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Les politiques algériens sont-ils incapables de tourner la page de leur guerre d’indépendance ?
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Scotchés

Les politiques algériens sont-ils incapables de tourner la page de leur guerre d’indépendance ?

Cinquante ans après, la guerre d'Algérie reste une source de légitimité pour la génération du 1er novembre 1954 et structure l’identité nationale. Si les années 1990 représentent un tournant avec l’arrivée d’une nouvelle génération politique, le problème de l’intégration des jeunes se pose aujourd'hui.

Chenntouf Tayeb

Chenntouf Tayeb

Chenntouf Tayeb est professeur à l'université d’Oran (Algérie)

Il est membre fondateur de l’Association des historiens africains.

Chenntouf Tayeb a notamment contribué à deux ouvrages collectifs en France : « Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy » (La découverte) publié en 2008. Et « Pourquoi faut-il enseigner l’histoire de l’Afrique » (2010).

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L’Algérie fête, en 2012, le 50e anniversaire de son indépendance et prépare sa commémoration autour du 5 juillet, date officielle de sa proclamation. La presse, la radio, la télévision ont déjà entamé un retour sur les cinquante dernières années. Ils reviennent également sur l’événement qui a opposé Français et Algériens entre 1954 et 1962.

En effet, la guerre d’indépendance occupe une place importante dans la vie politique du pays. Elle reste une source de légitimité pour la génération du 1er novembre 1954 et structure l’identité nationale. Les années 1990 représentent un tournant avec l’arrivée d’une nouvelle génération politique. Cinquante ans après l’indépendance le problème de l’intégration des jeunes reste néanmoins posé.

Légitimité et identité

Plus que dans les pays voisins, la guerre d’indépendance constitue le fondement ultime de la légitimité et de l’identité politique en Algérie.

Au lendemain de l’indépendance, les principaux cadres politiques et militaires de la guerre arrivent à la tête du nouvel État. Légitimés par la libération du pays et l’indépendance, ils le sont aussi par la politique tournée vers la satisfaction des besoins essentiels de la population poursuivie jusque vers les années 1980. Ils exercent la totalité des fonctions politiques. L’accès aux positions de cadres de l’État leur est réservé. Il en est de même, pour certains d’entre eux, pour l’accès au crédit des banques publiques, du foncier agricole et industriel et aux opérations du commerce extérieur qui sont lucratives.

Dans les années 1992-1995, la lutte contre le terrorisme réactualise, en la mobilisant, la « famille révolutionnaire ». Parmi les civils qui sont appelés « patriotes », nombre d’entre eux sont des anciens combattants de la guerre d’indépendance.

Les caractères particuliers de la colonisation et de la guerre d’indépendance permettent de construire une identité algérienne par opposition à l’ancienne métropole coloniale. L’identité algérienne se présente d’abord et avant tout comme une longue série de résistances à la colonisation et à la lutte pour l’indépendance avec ses héros et ses martyrs. Dans cette perspective, la longue histoire de l’Algérie est minorée pour faire une place prédominante à la période entre 1954 et 1962 non sans soulever de nombreuses difficultés. C’est cette image de l’identité qui est transmise à travers l’enseignement de l’histoire (programmes et manuels), les commémorations officielles, notamment du 1er novembre et du 5 juillet , et les médias pour beaucoup d’entre eux.

Le tournant des années 1990

Une nouvelle génération politique et démographique (jeunes) s’exprime dans les années 1990. Elle revêt trois caractéristiques. Ses membres n’ont pas connu la guerre d’indépendance et a fortiori, la colonisation. Ils sont issus du système éducatif algérien et la quasi-totalité d’entre eux est arabisée. Enfin, ils ont une faible connaissance du monde à un moment ou il se mondialise.

Les émeutes urbaines d’octobre 1988, quelles que soient leurs origines, sont le fait de jeunes  en chômage ou marginalisés. Ils paieront un prix élevé avec plus de 500 morts et de nombreux torturés.

La Constitution de février 1989 qui leur fait suite instaure le multipartisme qui permet l’intégration relative d’un nouveau personnel politique. La naissance d’une floraison de partis politiques, de syndicats et d’associations facilite l’arrivée aux fonctions politiques des hommes et des femmes plus jeunes. Les nouveaux partis islamistes font cohabiter des leaders de la génération du 1er novembre et ceux de la nouvelle génération. Il en est de même pour les partis démocrates, les associations de femmes et de droits de l’homme.

Les jeunes et la politique

Cinquante ans après l’indépendance, l’intégration des jeunes et d’une nouvelle génération se pose. Les jeunes représentent prés de 60% de la population. S’ils ont été scolarisés dans leur quasi-totalité, ils souffrent néanmoins du chômage, du manque de logement et de loisirs. Les politiques d’aide à l’emploi et au crédit pour la création d’entreprises sont coûteuses sans être pour autant, efficaces.

De nombreux jeunes se tournent vers les activités informelles ou cherchent à émigrer. Ils sont les principaux acteurs des émeutes qui touchent le pays.
Elles surviennent maintenant dans les villes moyennes et petites, s’attaquent aux symboles de l’État avant de présenter une liste de revendications.

Les émeutes sont devenues, aujourd’hui, un mode de régulation des rapports entre l’État et la population d’une manière générale.

A la suite de l’émeute qui éclate à Alger ( Bab El Oued) en janvier 2011, une commission parlementaire est chargée d’enquêter sur la pénurie et le prix élevé de l’huile, du sucre et de la farine. Les causes de l’émeute ne sont pas examinées. Elle a pour conséquence indirecte l’annonce d’une série se réformes politiques en avril 2012.

Les changements politiques intervenus en Tunisie et en Égypte mobilisent de nombreux jeunes Algériens sur les réseaux sociaux. Ils débattent, prennent librement de tous les sujets dans ce nouvel espace social. Un groupe de jeunes a pris l’initiative d’ouvrir un débat, via Internet, sur les réformes nécessaires qui prendraient la forme de 50 propositions à faire aux pouvoirs publics. L’initiative ne fait plus parler d’elle aujourd’hui.

La majorité des jeunes se montrent peu intéressés par les élections de mai 2012, avec comme horizon, l’adoption d’une nouvelle Constitution. La dépolitisation est grande parmi eux ainsi que le scepticisme à l’égard de l’État, des organisations et des hommes politiques. Les appels pour les faire figurer sur les liste de candidatures aux élections sont nombreuses, comme est sollicitée leur participation au vote.

Au total, le renouvellement du personnel politique est très lent et s’effectue avec de nombreuses résistances. Quant aux jeunes, ils posent un double défi : accéder à l’emploi, au logement et aux loisirs et prendre la relève des générations politiques qui les ont précédées. Les deux passent par la fondation d’une nouvelle légitimité et d’une identité qui reposerait sur la totalité de l’histoire de l’Algérie.

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