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Des pièces en roubles russes.
Des pièces en roubles russes.
©AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Guerre en Ukraine : Bérézina économique

Les conséquences sur le plan économique de l’invasion de l’Ukraine par la Russie depuis le 24 février commencent à impacter les pays du monde entier avec une hausse des prix de l’énergie et des matières premières. Selon la Banque de France, la guerre en Ukraine devrait ralentir l’ampleur de la reprise économique en France.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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Nous abordons la quatrième semaine de guerre en Ukraine et commençons à entrevoir les conséquences économiques de ce conflit en tenant compte des sanctions imposées à la Russie et de leurs effets de par le Monde.

Le ministre français de l’Économie et des finances, M. Bruno Le Maire a estimé que l’impact macroéconomique serait équivalent à celui du choc du quadruplement du prix du pétrole en 1973-74. Pour mémoire, la hausse du prix du baril, de 2,60 $ à 11,65 $, a entrainé un prélèvement externe de 4 % du PIB ; la crise a été accentuée avec le second choc de 1979 qui a porté sur un triplement du prix du baril.

Jusqu’aux récentes décisions du G7 et de l’Union européenne, le scepticisme était de mise sur l’efficacité des sanctions économiques. Le blocus continental imposé par Napoléon 1er n’avait pas empêché Londres de vendre leurs produits à Moscou ou à Lisbonne. Celles imposées à Cuba, il y a maintenant plus de soixante ans, à la Libye, la Corée du Nord ou l’Iran n’ont pas entrainé une remise en cause du régime. En revanche, elles ont impacté le niveau de vie des populations ; cette conviction a conduit les pays européens et ceux du G7 à essayer de toucher les oligarques et leurs biens.

Dans chacun des exemples précédents, le résultat n’est pas probant car la Chine et la Russie n’ont pas appliqué les sanctions internationales. Malgré l’invasion de l’Ukraine, Pékin a annoncé son soutien à Moscou. Par ailleurs, depuis 2014 et les sanctions consécutives à l’annexion de la Crimée, les Russes ont fait preuve de résilience, et ont développé les industries locales, notamment dans le secteur agro-alimentaire.

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Le seul contre-exemple pertinent pourrait être l’Afrique du Sud de l’apartheid. Mais il a fallu cinq ans entre les décisions sur les sanctions et l’abolition des mesures discriminatoire en 1991.

N’oublions que les sanctions prescrites contre le Japon en 1936 après l’invasion de la Mandchourie ont entrainé un engrenage qui a conduit à Pearl Harbour et à l’entrée en guerre des États-Unis.

Il semble que deux des décisions aient d’ores et déjà eu un impact :

-Le gel des avoirs de la Banque centrale russe constitue une première qui a eu des effets immédiats avec le dévissage du rouble ; le taux de change est passé de 95 roubles avant l’invasion militaire à 116 roubles pour 1 euro, après avoir baissé jusqu’à 145 roubles pour 1 euro. Depuis quelques jours, une fois le choc passé, l’ouverture des négociations a conduit à la réappréciation de la devise russe et à une détente des prix des hydrocarbures.

-L’exclusion du système « swift » de plusieurs banques russes induit au moins trois effets : il perturbe leur fonctionnement ; il crée des difficultés aux filiales de banques européennes, comme Rosbank, du réseau de la Société générale ; il conduit à la réorientation de certains flux vers des havres plus hospitaliers comme les Émirats arabes unis (EAU) ou Israël.

Les vraisemblables secousses bancaires vont entrainer des défauts de paiement des emprunteurs russes, privés et publics ; nous risquons de nous retrouver face à un problème identique à celui des emprunts tsaristes.

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Sans énumérer et détailler toutes les autres sanctions collectives ou personnelles contre certains oligarques, les pays occidentaux estiment que l’économie russe devrait connaître de telles difficultés qu’elle aurait du mal à soutenir l’effort de guerre. Au-delà de la vraisemblance d’un tel enchainement, il n’est pas sûr que le pays ait les moyens d’un tel conflit et d’une éventuelle occupation d’une Ukraine de 603 549 km² (y compris la Crimée), avec un peu plus de 43 millions d’habitants.

Pour se faire une opinion sur une telle perspective, rappelons que la Russie est un colosse aux pieds d’argile. La Russie, avec 17 098 242 km², jouit de la superficie la plus étendue au Monde. Pour autant, c’est un pays peu peuplé avec seulement 8,5 habitants au km², et surtout, la population de plus de 146 millions d’habitants est déclinante. Malgré un territoire qui regorge de matières premières, le PIB russe n’est que de 1 550 Md€ et est en 11ème position mondiale. Avec un PIB par habitant d’un peu plus de 11 000 $, la Russie est à la 65ème place !

Incapable de transformer la Russie d’un pays de rentes naturelles en véritable économie industrielle, Vladimir POUTINE continue de recourir aux vieilles méthodes éculées pour retrouver des confettis de l’Empire. Parallèlement, pour flatter le patriotisme russe, il n’a cessé de prendre des initiatives militaires extérieures en Libye, Syrie… sans oublier la Centrafrique et le Mali avec une officine armée « privée », la société Wagner.

Les conséquences économiques sont déjà très importantes avec la flambée des :

-Hydrocarbures. Après avoir atteint les 130 $, le prix du baril est, comme le rouble, en repli, et a cassé la barre des 100 $. Il est difficile de prévoir l’évolution du prix surtout si la guerre venait à s’éterniser ou si l’Europe en arrivait à cesser d’acheter le gaz russe. Représentant près du quart des recettes budgétaires de l’État fédéral russe, l’adoption de cette dernière sanction mettrait à mal la capacité de Moscou à poursuivre la guerre. Néanmoins, elle risquerait de mettre à mal l’unité européenne eu égard la dépendance européenne au gaz russe ; aussi, nonobstant les incantations, l’Europe aura du mal à trancher ce « nœud gordien », et continuera de financer l’effort de guerre russe.

La dernière sanction relative à l’interdiction de vente des produits de luxe à la Russie parait dérisoire, d’autant que les oligarques pourront s’approvisionner à partir de Pékin ou Shangaï.

Les secteurs des transports aérien, maritime et terrestre, le secteur aéronautique… vont connaître de graves difficultés.

Toutes les activités agricoles vont être également impactées par la hausse des prix des intrants.

-Matières premières industrielles. La liste des produits concernés est longue : l’aluminium (la Russie est le 2ème producteur mondial), le nickel (la Russie est le 3ème exportateur mondial), le palladium (la Russie assure un tiers du marché mondial) … L’industrie automobile allemande tourne déjà au ralenti à cause de sa dépendance aux câbles ukrainiens.

-Matières premières agricoles. En 2021, la Russie est le troisième producteur mondial de blé avec 85 Mt ; l’Ukraine, avec 25 Mt, est en septième position. Il est évident que les sanctions vont perturber les ventes de blé russe et que la guerre remettra en cause la production ukrainienne. Pour apprécier l’impact de la guerre, il faut rapprocher les 85 Mt et 25 Mt des 777 Mt de la production mondiale, soit respectivement 3,2 % et 10,9 % et un total de 14,1 %.

Au-delà de l’effet sur les prix, des pénuries pourraient apparaître dans certains pays arabes, Égypte et Tunisie et certains pays d’Afrique subsaharienne connaitraient de graves crises alimentaires.

L’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Programme alimentaire mondial des Nations-Unies (PAM) considèrent que près de 30 millions de personnes sont en carence alimentaire ; ils ont recensé une quinzaine de zones de famine. Cela devrait inciter l’Union européenne et la communauté internationale à anticiper et à les aider pour éviter tout risque de pénurie, voire de famine.

Hausse des prix, pertes de marchés, difficultés des exportations à partir des ports ukrainiens et russes, perturbations des circuits commerciaux … tout concourt à l’alimentation d’une inflation qui est réapparue depuis plusieurs mois. Nous ne sommes plus dans un phénomène transitoire, comme certains le prétendaient, mais face à un engrenage vicieux qui va se développer et perdurer.

Cette évolution a, d’ores et déjà, incité la Banque centrale européenne (BCE) à envisager une évolution de la politique monétaire européenne avec :

-Une diminution du programme d’achats de titres publics. Cela aura pour effet de réduire les liquidités disponibles sur les marchés, mais pourrait créer des difficultés de refinancement des pays européens endettés ou ayant un déficit élevé. Les taux d’intérêt à dix ans commencent déjà à remonter …

-Un relèvement des taux d’intérêt directeurs de la BCE pour tenir compte des perspectives inflationnistes.

La mondialisation a entrainé une interdépendance des économies et était de facto censée contenir toute velléité belliciste. On constate qu’il n’en n’est rien et que les dictatures chinoise, nord-coréenne, iranienne ou russe se préoccupent peu du bien-être de leur peuple et n’hésitent pas à prendre des risques qui conduisent inéluctablement à un repli sur soi pour assurer leur autonomie.

Rappelons-nous que la crise économique de 1929 avait entrainé des dévaluations compétitives et des augmentations des droits de douane qui avaient accentué les oppositions nationales et fini par nous entrainer dans la guerre.

Après la pandémie, cette guerre en Ukraine oblige l’Europe à revoir son modèle économique pour retrouver une indépendance énergétique et assurer ses approvisionnements. À défaut, notre prospérité et notre mode de vie seront atteints, comme en 1973-1974.

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