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Guerriers de la justice sociale contre identitaires blancs, la guerre fait rage : mais quel camp est-il le plus susceptible de remporter la bataille des esprits en Occident ?
©Amy Osborne / AFP

A armes égales

Guerriers de la justice sociale contre identitaires blancs, la guerre fait rage : mais quel camp est-il le plus susceptible de remporter la bataille des esprits en Occident ?

Selon une nouvelle étude, un groupe minoritaire peut réussir à s'imposer s'il atteint un seuil minimum de 25% de la population. Alors que le débat entre progressistes pro-immigration et conservateurs est plus aigu que jamais, les deux camps ont donc une chance de l'emporter.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Selon une nouvelle étude réalisée par Andrea Baronchelli (City University de Londres), Damon Centola, Joshua Becker, et Devon Breckbill (Université de Pennsylvanie), un groupe minoritaire de 25% suffirait pour changer une convention sociale reconnue par la majorité de la population. L'auteur de l'étude indique : « Qu’il s’agisse des gouvernements ou des organisations privées, nombreuses sont désormais les parties à faire appel à des individus au sein des espaces virtuels pour influencer les comportements et les croyances conventionnelles. Ce que suggère notre étude, c’est que leur stratégie a des chances de porter ses fruits ». Comment interpréter de tels résultats ? De quelle manière un "consensus" peut-il être modifié par une minorité de 25% ? 

Vincent Tournier : Cette étude soulève une question très intéressante : celle de la formation des normes collectives, ce que les auteurs appellent les conventions sociales. Pourquoi une norme est-elle adoptée ou abandonnée par un groupe ? Spontanément, on a tendance à raisonner en termes de majorité : une norme est adoptée lorsqu’elle est soutenue par une large majorité de la population. Or, la réalité s’avère plus complexe. Tout l’intérêt de cette étude est précisément de valider de façon empirique une thèse que beaucoup connaissent depuis longtemps, à savoir que l’histoire n’est pas toujours faite par les majorités. C’est ce qu’on appelait autrefois les minorités actives ou agissantes. L’apport des chercheurs anglais est ici de déterminer le seuil-critique au-delà duquel la minorité peut imposer ses préférences ou ses valeurs. C’est une conclusion qui correspond assez bien à l’expérience commune. Par exemple, les enseignants savent qu’à partir de 4-5 élèves perturbateurs, c’est toute une classe qui peut devenir ingérable. De même, dans un immeuble ou dans un quartier, il est possible d’absorber une famille perturbatrice ou délinquante, mais au-delà d’un certain seuil, c’est tout le quartier qui se voit imposer la loi de la minorité et qui devient invivable. Ce mécanisme de la minorité active permet de comprendre divers phénomènes comme la mode, les grèves ou les mouvements sociaux. Ceci dit, le seuil de 25% n’est pas toujours facile à atteindre : il a sans doute été atteint en Mai-68, mais pas lors du dernier mouvement étudiant, ce qui a probablement causé son échec. Il ne suffit donc pas d’avoir quelques militants ici ou là pour changer le monde, même avec les nouvelles technologies.

Par ailleurs, on peut se demander si l’étude anglaise ne sous-estime pas le poids du reste de la population. Il est évident que le pouvoir de la minorité dépend des réactions que celle-ci suscite. Si le reste de la population est amorphe ou indifférent, le pouvoir de la minorité augmente mécaniquement. Mais si la minorité active se retrouve face à une autre minorité active, cela devient plus compliqué. Par exemple, dans une copropriété, si une minorité ne veut pas faire l’effort de trier ses ordures, cela va ruiner le travail de tout le reste du groupe, même s’il y a des copropriétaires très écologiques qui pratiquent le tri. Bref, une minorité agissante peut se trouver confrontée à une autre minorité agissante qui est susceptible d’annuler ses ambitions.

Le monde politique actuel semble se polariser entre deux formes d'opposition, entre d'une part ce qui est parfois appelé les "Social Justice Warriors" (les guerriers de la justice sociale") sur les réseaux sociaux, terme désignant des activistes "progressistes" visant à soutenir des causes comme le multiculturalisme (Yassine Belattar par exemple a pu être désigné ainsi) ou le féminisme, et d'autre part des personnalités qualifiées "d'identitaires" comme Steve Bannon (dont la dernière proposition a été de suggérer une alternative au système bancaire par l'utilisation de crypto-monnaies). Comment décrire ces deux tendances au sein du débat actuel, comment juger de leurs forces et de leur audience ? 

La vraie question est de savoir ce que représentent ces personnalités : sont-elles des cas isolés ou incarnent-elles un phénomène plus large, dont elles seraient en quelque sorte le symptôme émergent ? Le succès public d’une personnalité tient rarement à ses seules qualités ou à l’originalité de ses idées. C’est tout le problème des intellectuels : la liste est longue des gens très intelligents qui ont eu de bonnes idées, mais qui n’ont eu aucun succès et dont le nom est tombé dans l’oubli. Le succès d’une personnalité tient au fait que celle-ci bénéficie d’un mouvement plus large, d’un courant d’opinion. Que serait Yassine Belattar s’il n’avait pas derrière lui des soutiens plus ou moins forts, y compris au plus haut sommet de l’Etat, et si lui-même n’était pas un militant actif et astucieux, bénéficiant du soutien de différents réseaux sur Internet ou dans le monde associatif ?

Certes, le talent individuel n’est pas négligeable. Les militants ont souvent un solide bon sens qui leur permet de pressentir quels sontles points faibles de la société, quels sont les bons angles d’attaque. Aujourd’hui, les islamistes savent très bien comment avancer leurs pions en jouant sur les différents registres qui sont à leur disposition : les grands principes, les émotions, les images, l’intimidation, les tribunaux, etc. Mais leur talent ne servirait pas à grand-chose si ceux-ci ne bénéficiaient pas d’un soutien minimal au sein de leur communauté. C’est pourquoi il faut faire attention à l’argument souvent ressassé qui consiste à raisonner uniquement en termes de logique majoritaire. L’étude d’Andrea Baronchelli et de ses collègues vient le rappeler : on ne peut pas se contenter de dire que la majorité des musulmans n’approuve pas le fondamentalisme ou l’islamisme. Le problème est que la minorité radicale peut prendre le dessus, elle peut s’imposer sur le groupe dont elle se réclame, soit parce que la minorité intimide la majorité, soit parce que la majorité exprime un acquiescement tacite, voire même est indifférente. Le seuil de 25% est élevé, mais il n’est pas inatteignable. Une enquête de l’Institut Montaigne publiée en 2016 évaluait la part du fondamentalisme musulman en France à 28%.Le principal problème de la population musulmane aujourd’hui est que la minorité extrémiste est certainement plus nombreuse, mieux organisée, plus efficace et bien plus intimidante que la minorité libérale.

Des "guerriers de la justice sociale" aux identitaires, une opposition qui pourrait s'illustrer par l'affrontement que se livrent George Soros et Viktor Orban, notamment sur les questions migratoires, qui sont ceux qui pourraient faire basculer l'Occident d'un côté ou de l'autre, en suivant le principe décrit dans l'étude menée par Andrea Baronchelli et ses coauteurs ? 

Il est clair que la question migratoire devientun clivage structurant en Europe. La polarisation semble même croissante. Jusqu’à présent, la bataille idéologique était plutôt déséquilibrée. On avait d’un côté un camp pro-immigration constitué par une minorité active, mais particulièrement efficace, disposant de relais importants dans les médias, la culture, les élites, les institutions, et de l’autre une population en grande partie opposée à l’immigration mais relativement amorphe.D’après les sondages, environ les deux tiers des Français pensent qu’il y a trop d’immigrés en France. Cette opposition est ancienne mais elle est restée relativement molle ; elle ne s’est pas traduite par un fort activisme militant et elle n’a pas été soutenue par des intellectuels ou des associations ayant pignon sur rue. Il y a certes eu un vote important en faveur du Front national mais celui-ci a longtemps été cantonné entre 10 et 15%, ce qui n’est donc pas suffisant pour constituer une minorité de blocage.

Aujourd’hui, un rééquilibrage semble se produire. En premier lieu, l’immigration suscite des inquiétudes et réactive des questions identitaires qui avaient plus ou moins disparu. Un activisme anti-immigration est apparu dans des milieux qui étaient jusque-là plutôt discrets comme les laïcs ou les féministes. On voit aussi que le monde catholiquese fissure. Alors que les catholiques étaient plutôt effacés et résignés face aux évolutions sociétales de ces dernières décennies, disons depuis Vatican II, une partie d’entre eux reprend du poil de la bête et entend assumer ses propres revendications politiques, fondées sur un héritage chrétien. Le discours du pape sur les migrants ne passe pas bien, surtout dans un contexte de vives tensions inter-religieuses, et avec des pouvoirs publics qui donnent le sentiment de cajoler les musulmans comme jamais ils n’ont cajolé les catholiques. La politique anti-migratoire que mènent certains gouvernements européens amplifie cette cristallisation car elle apporte une caution : si ces pays ferment leurs frontières, pourquoi pas nous ? Le camp pro-européen est pris à son propre piège : il a voulu procéder à un élargissement rapide de l’UE en 2004 mais il se retrouve désormais face à des dirigeants qui ne sont pas du tout sur la même longueur d’onde.

Le second facteur qui contribue au rééquilibrage est l’effacement de la question sociale. Jusqu’à présent, la question sociale empêchait la question migratoire de prendre trop d’importance car elle avait pour effet de maintenir vivace le clivage gauche-droite. Or, sous l’effet de l’immigration, la politique sociale connaît désormais une profonde crise de légitimité. Non seulement cette politique est accusée de bénéficier prioritairement aux immigrés et à leurs descendants (pour le logement, les aides sociales, l’éducation prioritaire) mais de plus, les immigrés sont soupçonnés de manquer de reconnaissance, de ne pas jouer le jeu de l’intégration, voire d’afficherostensiblement leur refus de rejoindre la société d’accueil. Cette accusation n’est pas nouvelle, mais la nouveauté est que la critique de la politique sociale est désormais approuvée à la fois par les milieux populaires et par les élites. Tout se passe comme si on assistait à l’émergence d’un nouveau consensus social contre le modèle social actuel. Le fait que les dernières déclarations d’Emmanuel Macron ne provoquent pas de réactions massives, alors même que celui-ci annonce un changement radical dans la politique sociale, est très significatif. Le consensus social élaboré après 1945 est peut-être en train de s’effriter, et son avenir est en grande partie suspendu à la réponse qui sera apportée à la question de l’immigration.

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