne la méditation à des profs de yoga, je ne prétends pas une seconde être thérapeute. Quand quelqu’un a besoin d’une relation d’aide, d’une thérapie, je conseille un psychothérapeute ou un médecin. Il en est de même lors des pratiques corporelles de yoga, malgré toutes les qualités de ces pratiques, une pathologie demande une réponse médicale ce doit être clair !

La psychothérapie permet un rapport à la parole éclairé par la présence de celui qui écoute. Cette façon de s’entendre parler en présence d’un autre permet d’avoir accès à ses propres paroles et ses propres pensées alors qu'on peut vivre en pilote automatique sans rien comprendre à ce qu'on fait et à ce qu'on pense, c'est très intéressant. Et c'est exactement dans ce champ là que la méditation aussi est pertinente selon les modalité de silence et de parole que son enseignement propose.

Pourvu que le praticien soit vraiment reconnu par ses pairs et qu’il sache faire la différence d’avec un acte thérapeutique qu’il n’est pas là pour assumer. C’est même très intéressant, à mon sens de ne pas être thérapeute et de travailler à un éveil de la conscience sans attente de résultat patent qui viendrait ajouter une tension inutile à la situation.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !